François-Xavier Garneau
Histoire du Canada
Tome II
BeQ
François-Xavier Garneau
Histoire du Canada
Selon la huitième édition entièrement revue et
augmentée par son petit-fils Hector Garneau
II
Les origines de Montréal
Seigneurs et censitaires
L’œuvre de Mgr de Laval
La Bibliothèque électronique du Québec
Collection Littérature québécoise
Volume 205 : version 1.1
Cette numérisation reprend la huitième édition,
en neuf volumes, publiée en 1944,
par les Éditions de l’Arbre, à Montréal.
Livre troisième
Chapitre premier
Dispersion des Hurons
1632-1663
Nous reprenons le fil des événements historiques,
que nous avons interrompu au traité de Saint-Germain-
en-Laye (1632). Le huguenot Louis Kirke avait tenu
Québec trois ans pour l’Angleterre. [Au printemps de
1632, le vice-amiral Raymond de La Ralde, à la tête de
trois vaisseaux, alla reprendre le Canada. Il était
accompagné d’Emery De Caen, qui eut le
commandement temporaire de la colonie, du capitaine
Du Plessis-Bochart et de trois Jésuites, les Pères Paul
Le Jeune et Anne de Nouë et un Frère coadjuteur. La
Ralde s’arrêta à Tadoussac tandis que les autres se
rendaient à Québec. Emery De Caen reçut de Kirke
l’habitation] qui n’était plus qu’un monceau de ruines
(13 juillet 1632). [La Compagnie de la Nouvelle-
France, pour réparer un peu les pertes de l’ancienne
Compagnie De Caen, lui avait accordé le monopole de
la traite pendant une année ; elle dut en outre lui payer
une indemnité de 79 000 livres]. L’année suivante, la
Compagnie rentrait en possession du Canada.
Champlain, nommé de nouveau gouverneur (1er mars
1633), [partit de Dieppe le 23 mars, avec trois navires,
le Saint-Pierre, le Saint-Jean et le Don-de-Dieu,
conduits par Du Plessis-Bouchart, et portant environ
deux cents colons et soldats. Ils étaient accompagnés de
deux missionnaires, les Pères Jésuites Ennemond Massé
et Jean de Brébeuf. Le 23 mai, on débarquait à
Québec]. Et aussitôt Champlain reprit l’administration
de la petite colonie. [Emery De Caen, après lui avoir
remis les clefs du fort, était retourné en France].
Voyant le peu d’efforts que la France avait faits
pour soutenir et défendre le Canada, Champlain chercha
encore à s’attacher les populations indigènes, surtout les
Hurons, à qui il envoya des missionnaires porter
l’Évangile. Ces missionnaires furent des Jésuites. On
avait exclu les Récollets pour le moment, quoiqu’ils
fussent très populaires. On croyait que, dans une
colonie naissante, des moines mendiants étaient plus à
charge qu’utiles ; ils prièrent en vain le gouvernement
de les laisser revenir. Un instant l’immigration
augmenta (1634). On vit arriver des cultivateurs,
d’utiles ouvriers, des personnes de bonne famille qui
venaient en Amérique pour jouir de plus de tranquillité
qu’elles n’en pouvaient avoir en France, dans les
provinces où les protestants étaient en majorité.
[C’est en 1634 que le docteur Robert Giffard
conduit sa famille à Québec avec des colons de la
Perche, formant ensemble quarante-deux personnes, et
qui devient ainsi le premier seigneur de Beauport ; un
autre contingent du même nombre débarque l’année
suivante et quarante-cinq nouveaux émigrants, en 1636,
viennent s’établir pour la plupart sur la côte de Beaupré.
Il y avait parmi ces derniers deux familles de
Normandie : les Le Gardeur de Repentigny et de Tilly,
les Le Neuf de la Poterie et du Hérisson, et un avocat
parisien Antoine Cheffant de la Regnardière.]
Un Père Jésuite René Rohault, fils aîné du marquis
de Gamaches, fonda le collège de Québec, près du fort
Saint-Louis, en 1635. [Les Jésuites commencèrent à y
enseigner la doctrine chrétienne, la langue française et
les éléments du latin, deux ans avant l’établissement du
collège Harvard dans le Massachusetts. Cette même
année, le jour de Noël, succombait à Québec, emporté
par la paralysie, un très grand colonial dont le nom,
auréolé de gloire, va rayonner sur nos premières
origines, l’ouvrier saintongeois qui posa les assises de
la Nouvelle-France.]
La mort de Champlain vint troubler la joie que
causaient les progrès de la colonie. Né à Brouage, en
Saintonge, [vers 1567 ou 1570, il était fils d’un
capitaine de marine, Antoine de Champlain et de
Marguerite Le Roy. Dès son jeune âge], il avait adopté
le métier de la mer. [Plus tard, il servit pendant quelque
temps à l’armée du roi comme maréchal des logis ; il
alla ensuite combattre en Bretagne, sous le maréchal
d’Aumont, contre les troupes de la Ligue commandées
par le duc de Mercœur]. Sa conduite attira l’attention
[d’Henri de Navarre qui, une fois devenu Henri IV,
l’invita à la Cour et lui accorda même une petite
pension. Nous avons vu que Champlain fit un voyage
aux Indes occidentales et au Mexique ; à son retour, il
était nommé géographe du roi. C’est à ce moment que]
le commandeur Aymar de Chaste lui donna l’occasion
d’entrer dans une carrière où il devait s’illustrer. Doué
d’un jugement droit et pénétrant, d’un génie pratique,
Champlain pouvait concevoir et suivre, sans jamais s’en
écarter, un plan étendu et compliqué. Trente ans
d’efforts pour établir le Canada prouvent sa
persévérance et la fermeté de son caractère. Il conserva
la possession d’immenses contrées à la France, avec
l’aide des missionnaires et par le moyen d’alliances
contractées à propos avec les indigènes. Il a été blâmé
de s’être déclaré contre les Iroquois. Mais la guerre
existait déjà entre eux et les autres peuplades lorsqu’il
arriva dans le pays. Il ne cessa de s’employer à la
conservation de la paix. Ce n’est que lorsque les
sauvages étaient rendus au dernier degré de décadence,
qu’ils voulaient bien écouter les conseils. Sa disparition
fut un malheur pour les Hurons qu’il aurait peut-être
arrachés à la destruction qui vint fondre sur eux bientôt
après.
Champlain a laissé des relations de ses voyages,
dans lesquelles on trouve un observateur judicieux et
attentif, un auteur fidèle, rempli de détails sur les
mœurs des aborigènes et la géographie du pays. Il était
naturellement religieux. Mais redoutant l’influence des
Jésuites, il aurait préféré pour le Canada les moines de
l’ordre de Saint-François. Les Jésuites firent des
démarches auprès de la cour, et réussirent à se faire
accorder la permission de venir dans la colonie. Il n’est
pas douteux que leur crédit fut bientôt d’un grand
service. En plus d’une occurrence où les rois de France
inclinaient à abandonner le Canada, ils furent arrêtés
principalement par les motifs de religion. Dans ces
moment-là les Jésuites, directement intéressés à la
colonie, en secondaient puissamment le fondateur.
Ainsi le P. Paul Le Jeune écrivait de Québec à
Richelieu, le 1er août 1635 : « Si par malheur la traite
des pelleteries ne succédait pas toujours aux Cent-
Associés, Monseigneur, vous êtes tout-puissant en ce
point comme en plusieurs autres ; un seul regard de vos
yeux peut protéger et animer, secourir encore toutes ces
contrées d’où la France peut tirer un jour de grands
avantages. Il sort tous les ans très grand nombre de
personnes de la France, se jetant, chez l’étranger... et
bonne partie des artisans qui sont en Espagne sont
Français. Quoi donc, faut-il que nous donnions des
hommes à nos ennemis pour nous faire la guerre ? et
nous avons icy tant de terres belles et si bonnes, où l’on
peut jeter des colonies qui seront fidèles à Sa Majesté et
à votre grandeur. » [Le P. Le Jeune n’avait-il pas déjà à
plusieurs reprises adressé de vibrants appels à ses
compatriotes : « Les Français seront-ils seuls entre
toutes les nations de la terre, privez de l’honneur de se
dilater et de se répandre dans ce Nouveau-Monde ? » Il
écrivait encore : « Si ces contrées se peuplent de nos
François, non seulement on affaiblit les forces de
l’Estranger, mais encore fortifie-t-on la France : car
ceux qui naissent en la Nouvelle-France, seront
François, et qui pourront dans les besoins, rendre de
bons services à leur Roy ». (Relations des Jésuites,
1632, 1633, et aussi 1635).]
Avec une belle figure, un port noble et militaire,
Champlain avait une constitution vigoureuse, qui le mit
en état de résister à toutes les fatigues de corps et
d’esprit qu’il éprouva dans sa rude existence. Il ne
traversa pas moins de vingt fois l’Atlantique pour aller
défendre les intérêts de la colonie à Paris.
Champlain, on l’a dit, avait amené sa femme avec
lui en 1620. Il avait épousé Hélène, fille de Nicolas
Boullé, protestant domicilié à Paris, et secrétaire de la
Chambre du roi. Le contrat fut signé le 27 décembre
1610 mais, comme la fiancée était encore trop jeune,
ayant douze ans à peine, il fut stipulé que le mariage ne
se ferait que deux ans après. La fiancée reçut de ses
parents, en avancement d’hoirie, 6000 livres tournois,
dont 4500 furent payées dès le lendemain du contrat à
Champlain, qui donna l’usufruit de tous ses biens à sa
femme, en cas « qu’il fût prévenu de mort en ses
voyages sur la mer et des lieux où il est employé pour le
service du roi ».
Il ne paraît pas qu’ils aient laissé d’enfants.
Mme de Champlain, [qui s’était convertie à la foi
catholique], fut quatre ans en Canada. Frêle de santé, et
n’ayant pu s’habituer à nos hivers, elle retourna à Paris,
en 1624, pour y vivre avec sa mère dans la retraite. Plus
tard (1648) elle fonda un monastère d’Ursulines à
Meaux, et y fit profession sous le nom de sœur Hélène
de Saint-Augustin. Elle mourut en 1654.
Le successeur par intérim de Champlain fut
Brasdefer de Chasteaufort, son lieutenant, dont on
connaît à peine le nom. Charles Huault de Montmagny,
chevalier de Malte, vint le remplacer (15 juin 1636) et
résolut de marcher sur les traces de Champlain. Mais il
prit le gouvernement de la colonie à une époque
extrêmement difficile, à cause de la guerre qui venait de
recommencer entre les Hurons et les Iroquois, de plus
en plus acharnés les uns contre les autres.
L’établissement de la Compagnie de la Nouvelle-
France avait fait tant de bruit que les Hurons en avaient
conçu un espoir excessif. Et loin de suivre les avis
prudents que Champlain leur avait si souvent donnés,
ils s’abandonnèrent, dans l’attente de secours
imaginaires, à une présomption fatale ; elle fut cause de
leur ruine.
Les Iroquois, plus habiles, usèrent d’abord de
stratagème, afin de les accabler plus facilement. Ils
firent une paix simulée avec le gros de la nation, et
ensuite, sous divers prétextes, ils attaquèrent les
bourgades éloignées. La ruse ne fut découverte que
quand le cri de guerre retentit, pour ainsi dire, au cœur
de la nation. Les Hurons n’étaient pas préparés à
repousser les attaques d’un ennemi implacable, qui
marchait précédé de la terreur. Ils furent tout
déconcertés et leurs mesures, se ressentant du trouble
de leur esprit, furent autant de fautes.
Cette guerre entre les indigènes suffit pour
désabuser ceux qui croyaient que la colonie pouvait
faire la loi à toutes les nations sauvages, depuis la
création de la nouvelle compagnie, et montra que ce
grand corps, imposant de loin, serait incapable de tenir
ses promesses.
Ce fut en 1634 que les Iroquois pénétrèrent, pour la
première fois, jusqu’au milieu des bourgades huronnes.
[Deux ans] après, ils y revinrent. Les Hurons, instruits
par leurs défaites et devenus plus circonspects,
résistèrent à leurs puissants adversaires, sur lesquels ils
remportèrent même quelques avantages signalés ; car
leurs guerriers ne leur cédaient point en courage : leurs
désastres venaient de leur indiscipline et d’une humeur
trop présomptueuse. Devant cette résistance inattendue,
les Iroquois, toujours plus habiles, voulant unir la
politique aux armes, cherchèrent à séparer les Hurons
des Français, pour n’avoir à combattre qu’un ennemi à
la fois. [Au printemps de 1641,] ils détachèrent cinq
cents guerriers, par petites bandes, pour faire des
prisonniers. Leur intention était de traiter cruellement
les Hurons et de ménager les Français, afin d’exciter
ainsi les soupçons des premiers. Cette ruse n’ayant pas
réussi, ils [vinrent, au nombre de trois cent cinquante
et] feignirent de menacer les Trois-Rivières, où
commandait M. de Champflour, successeur de M. de
Châteaufort. Dans le moment qu’on s’y attendait le
moins, ils demandèrent la paix et remirent les
prisonniers. Montmagny lui-même [avec soixante et dix
hommes], se rendit à ce poste [situé à trente lieues en
amont de Québec (12 juin). Le premier habitant des
Trois-Rivières, Jacques Hertel était débarqué en 1633.
L’année suivante (4 juillet), Champlain y faisait
commencer un établissement par le sieur de La
Violette]. Mais il ne tarda pas à pénétrer leur dessein, et
il rompit la négociation. S’il ne pouvait leur porter de
grands coups, il cherchait toujours à les intimider par
une attitude décidée. Sa situation, alors, était des plus
pénibles. Faute de troupes, il se voyait témoin passif de
la lutte des sauvages, exposé souvent à leurs insultes,
sans pouvoir faire respecter son drapeau, qu’ils venaient
braver jusque sous le canon des forts. L’état déplorable
dans lequel on le laissait était un sujet d’étonnement
pour tout le monde. Les progrès que faisait le pays
étaient dus aux seuls efforts de quelques personnes.
Ainsi l’habitation de Sillery, à trois ou quatre milles au-
dessus de Québec, au bord du fleuve, avait été établie
aux frais du commandeur de ce nom, sous l’inspiration
des Jésuites, en 1637. Messire Noël Brûlard de Sillery
[commandeur de Malte, avait été ambassadeur en
Espagne et à Rome]. Il quitta le monde à un âge avancé
pour s’engager dans les ordres sacrés. Devenu prêtre en
1634, de Paris, où il faisait ordinairement sa résidence
et où il mourut en 1640, il étendit ses bienfaits sur la
Champagne, sur la Savoie, sur le Canada et ailleurs.
C’était le chevalier Isaac de Razilly, qui l’avait
intéressé au Canada et fait entrer dans la Compagnie de
la Nouvelle-France. On n’employa à l’établissement de
Sillery que des sauvages chrétiens ou le voulant
devenir. Le P. Le Jeune, qui représentait M. de Sillery,
y dépensa des sommes considérables pour la
construction des édifices nécessaires.
L’établissement de l’île de Montréal fut commencé
peu d’années après. [Le 15 janvier 1636,] la Compagnie
de la Nouvelle-France avait concédé l’île à Jacques
Girard, sieur de La Chaussée qui l’avait cédée, à son
tour, deux ans après, à Jean de Lauzon, alors intendant
du Dauphiné. [À dire le vrai, La Chaussée n’avait servi
que de prête-nom à Lauzon, président du Grand-Conseil
et depuis nommé intendant de la Nouvelle-France, qui
était le véritable concessionnaire (13 avril 1638). Deux
années auparavant, Lauzon s’était fait adjuger la
seigneurie, appelée ensuite de Lauzon, sous le nom
d’un directeur de la Compagnie de la Nouvelle-France,
Simon le Maistre. C’est ainsi qu’en 1638, il reçut la
concession d’une partie de l’île d’Orléans (plus tard la
seigneurie de Charny), sous le couvert de Jacques
Castillon, un des membres de la Compagnie. Par
ailleurs, dès 1635, Lauzon avait fait donner à son
second fils, François, la seigneurie de la Citière, sur la
rive droite du Saint-Laurent, contenant soixante lieues
de terre, de la rivière Saint-François aux rapides de
Lachine, y compris une partie des États-Unis. (Édits et
Ordonnances, 1 p. 16, 18, 19. Pièces et documents
relatifs à la tenure seigneuriale. 1. p. 350). Il est à noter
que ni Lauzon ni son fils n’envoyèrent un seul colon au
Canada. À leur exemple, d’autres personnes influentes
obtenaient aussi de vastes concessions dans ce pays,
qu’elles négligeaient le plus souvent de mettre en
valeur.]
Les missionnaires avaient prié maintes fois la
compagnie de la Nouvelle-France d’occuper l’île de
Montréal, dont la situation était avantageuse pour
contenir les Iroquois et pour étendre le domaine
d’évangélisation. Le projet fut repris par Jérôme le
Royer, sieur de La Dauversière, receveur des tailles à la
Flèche, en Anjou. Pour le réaliser, [il choisit comme
associés, entre autres, un jeune prêtre, Jean-Jacques
Olier, à la veille de fonder à Paris la Compagnie de
Saint-Sulpice et deux gentilshommes, Pierre Chevrier,
baron de Fancamp et le baron de Renty]. Sous eux, se
forma une association de personnes riches et puissantes
[appelée Société de Notre-Dame de Montréal (1639-
1640). Composée à l’origine, de six membres
seulement, elle en compta bientôt à peu près quarante-
sept, parmi lesquels étaient Roger Duplessis, seigneur
de Liancourt, Mme de Bullion, veuve de Claude de
Bullion, surintendant des finances, M. de la Marguerie
et l’académicien Hubert de Montmor, maître des
requêtes, marié à Henriette de Buade de Frontenac,
sœur du futur gouverneur de la Nouvelle-France. La
Dauversière trouva pour le seconder des auxiliaires
selon son cœur en un jeune associé de 28 ans, Paul de
Chomedey sieur de Maisonneuve, et dans une sainte
fille, née le 12 nov. 1606, à Langres, sur les confins de
la Champagne et de la Lorraine, et qui s’appelait Jeanne
Mance. L’un et l’autre, chacun dans son cadre préféré,
possédés de la même foi exaltante, poussés par une
commune passion généreuse toujours en haleine, feront
merveille. Ce sont, il est vrai, les premières Relations
des Jésuites parvenues en France qui avaient tout
d’abord éveillé en eux, comme chez Marie de
l’Incarnation, les plus purs élans d’enthousiasme et un
besoin d’action irrésistible. Au reste, avant que
l’entreprise eût été mise en train, les Messieurs et les
Dames de la Société s’étaient rendus ensemble à Notre-
Dame de Paris, dirigés et inspirés par cet admirable
excitateur d’âmes, La Dauversière ; et là, après avoir
entendu la messe et communié, ils consacrèrent
solennellement l’île de Montréal à la Sainte-Famille,
sous la protection particulière de la Vierge Marie. Au
même temps, dans une lettre au Souverain Pontife,
Urbain VIII, sollicitant sa bénédiction, ils exprimaient
les vrais mobiles qui les animaient : « Un certain
nombre de personnes, éloignant d’elles toute vue de
lucre temporel et d’intérêt de commerce, déclaraient-ils,
et ne se proposant d’autre fin que la gloire de Dieu et
l’établissement de la religion dans la Nouvelle-France,
sont entrées dans cette Société, afin de contribuer, par
leurs soins, leurs richesses et leurs voyages au delà des
mers, à répandre la foi parmi ces nations barbares. »
(1643).]
Rien ne fait mieux connaître l’esprit de cette
colonisation, que la manière dont on s’assura des
sentiments religieux de Maisonneuve. On voulait non
seulement des soldats mais un chef digne de
commander. « Je sais un brave gentilhomme
champenois qui ferait votre affaire », dit un jour le P.
Charles Lalemant, retourné en France, à La
Dauversière ; « il est à telle hôtellerie. » La Dauversière
voulut connaître le caractère de celui qui lui était
désigné, et pour cela il alla se loger dans la maison
indiquée, sans laisser voir son dessein.
Insensiblement il amena Maisonneuve à parler de
l’établissement de Montréal, et à lui dire un jour qu’il
serait bien aise de s’éloigner de la France pour éviter les
désordres, et de le servir dans son projet. « Je suis sans
intérêt, ajouta-t-il ; j’ai assez de bien pour mon peu
d’ambition : j’emploierai ma fortune et ma vie à votre
entreprise, sans autre récompense que l’honneur de
servir Dieu et mon roi dans les armes que j’ai toujours
portées. [Maisonneuve, à vrai dire, possédait deux mille
livres de rente]. La Dauversière, en l’entendant parler
un langage si chrétien et si résolu, le reçut comme un
don de la Providence et s’empressa d’accepter ses
services. Maisonneuve [était né le 13 février 1612 à
Neuville-sur-Varnes, dans l’Aube. Il] avait commencé
le métier des armes en Hollande, à l’âge de treize ans ;
il avait commencé sa piété dans les camps au milieu de
ces pays hérétiques, dit l’abbé Dollier de Casson. Il
avait appris à pincer du luth pour passer ses loisirs seul
et pour n’être pas obligé de fréquenter « la compagnie
des méchants ». Il partit pour le Canada, le cœur rempli
de joie.
[La Société de Notre-Dame de Montréal avait
obtenu, le 7 août 1640, de Jean de Lauzon, la
concession de l’île tout entière de Montréal. Mais la
Compagnie de la Nouvelle-France, intervenant quelque
temps après, fit un nouveau contrat (17 décembre) par
lequel elle ne lui accordait que le bas de l’île et la
seigneurie dite de Saint-Sulpice. Plus tard (1659), la
Société entrait en possession de tout le reste des terres.
Quatre années après (9 mars 1663), cette Société faisait
donation de l’entière seigneurie de l’île de Montréal au
séminaire de Saint-Sulpice de Paris en pleine propriété,
à la charge seulement d’acquitter ses dettes tant en
France qu’au Canada.]
[La Compagnie de la Nouvelle-France s’était
obligée à transporter, la première année, trente des
personnes qui viendraient se fixer dans l’île de
Montréal, avec en plus trente tonneaux de vivres ; elle
devait autoriser le gouverneur Montmagny à céder à la
Société un emplacement à Québec et aux Trois-Rivières
où seraient construits des magasins pour recevoir les
provisions. Par ailleurs, la Société de Montréal aurait le
droit de nommer le gouverneur de la nouvelle colonie.
La Société, de son côté, devait y envoyer d’abord
quarante hommes pourvus de tout le nécessaire et qui
travailleraient au défrichement et à la mise en culture de
la terre ; élever des logements ainsi que des forts afin de
garantir les colons des incursions iroquoises ; et, en
outre, faire passer chaque année un nombre plus grand
d’ouvriers et de laboureurs, avec assez de bestiaux pour
« en peupler l’île » ; au bout de cinq ans, elle ferait bâtir
une maison pour la commodité des Français et un
séminaire où pourraient habiter dix à douze
ecclésiastiques. En fait de droit et de justice la Coutume
de Paris serait observée comme dans toute la Nouvelle-
France ; les appellations des juges particuliers que
désignerait la Société ressortiraient à la cour souveraine
qui devait être établie à Québec.]
[Durant l’été de 1641 (8 août), deux navires mirent à
la voile du port de La Rochelle : l’un portait
Maisonneuve, qui était nommé gouverneur de
Montréal, un prêtre, M. Antoine Fauls, avec vingt-cinq
colons et soldats ; l’autre avait à son bord, un Jésuite, le
P. Jacques de Laplace, Jeanne Mance et douze hommes.
Un troisième vaisseau équipé à Dieppe et amenant trois
femmes et une dizaine d’ouvriers les avait déjà
précédés. En tout, l’armement coûtait aux premiers
associés de Montréal la somme de 75 000 livres ; le
baron de Fancamp en donnait vingt mille pour sa part.
Maisonneuve essuya de si violentes tempêtes qu’il dut
faire relâche par trois fois, ayant perdu en route cinq
hommes, dont un chirurgien, avant de jeter l’ancre à
Québec (20 août)]. À son arrivée, le gouverneur M. de
Montmagny lui conseilla en vain de se fixer dans l’île
d’Orléans, afin d’être hors de l’atteinte des Iroquois. [Il
qualifiait le projet de « folle entreprise »]. Maisonneuve
ne voulut pas se laisser intimider par le danger. [Il fit au
gouverneur cette réponse qui révèle toute sa fermeté
d’âme : « Ce que vous me dites serait bon si on m’avait
envoyé pour délibérer et choisir un poste : mais ayant
été déterminé par la Compagnie que j’irois au Montréal,
il est de mon honneur et vous trouverez bon que j’y
monte pour y établir une colonie, quand tous les arbres
se devroient changer en Iroquois. » Peu après, (15
octobre), Maisonneuve allait prendre possession de l’île
de Montréal, en compagnie du gouverneur, du P.
Vimont, supérieur de la mission des Jésuites, puis
retournait à Québec.]
[Le printemps revenu et la construction de ses
embarcations achevée, Maisonneuve repartit de Saint-
Michel le 8 mai (1642). Sa flottille comprenait deux
bateaux à voile et deux barques. Il était accompagné du
gouverneur de Montmagny, Jeanne Mance, Mme de la
Peltrie, du P. Vimont, d’autres Jésuites et en outre de
Pierre de Puiseaux, sieur de Montrenault, vieillard de
75 ans, lequel avait donné tous ses biens, pour aider
l’entreprise. La petite expédition remonta le Saint-
Laurent, voguant entre les rives désertes et silencieuses
où Jacques Cartier, un siècle auparavant, avait visité des
tribus indiennes maintenant disparues ; cependant
qu’apparaissaient ça et là, au milieu d’un paysage d’une
douceur infinie et baigné de lumière, des prairies en
fleurs, dont les couleurs fraîches et étincelantes
venaient caresser l’œil de ces nouveaux Français,
missionnaires de la foi et de la civilisation. Le voyage
s’effectua sans violentes intempéries et sans aucun
accident fâcheux. Au bout de neuf jours, on prit terre
dans la partie de l’île que Champlain avait baptisée
Place Royale. C’est là que fut fondée la colonie
nouvelle et que dans cette île s’élève aujourd’hui la
ville de Montréal. Le P. Barthélemy Vimont raconte
l’événement en ces simples lignes qui apportent un
témoignage indiscutable : « Le dix-septième de May de
la présente année 1642, Monsieur le Gouverneur mit le
sieur de Maisonneuve en possession de cette Isle, au
nom de Messieurs de Montréal, pour y commencer les
premiers bastimens : le P. Vimont fit chanter le Veni
Creator, dit la saincte Messe, exposa le Saint-
Sacrement, pour impetrer du Ciel un heureux
commencement à cet ouvrage. » (Relation de 1642). En
manière de sermon pour célébrer une heure désormais
historique, il adressa aux assistants des paroles, qui
prenaient sur ses lèvres, peut-on dire, le sens d’une
prophétie. « Ce que vous voyez ici, déclarait-il, n’est
qu’un grain de sénevé ; mais il est jeté par des mains si
pieuses et si animées de foi et de religion, qu’il faut
sans doute que le Ciel ait de grands desseins, puisqu’il
se sert de tels instruments pour son œuvre ; oui, je ne
doute nullement que ce petit grain ne produise un grand
arbre, qu’il ne fasse un jour des progrès merveilleux, ne
se multiplie et ne s’étende de toute part. » (Cité par M.
Dollier de Casson).] Maisonneuve érigea une bourgade
palissadée, pour se mettre à l’abri des attaques
iroquoises, et la nomma Ville-Marie. Il réunit ensuite
autour de lui des sauvages chrétiens, pour les civiliser et
leur enseigner l’agriculture. Ainsi Montréal devint à la
fois une école de morale, d’industrie et de civilisation,
noble destination qui fut inaugurée avec toute la pompe
de l’Église. [La même année, la Société de Montréal
envoyait encore à Maisonneuve une équipe d’ouvriers
en même temps que des vivres. Quelques mois après
(1643)], il arriva un renfort de colons sous la conduite
[d’un gentilhomme champenois et associé de Montréal]
Louis d’Ailleboust de Coulonges [qui était venu avec sa
femme et sa belle sœur. Le roi lui avait donné un navire
de 350 tonnes, tout armé, le Notre-Dame].
À cette époque, la population européenne en Canada
ne dépassait pas trois cents âmes. Les émigrants étaient
tous choisis, comme leurs chefs, avec le plus grand
soin. Un sieur de La Barre y vint, en 1644, avec
plusieurs colons. [En même temps débarquait une
compagnie de soixante soldats dont la levée et
l’équipement avaient coûté 100 000 livres à la régente
Anne d’Autriche]. La Barre était un homme de mœurs
dissolues, qui avait su jusque-là dissimuler sa conduite.
Il portait à La Rochelle un long chapelet à sa ceinture,
avec un crucifix, sur lequel il jetait constamment les
yeux ; ce qui l’avait fait prendre pour un homme très
dévot. Mais, lorsqu’on eut reconnu sa mauvaise
conduite, on le fit rembarquer aussitôt pour la France.
Une entreprise semblable à celle de Ville-Marie se
poursuivait alors à Québec. Une petite colline boisée
séparait le collège des Jésuites de l’Hôtel-Dieu. Sur les
deux versants, quelques maisons avaient été bâties à
l’européenne, sous les murs de ces monastères, pour
loger les sauvages et les accoutumer à vivre à la
manière des Français. Des Montagnais et des
Algonquins aidèrent à défricher une partie du plateau,
que couvre aujourd’hui la haute ville. Ils se fatiguèrent
bientôt de cette vie arrêtée et tranquille. Ce n’était pas
en une génération qu’on pouvait changer les habitudes
des sauvages, dans un pays où les forêts les invitaient
sans cesse à reprendre leur vie errante.
Maisonneuve fut conduit un jour sur la montagne de
Montréal par deux vieux sauvages de la nation qui avait
habité l’île autrefois. « Nous étions, lui dirent-ils, en
très grand nombre, et toutes les collines que tu vois au
midi et à l’orient étaient peuplées. Les Hurons en ont
chassé nos ancêtres, dont une partie s’est réfugiée chez
les Abénaquis et une autre dans les cantons iroquois ;
quelques-uns sont demeurés avec leurs vainqueurs ».
Maisonneuve, touché du malheur de cette nation, leur
dit de tâcher d’en rassembler les débris ; qu’il les
recevrait dans le pays de leurs pères, les protégerait et
ne les laisserait manquer de rien. Mais tous leurs efforts
ne purent réunir les restes d’un peuple dont le nom
même était oublié. Était-ce le peuple que Jacques
Cartier avait visité plus de cent ans auparavant à
Hochelaga ? Les annales des sauvages remontent peu
dans le passé sans devenir vagues et confuses. Les
premiers voyageurs ne pouvaient faire un pas dans les
forêts, sans entendre parler de tribus qui avaient existé
dans des temps peu reculés selon nos idées, mais déjà
bien éloignés d’après celles de ces peuples, dont chaque
siècle révolu couvrait l’histoire d’un profond oubli.
Pendant que des personnes religieuses et charitables
cherchaient à améliorer la condition des indigènes, les
colons étaient aussi l’objet de tendres sollicitudes. Nous
avons parlé de la fondation du collège des Jésuites, à
Québec. L’Hôtel-Dieu et le couvent des Ursulines
furent encore les fruits de cette générosité inépuisable à
laquelle le Canada doit presque tous les grands
établissements d’éducation et de bienfaisance qu’il
possède aujourd’hui. L’Hôtel-Dieu de Québec fut fondé
en 1639, par la duchesse d’Aiguillon, dont nous parlons
ailleurs. La même année, Mme de la Peltrie
commençait le couvent des Ursulines où elle allait
s’enfermer jusqu’à la fin de ses jours (1671). [Marie
Madeleine de Chauvigny, issue d’une famille noble de
Normandie, était née à Alençon (1603). Dès l’âge de
dix-sept ans, elle avait épousé, suivant le désir de son
père, le chevalier de Gruel seigneur de la Peltrie.
Lorsque jeune encore elle devint veuve et héritière
d’une fortune considérable, elle voulut consacrer sa vie
à l’instruction des jeunes Françaises et des filles
indigènes de la Nouvelle-France. Elle eut pour
collaboratrice une femme qui se distinguait à la fois par
le goût de la règle, une vie intérieure intense, la finesse
insinuante et la vivacité d’esprit alliées au sérieux le
plus rare, et par les grâces spontanées et naturelles de
son style que révèlent, dans ses écrits spirituels et dans
sa correspondance intime, tant de pages diversement
attachantes : la Mère Marie de l’Incarnation. Marie
Guyard, de son nom de fille, naquit à Tours (1599). Elle
s’était mariée avec un fabricant de soieries de cette
ville, Claude-Joseph Martin. Étant restée veuve à vingt-
et-un ans avec un fils, qui allait devenir membre de la
Congrégation de Saint-Maur, elle entrait, dix ans plus
tard, au couvent des Ursulines de sa ville natale. C’est
de là qu’elle partit avant de s’embarquer pour le
Canada. Nommée première supérieure des Ursulines de
Québec elle devait le rester jusqu’à sa mort (1672).
Bossuet l’avait, surnommée la « Thérèse de la
Nouvelle-France ». Un historien de notre temps, l’abbé
Henri Bremond, dans son œuvre imposante, l’Histoire
littéraire du sentiment religieux en France, a consacré
tout un volume à cette Tourangelle, « française de tête
et de cœur jusqu’au bout des ongles », qui écrivait « à
ravir » : la grande mystique, à la fois « souple et
volontaire, rieuse et grave » que rehaussaient aux yeux
mêmes des plus préjugés, « sa grâce, son génie, ses
vertus »].
[Mme de la Peltrie et Marie de l’Incarnation,
accompagnées de trois Ursulines, de trois Hospitalières
et de trois Pères Jésuites] arrivèrent à Québec sur le
même navire, le 1er août 1639. « Le jour de l’arrivée, dit
M. de Laroche-Héron, (H. de Courcy), fut pour toute la
ville un jour de fête ; les travaux cessèrent, et les
boutiques furent fermées. Le gouverneur reçut ces
héroïnes sur le rivage, à la tête de ses troupes et au bruit
du canon ; après les premiers compliments, il les mena
à l’église au milieu des acclamations du peuple ; et le
Te Deum fut chanté, en action de grâces du double
bienfait que Dieu faisait au Canada. »
L’hospice fut d’abord placé à Sillery ; mais, en
1644, la crainte des Iroquois le fit transporter à Québec.
Ces pieuses fondations, qui font encore l’honneur du
pays, s’élevaient dans le bruit des armes et dans les
agitations que causait l’alternative des succès et des
revers.
On a vu comment s’étaient terminées les
négociations pour la paix aux Trois-Rivières, où les
Iroquois furent démasqués, mais non intimidés. Les
embarras de Montmagny n’avaient fait qu’augmenter
depuis. Les colons, qui ne commencèrent à semer du
blé [à Québec qu’en 1642,] parce qu’ils avaient cru le
climat trop froid pour cette plante, ne recueillaient pas
encore de quoi se nourrir toute l’année. Il fallait que le
gouverneur pourvût en même temps à la subsistance et
à la sûreté des habitants. [De leur côté, les colons de
Montréal avaient au début cultivé des pois et du blé-
d’Inde]. Tout le monde était armé, et le laboureur ne
s’aventurait plus aux champs sans son fusil. Les
Iroquois se glissaient furtivement jusque dans le
voisinage de Québec, et semaient l’alarme sur les deux
rives du Saint-Laurent. Leur audace croissait avec le
succès ou plutôt l’impunité de leurs entreprises. La
nécessité de mettre un frein à leurs courses était
pressante. Comme préliminaire, on résolut de leur
fermer le chemin en dressant un fort à l’embouchure de
la rivière Richelieu, [sur l’emplacement actuel de la
ville de Sorel], par où ils descendaient au fleuve (13
août 1642). [Le fort fut nommé : Richelieu.
Montmagny, qui dirigeait les travaux, avait une
centaine d’hommes avec lui]. Les Iroquois réunirent
leurs efforts pour en empêcher la construction, et
fondirent à l’improviste, au nombre de deux cents
guerriers, sur les travailleurs, qui les repoussèrent (20
août).
Pour se venger, ils tournèrent leurs armes contre les
Hurons et les Algonquins, sur lesquels ils prenaient une
supériorité décidée que l’usage des armes à feu vint
encore accroître. Les Hollandais de la Nouvelle-
Hollande, aujourd’hui l’État de New-York, avaient
commencé à leur vendre des fusils, de la poudre et des
balles, malgré les représentations que Montmagny avait
faites à leur gouverneur, [Kieft,] qui s’était contenté de
répondre en termes vagues mais polis sans changer de
conduite (1642). On le soupçonnait depuis longtemps
d’exciter secrètement les Cantons, quoique les deux
gouvernements fussent en paix.
Cependant les Hurons n’étaient déjà plus que
l’ombre d’eux-mêmes. Le fer et la flamme désolaient
leurs frontières, dont le cercle se rapetissait chaque jour,
et ils n’osaient remuer de peur d’augmenter la fureur de
leurs ennemis, qui voulaient, disaient-ils, ne faire avec
eux qu’un seul peuple et qu’une seule terre. En 1644,
les Iroquois disposèrent leur plan d’attaque, contre les
Français et leurs alliés, avec un art stratégique que l’on
est surpris de trouver chez des barbares. Divisés en dix
bandes, ils enveloppèrent toute la colonie comme dans
un immense réseau, et, au printemps, ils firent irruption
sur tous les points à la fois. Ils prenaient, dit le P.
Jérôme Lalemant, des positions telles qu’ils pouvaient
voir de quatre, cinq ou six lieues sans être aperçus eux-
mêmes, et ils n’attaquaient que quand ils étaient les plus
forts.
Les deux premières bandes se placèrent au portage
des Chaudières, et la troisième s’arrêta au pied du
Long-Sault, sur la rivière Ottawa ; la quatrième fut
envoyée au-dessus de Montréal ; cinq autres corps se
partagèrent l’île même de Montréal, la rivière des
Prairies, le lac Saint-Pierre, le voisinage des Trois-
Rivières et du fort Richelieu ; enfin la dixième bande
était destinée à entrer dans le pays des Hurons et à y
faire le ravage
Une de ces troupes, composée de quatre-vingts
guerriers, ne fut pas heureuse. Après être restée trois
jours en embuscade près du fort du Montréal, dans
l’espérance de surprendre les Français, elle fut
découverte et dispersée [grâce à la bravoure et à
l’audace de Maisonneuve. Laissant le fort sous la garde
de d’Ailleboust de Coulonges, il était parti avec une
trentaine d’hommes à la recherche des Iroquois. La
neige couvrait le sol d’une nappe épaisse et plusieurs
marchaient, selon la mode indienne, en se servant de
raquettes. Soudain on aperçoit l’ennemi. Un combat
s’engage (non loin de la Place d’Armes actuelle). Mais
les munitions des Français sont vite épuisées ; sur
l’ordre du commandant ils battent en retraite. Resté seul
au milieu des Iroquois et armé de deux pistolets,
Maisonneuve fait tête au chef qui voulait le prendre
vivant et le tuer. Aussitôt tous les autres s’enfuient
pendant que Maisonneuve regagnait tranquillement le
fort, sans avoir reçu la moindre blessure (30 mars
1644). Les Français eurent trois hommes de tués et
deux autres emmenés prisonniers qui furent ensuite
brûlés vifs. Quant aux Iroquois ils comptèrent beaucoup
de morts et de blessés. Au début de l’année suivante ils
renouvelèrent leurs incursions mais chaque fois les
Montréalistes furent victorieux.] C’est dans
l’embuscade dressée par une autre bande iroquoise près
du lac Saint-Pierre, à six lieues des Trois-Rivières, que
tomba le P. Bressani, Jésuite italien qui était en Canada
depuis deux ans et qui partait pour les missions
huronnes. Montmagny repoussa ce parti devant le fort
Richelieu.
Ne pouvant cependant, faute de troupes, protéger
partout la colonie et ses alliés, ni atteindre l’ennemi qui
voltigeait sans cesse, le gouverneur songea à ouvrir une
nouvelle négociation, afin de conclure avec lui une paix
solide et durable, en employant pour cela l’influence
que lui donnait la supériorité du génie européen. Du
reste les Iroquois eux-mêmes ne pouvaient entièrement
se soustraire à cette influence. Montmagny s’était
aperçu qu’ils avaient besoin de repos ; il relâcha un
prisonnier agnier, chargé par lui d’aller dire aux
Cantons que, s’ils voulaient sauver la vie aux autres
captifs, ils envoyassent sans délai des ambassadeurs
avec pleins pouvoirs. La menace eut l’effet désiré.
[Trois Agniers se présentèrent, le 5 juillet 1645, aux
Trois-Rivières, suivis d’un prisonnier français,
Guillaume Couture ;] ils signèrent enfin un traité dans
une assemblée solennelle, tenue sur la place d’armes du
fort, en présence du gouverneur, [François de
Champflour, et des Pères Jésuites, Jogues et Vimont.]
Un des envoyés se leva, regarda le soleil, puis, ayant
promené ses regards sur l’assemblée : « Ononthio, dit-
il, en prenant un collier de porcelaine, prête l’oreille. Je
suis la voix de mon pays. J’ai passé vite, et j’ai
détourné les yeux pour ne pas voir le sang des miens.
Ce spectacle aurait excité ma colère... J’ai frappé la
terre, puis prêté l’oreille, et j’ai entendu leurs voix ;
elles m’ont dit doucement : N’entre point en fureur, ne
songe plus à nous ; tu ne peux plus nous retirer de la
mort, pense aux vivants ; arrache au feu ceux qui sont
prisonniers. Un homme vivant vaut mieux que plusieurs
qui ne sont plus. – Et je suis venu pour délivrer ceux
que tu tiens encore. » Il présenta dix-sept colliers, un
pour remercier le gouverneur d’avoir rendu la liberté à
un Iroquois ; un aussi en signe de la remise d’un
Français ; le reste par allusion à la paix qu’on allait
conclure. Il s’étendit longuement sur le sujet de son
ambassade, et parla deux ou trois heures en chantant et
en gesticulant tour à tour. Ce chef sauvage qui était de
haute stature, avait un grand talent oratoire et beaucoup
de bravoure, mais il passait pour fourbe, et chacun était
en garde contre lui. Il revint encore plusieurs fois en
Canada, chargé de missions publiques.
Les Algonquins, les Montagnais, dont les chefs
firent des discours, les Hurons et les Atticamègues ou
Poissons-Blancs, signèrent le traité (14 juillet 1645).
Parmi les Iroquois, il n’y eut que le canton des Agniers
qui le ratifia ; c’était le seul avec lequel la colonie fût en
guerre ouverte.
La Compagnie de la Nouvelle-France avait fait des
pertes immenses durant ces luttes désastreuses, et
dépensé plus de [1 200 000 livres,] outre le revenu du
pays. Elle se hâta de profiter de la suspension d’armes
pour céder, le 14 janvier 1645, la traite des pelleteries
dans le Canada à une association de colons notables,
qui prirent le nom de Compagnie des Habitants.
[Toutefois, la Compagnie se réservait le monopole de la
traite dans l’Acadie, à Miscou et au Cap-Breton. Il fut
défendu de trafiquer d’aucune pelleterie, mais de la
vendre au magasin des Habitants au prix fixé par eux.
Les Habitants étaient autorisés à élire un syndic à
Québec, à Montréal et aux Trois-Rivières
respectivement pour défendre leurs intérêts auprès du
gouverneur-général]. Ils furent représentés à Paris par
Pierre Le Gardeur de Repentigny et Jean-Paul
Godefroy. La Compagnie de la Nouvelle-France fit cet
abandon (confirmé ensuite par édit royal du 6 mars)
moyennant une redevance seigneuriale d’un millier
pesant de castor [et à la charge des dépenses ordinaires
qu’elle avait faites jusque-là, pour les appointements du
gouverneur et des fonctionnaires civils, l’entretien
d’une petite garnison au fort Saint-Louis et des
religieux.]
Aussitôt la paix conclue, toutes les tribus s’étaient
mises à faire ensemble la chasse et la traite, comme si
elles eussent été dans la meilleure intelligence. L’année
suivante, les missionnaires pénétrèrent chez les
Iroquois. Ils espéraient changer les mauvaises
dispositions des Agniers. Mais déjà la paix avait trop
duré au gré de ces peuples mobiles et farouches. Une
épidémie, qui faisait de grands ravages dans l’une des
tribus, et la destruction de leur moisson par les vers,
furent attribuées aux maléfices du P. Jogues : il fut tué
d’un coup de hache, ainsi qu’un jeune Français [de
Dieppe, Jean de Lalande], qui l’accompagnait. Leurs
têtes furent exposées sur une palissade, leurs corps jetés
dans la rivière (18-19 octobre 1646). [Cette année-là,
les Iroquois vinrent piller et brûler le fort Richelieu,
qu’on avait laissé sans défenseurs]. Après ces meurtres
et ces dévastations, les Agniers recommencèrent leurs
randonnées, égorgeant tout sur leur passage. Une
femme algonquine, échappée comme par miracle de
leurs mains, en apporta la nouvelle aux Trois-Rivières.
En 1648 (20 août), le gouverneur Montmagny fut
remplacé par Louis d’Ailleboust de Coulonges.
[Maisonneuve à qui on offrit d’abord cette charge
l’avait refusée].
Le départ de Montmagny causa quelque surprise. Il
provenait d’une décision générale de la Cour. Le
commandeur Longvilliers de Poincy, gouverneur des
îles françaises d’Amérique, avait refusé de remettre le
gouvernement à son successeur, et s’était maintenu
dans ses fonctions contre l’ordre du roi. Cette espèce de
rébellion eut des imitateurs. Pour arrêter le mal, le
Conseil avait décidé que les gouverneurs seraient
changés tous les trois ans ; et c’est en conséquence de
cette résolution que Montmagny était rappelé. [Cette
décision, nous le verrons plus loin ne fut pas toujours
suivie].
Plusieurs événements importants ont signalé son
administration, comme la création de l’établissement de
Montréal et le commencement de la ruine des Hurons
qui sera consommée sous le gouvernement de son
successeur. [Imagine-t-on que dans cette colonie
commençante, exposée par jour aux raids iroquois, un
chef-d’œuvre classique, le Cid de Corneille, fut joué à
Québec, dit le Journal des Jésuites, en présence de M.
le Gouverneur, des Révérends Pères et de quelques
sauvages (30 décembre 1646)].
Les Jésuites étendirent fort loin au même temps
leurs découvertes vers le nord et vers l’ouest. Le P.
Raymbault forma même le dessein de pénétrer jusqu’à
la Chine par les régions occidentales, en évangélisant
les nations sur son chemin, et de compléter ainsi le
cercle des courses des missionnaires autour du monde.
Quoique ces découvertes se fissent en dehors de
l’action du gouvernement, elles jetèrent de l’éclat sur
Montmagny, et lui acquirent une certaine célébrité en
Europe.
Ce gouverneur avait cherché à imiter la politique de
Champlain à l’égard des sauvages. L’insuffisance de
ses moyens ne lui permit pas toujours de mettre un frein
à leur ardeur guerrière. Par un heureux mélange de
conciliation et de dignité, il sut leur inspirer du respect
et suspendre quelque temps la marche envahissante des
Iroquois contre la nation huronne. Le moment arrivait,
cependant, où cette politique serait impuissante.
D’Ailleboust [revenait d’un voyage qu’il avait fait en
France (1647-1648), après un séjour de quatre ans dans
la colonie. Pendant ce temps, il avait été gouverneur de
Montréal (1645-1647), en l’absence de Maisonneuve.]
Il devait donc bien connaître le pays et ses besoins.
Mais il prenait l’administration des affaires à une
période de grand danger.
Les Iroquois portèrent toutes leurs forces contre les
Hurons, qui perdaient un temps précieux en
négociations avec un des cantons, qui les amusait à
dessein. Ce peuple infortuné était retombé dans sa
première sécurité. Il avait même refusé l’alliance des
Andastes, qui lui eût assuré la supériorité sur ses
ennemis. Trois cents Agniers fondirent sur lui à
l’improviste (1648). La bourgade de Saint-Joseph,
nommée ainsi par les missionnaires, était située sur le
bord sud-est du lac Huron ; elle fut surprise et brûlée
pendant l’absence de ses meilleurs guerriers ; environ
sept cents personnes y furent impitoyablement
égorgées. Le P. Daniel, depuis quatorze ans dans ces
missions lointaines, resta héroïquement au milieu du
carnage pour administrer le baptême et l’absolution.
Après avoir accompli ce devoir, il engagea ceux de ses
néophytes qui l’entouraient à se sauver dans le bois ;
puis il s’avança seul au-devant des ennemis comme
pour attirer leur attention, et reçut la mort en
proclamant la parole de Dieu.
Au printemps suivant (16 mars 1649), une autre
bourgade, celle de Saint-Ignace, fut enlevée de la même
manière [par une troupe de mille Iroquois] : quatre
cents personnes périrent. Il ne s’échappa que trois
hommes qui donnèrent l’alarme à une bourgade voisine,
celle de Saint-Louis, dont les femmes et les enfants
eurent à peine le temps de s’enfuir. Quatre-vingts
guerriers demeurèrent pour la défendre [et tuèrent trente
Iroquois] ; ils furent massacrés, après avoir combattu
avec la plus grande valeur. C’est au sac de ce dernier
village que les Pères Jean de Brébeuf et Gabriel
Lalemant tombèrent aux mains des assaillants. Ces
deux missionnaires de notre foi moururent ensemble,
après avoir enduré [jusqu’à la fin, avec une résignation
sublime,] tous les plus horribles tourments que put
inventer la cruauté raffinée et inouïe des sauvages (16-
17 mars 1649). [L’Église a tenu à glorifier ces martyrs
de la Nouvelle-France en élevant leurs noms sur les
autels (1930).]
Tant de massacres furent suivis de plusieurs
combats. Le succès fut d’abord partagé ; mais à la fin
l’avantage resta aux Iroquois ; ils gagnèrent une
dernière bataille où les principaux guerriers hurons
succombèrent, accablés par le nombre. Après tant de
désastres, les débris de la nation, saisis de terreur, se
dispersèrent. Au bout de quelques jours, [la bourgade
de Sainte-Marie, la principale mission huronne située à
une lieue de celle de Saint-Louis ainsi que tous les
villages environnants] étaient déserts. Les fugitifs se
retirèrent chez les peuples voisins ou disparurent dans
la profondeur des forêts. Les généreux missionnaires ne
voulurent point quitter les restes de ce peuple infortuné,
et émigrèrent avec eux. Ils proposèrent d’abord pour
retraite la grande île Manitoulin, au nord du lac Huron :
c’est une île longue de 30 lieues où la pêche et la chasse
étaient abondantes. Les Hurons ne purent se résoudre à
s’expatrier si loin ; ils ne voulurent pas même quitter
entièrement leur pays, et se réfugièrent, en juin 1649,
dans l’île Saint-Joseph [aujourd’hui Christian Island, au
sud de la baie Georgienne], moins éloignée que celle de
Manitoulin. Ils y élevèrent une bourgade de cent
cabanes, les unes de huit, les autre de dix feux ; et
plusieurs familles se répandirent dans les alentours, le
long du rivage, pour la commodité de la chasse. Le
malheur les poursuivit partout. La chasse et la pêche sur
lesquelles ils comptaient, ne donnèrent rien ; quand
arriva l’hiver, ils étaient réduits à toutes les horreurs de
la famine. Ils violèrent les tombeaux pour se nourrir de
leurs dépouilles corrompues. On vit des mères dévorer
leurs enfants expirés sur leur sein. Ce furent des scènes
qui épouvantèrent la barbarie elle-même. Les maladies
contagieuses, suites ordinaires de la famine, éclatèrent
et emportèrent une partie de ce que la faim avait
épargnés. Les Jésuites se comportèrent en véritables
hommes de Dieu au milieu de ces scènes de désolation.
Dans leur désespoir, les infortunés Hurons, ne sachant
sur qui rejeter la cause de leur malheur, l’attribuaient à
ces apôtres eux-mêmes. « Les Iroquois, nos mortels
ennemis, s’écriaient-ils, ne croient point en Dieu, ils
n’aiment point les prières, ils commettent tous les
crimes, et néanmoins ils prospèrent. Nous, depuis que
nous abandonnons les coutumes de nos pères, les
Iroquois nous tuent, nous brûlent et renversent toutes
nos bourgades. Que nous sert de prêter l’oreille à
l’Évangile, si la foi et la mort marchent ensemble »
(Relation de 1650). Telle tribu qui avait compté
plusieurs cents guerriers, n’en avait plus que trente.
L’automne venu les Iroquois s’étaient remis en
campagne au nombre de trois cents. [Il y avait, chez la
nation du Pétun, deux missions nommées Saint-Jean et
Saint-Mathias. Le bourg principal, appelé aussi Saint-
Jean, était placé dans les montagnes Bleues, au sud-
ouest du pays huron ; on y comptait encore six cents
familles. L’irruption de cette bande fut regardée comme
une bravade, et les guerriers hurons marchèrent au-
devant d’eux pour leur donner la chasse. Ceux-ci les
évitèrent par un détour, et se présentèrent tout à coup
devant Saint-Jean. Ils tombèrent le casse-tête
(tomahawk) à la main sur la population éperdue (7
décembre 1649). Tout fut massacré ou traîné en
captivité. Le P. Garnier, Jésuite, périt sous le fer des
Iroquois. Alors les Hurons de l’île Saint-Joseph, réduits
à trois cents, ne s’y crurent plus en sûreté. En allant
chercher un asile ailleurs, ils trouvèrent leur tombeau.
[On était au mois de mars 1650.] Une partie de la
troupe fugitive enfonça dans les glaces et se noya en
voulant se rendre à la terre ferme ; une autre partie eut
beau se refugier dans des lieux isolés et sur des
montagnes presque inaccessibles, les Iroquois, comme
des loups altérés de sang, la poursuivirent à la piste et la
décimèrent. Le reste, [comprenant à peine trois ou
quatre cents Hurons], épuisé de souffrances, vint à la
suite du P. Ragueneau et des autres missionnaires
jésuites solliciter du gouvernement français une retraite
pour cultiver en paix la terre, sous sa protection. Les
malheureux, pour éviter les embûches de leurs ennemis,
s’échappèrent (10 juin 1650) par le lac Nipissing et la
rivière Ottawa, route écartée dans laquelle, cependant,
ils avaient trouvé de terribles marques du passage de
ces barbares. Après deux jours de repos à Montréal, où
ils n’osèrent pas rester, tant leur épouvante était
profonde, ils atteignirent enfin Québec, (28 juillet
1650). Ils y furent reçus avec toute la compassion que
méritait un sort si cruel. On les plaça dans l’île
d’Orléans. L’année suivante, ils furent rejoints par
d’autres hommes de leur race, qui étaient descendus à
Québec avant eux, et avaient trouvé un asile sur les
terres des Jésuites, à Beauport. [De sorte que la
bourgade comprit bientôt six cents indigènes].
Quant aux Hurons qui ne vinrent point chercher un
refuge parmi les Français, les uns se mêlèrent avec les
nations voisines : [les Hurons du Pétun, la nation
Neutre, la nation du Chat,] sur lesquelles ils attirèrent la
haine des Iroquois ; un petit nombre allèrent s’établir
dans la Pennsylvanie, [parmi les Andastes] ; d’autres
remontèrent dans la région du lac Supérieur [ou
gagnèrent l’ouest du Michigan et le Wisconsin] ;
d’autres enfin se présentèrent aux Tsonnontouans et
s’incorporèrent avec eux. Leur pays, et aussi la vallée
de l’Ottawa, où les Algonquins avaient eu quelques
villages populeux, ne renfermaient plus que des déserts
ou des forêts inhabitées. Les Iroquois avaient mis douze
ans à renverser les frontières des Hurons, et ensuite
moins de deux ans à disperser cette nation. Tel fut le
destin d’un peuple dont la ruine priva le Canada d’un
allié sur lequel il avait fondé de grandes espérances et
qu’un aveuglement fatal précipita dans l’abîme.
Pendant que ce drame d’extermination
s’accomplissait, un envoyé de la Nouvelle-Angleterre
arriva à Québec pour proposer au Canada un traité de
commerce et d’alliance perpétuelle entre les deux
colonies (1647-48). Ce traité, qui eût subsisté,
indépendamment de toute guerre entre leurs
métropoles, devait être à peu près semblable à celui qui
venait d’être conclu avec l’Acadie, comme on le verra
plus loin. Cette proposition occupa quelque temps les
deux autorités coloniales. [Le P. Jésuite Gabriel
Druillettes avait déjà été délégué à Boston pour entamer
des pourparlers mais sans résultat] ; en 1650, les
négociations furent reprises par le P. Druillettes auquel
se joignit plus tard un membre du Conseil de Québec,
Jean-Paul Godefroy.
Les Canadiens, dont le commerce était gêné par les
courses des Iroquois cherchèrent à engager la Nouvelle-
Angleterre dans une ligue offensive et défensive contre
cette confédération. « Nous ne pouvons douter, disait la
lettre du Conseil, que Dieu ne bénisse et vos armes et
les nôtres, puisqu’elles seront employées pour la
défense des sauvages chrétiens, tant vos alliés que les
nôtres, contre les barbares infidèles qui n’ont ni foi, ni
Dieu, ni aucune justice en leur procédé, comme vous
pourrez l’apprendre plus au long desdits Sieurs nos
Députés, qui vous assureront du désir sincère que nous
avons, que le Ciel aille toujours bénissant vos Provinces
et vous comble de ses faveurs. » La condition d’une
ligue offensive et défensive fit manquer la négociation.
Les Anglais ne voulurent pas courir le risque d’attirer
sur eux les armes des Iroquois.
L’année 1651 fut celle de la retraite de
D’Ailleboust, qui, lui aussi, s’était vu avec douleur
réduit à être l’inutile témoin de la ruine des Hurons.
[Après avoir résigné ses fonctions il demeura dans le
pays et mourut à Montréal (31 mai 1660)].
Jean de Lauzon, conseiller du roi, avait été nommé
pour lui succéder (17 janvier 1651) et il parvint à
Québec le 13 octobre suivant. C’était un des principaux
membres de la Compagnie de la Nouvelle-France, aux
affaires de laquelle il avait toujours pris une grand part ;
mais il montra peu de talent dans l’administration de la
colonie, qu’il trouva, il est vrai, dans un état déplorable.
L’été suivant (1652), les Iroquois encouragés par les
avantages inouïs qu’ils avaient remportés dans les
contrées des Lacs, se jetèrent sur les établissements
français. Leurs bandes se glissèrent à la faveur des bois
jusqu’au-dessous de Québec. Ils tuèrent Du Plessis-
Kerbodot, gouverneur des Trois-Rivières et quinze
Français, dans une sortie qu’ils faisaient contre eux.
Bien plus, ils attaquèrent les laboureurs en plein travail
et infestèrent la campagne de leurs brigandages.
[« Avant la désolation des Hurons, écrit le P. Le
Mercier, les cent canots venoient en traite tous chargez
de Castors. Les Algonquins en apportoient de tous
costez, et chaque année, on en avoit pour 200 et pour
300 000 livres. C’estoit là un bon revenu, de quoy
contenter tout le monde et de quoy supporter les
grandes charges du pays. La guerre des Iroquois a fait
tarir toutes ces sources. » (Relat. de 1653).] Les
Iroquois poursuivirent ce genre de guerre avec tant
d’opiniâtreté qu’à peine, dit un autre contemporain,
« nous laissaient-ils quelques jours, sans alarmes.
Incessamment nous les avions sur les bras ; il n’y a pas
de mois en cet été où notre livre des morts n’ait été
marqué en lettres rouges par la main des Iroquois ».
(Dollier de Casson) Souvent même les habitants étaient
obligés d’abandonner leurs maisons, ou de s’y
retrancher. Cet état de choses dura [sauf deux courtes
trêves, depuis 1645 jusqu’à la victoire du gouverneur
Tracy en 1667 ; les hostilités iroquoises devaient
reprendre en 1686 et se prolonger encore pendant dix
années]. La colonie diminuait par les pertes qu’elle
faisait dans les surprises, et par cette multitude de petits
combats qu’il fallait livrer au coin de chaque bois, et
qui souvent se renouvelaient plusieurs fois le même
jour. Si ces combats coûtaient plus de monde aux
sauvages qu’aux Français, ils laissaient dans les rangs
de ces derniers des vides plus sensibles à cause de leur
petit nombre.
Les Iroquois allaient ordinairement par bandes. Ils
se coulaient dans les bois, dans les ravines, derrière les
moindres accidents de terrain afin d’attendre les
hommes qui travaillaient aux champs. Il s’en cachait
jusque dans la tête des arbres autour des maisons, et
plus d’une fois on en surprit ainsi qui étaient en
sentinelle pour donner le signal d’attaque à leurs
compagnons restés un peu plus loin : ils passaient dans
cette position des journées entières « sans manger ».
C’est au milieu de ces combats journaliers que cette
belle et grande contrée, le pays de Montréal et des
Trois-Rivières, mais surtout Montréal, fut acquise à la
civilisation. Chaque laboureur était devenu soldat,
chaque sillon était arrosé de sang français ou de sang
indien. [Devant ce péril redoutable, Maisonneuve
obligea tous les Montréalistes à se retirer au Fort et la
garnison à se tenir dans l’hôpital, où l’on demeura
pendant quatre ans et demi. Le commandant de la
garnison, Lambert Closse, qui était en même temps
notaire et greffier, se signala alors par deux exploits.
Dans une occasion, ayant à ses côtés seize hommes
seulement, il avait tenu en échec de six heures du matin
à six heures du soir, une troupe de deux cents Iroquois,
en ne perdant qu’un soldat (1651) ; une autre fois, après
s’être abrité dans une baraque de terre avec trente-
quatre Français, Closse repoussa encore une attaque de
deux cents sauvages de cette nation et les mit en fuite.
Malgré ces irruptions renaissantes, les colons de
Montréal, ne laissaient pas de cultiver leurs champs. Au
surplus, en 1650, Jeanne Mance, qui caresse toujours
l’espoir d’ouvrir un hôpital, fait défricher un terrain de
deux cents arpents où doit s’élever quelque jour
l’Hôtel-Dieu de Saint-Joseph. Et le P. Ragueneau est
tout joyeux d’écrire : « La récolte des bleds a esté cette
année très heureuse partout, mais principalement à
Montréal où les terres sont fort excellentes. » (Relation
de 1651).]
La situation du Canada finit par attirer l’attention de
ceux qui dans la Métropole s’intéressaient à la colonie.
[Après avoir confié à d’Ailleboust de Musseaux le
commandement de Montréal, Maisonneuve était parti
pour la France à l’automne de 1651.] Il réussit à
obtenir, de l’Anjou et du Maine, mais principalement
du Poitou, [de la Normandie et de Paris, cent cinquante
colons, dont cent cinq] débarquèrent avec lui à
Montréal (16 novembre 1653). [La Sœur Marguerite
Bourgeoys, fondatrice de la Congrégation de Notre-
Dame de Montréal, était du voyage. Maisonneuve
d’ailleurs avait reçu de Mme de Bullion une somme de
42 000 livres pour la levée de son contingent. C’est de
cette recrue que le gouverneur Denonville pourra dire
en 1687 : « Ces cent hommes ont sauvé l’île de
Montréal et tout le Canada aussi. » L’embarquement
coûtait 75 000 livres à la Société de Montréal. Au vrai,
l’année 1653 marque la date où Montréal prend figure
de colonie. Et Maisonneuve, qui joignait à de fortes
vertus et à la grandeur morale les qualités avérées de
chef, en demeura, durant une longue période souvent
angoissante et toujours difficile, le défenseur
chevaleresque et le cerveau animateur. Malgré tout,
notons-le maintenant, l’un des pionniers de l’expansion
française outre-mer connut l’ingratitude des siens. Au
mois d’octobre 1665, Maisonneuve, qui occupait la
charge de gouverneur particulier dès le début, se voyait
brusquement révoqué par ordre du marquis de Tracy,
lieutenant général du roi en Amérique. Et deux ans plus
tard, il devait quitter le Canada pour aller finir son
existence, célibataire et presque seul, ignoré de tous et
peut-être inconscient de sa gloire, dans une retraite
obscure de Paris. (9 septembre 1676).]
Les colons étaient des hommes choisis, propres à la
guerre et à l’agriculture. [Tous avaient un métier.
L’engagement était pour cinq ans. La Société de
Montréal devait les transporter à ses frais, les nourrir et
loger, et leur fournir les outils et instruments
nécessaires pendant cette période. Maisonneuve, en
outre, leur concéda à chacun un demi-arpent dans la
ville ou trente arpents dans la banlieue. La Société y
ajouta ensuite une gratification de 4, 5, et même 600
livres]. Le nouveau renfort de 1653 fut d’un grand
secours, et le bruit de son arrivée alla jusqu’à l’ennemi.
Malgré leur audace et leur activité, les Iroquois
s’apercevaient tous les jours qu’ils ne gagnaient rien
contre les Français. Ils prirent encore le parti de
demander une suspension d’armes pour traiter de la
paix (1653). [Ce qui n’empêcha point cinq ou six cents
Agniers de tenter vainement de s’emparer de Montréal
et des Trois-Rivières. Ils firent toutefois deux
prisonniers, le P. Poncet et un Français nommé
Franchetot ; celui-ci fut ensuite brûlé, et le Père Jésuite
remis en liberté]. Le P. Simon Le Moyne fut envoyé
vers eux [pendant l’été de 1654].
Il y eut une assemblée [au canton des Onnontagués
(10 août).] Le P. Le Moyne y fit dix-neuf présents. À
chaque présent, les sauvages poussaient un grand cri du
fond de leur poitrine en signe de contentement. Il leur
adressa un discours qui dura deux heures. En parlant, il
allait et venait, suivant leur usage, comme un acteur sur
un théâtre. Les Iroquois se groupèrent ensuite par
cantons et par tribus ; un chef onneyout répéta les
paroles du P. Le Moyne, puis ils entonnèrent tous
ensemble un chant de joie. Alors un autre capitaine
onneyout se leva et, s’adressant au gouverneur absent :
« Ononthio, dit-il, Ononthio, tu es le soutien de la terre ;
ton esprit est un esprit de paix, et tes paroles
adoucissent les cœurs les plus rebelles ». Ce traité fut
d’abord ratifié en 1654 [puis de nouveau l’année
suivante]. Il répandit la joie parmi les Français et leurs
alliés, rouvrit les Cinq-Cantons au zèle des
missionnaires et permit à la colonisation de faire un
progrès plus rapide.
En rendant toutes les communications libres, la paix
dévoila de nouveaux intérêts et aussi, par suite, de
nouvelles jalousies. Les quatre cantons iroquois les plus
au nord se mirent à faire le commerce des pelleteries
avec le Canada. Cela donna bientôt de l’envie aux
Agniers, voisins d’Orange (Albany). Ceux-ci désirèrent
dès lors la guerre pour mettre fin à un négoce qu’ils
regardaient comme leur étant préjudiciable. Pour une
raison contraire, les autres ne voulaient pas rompre leur
alliance avec les Français avec lesquels ils pouvaient
communiquer plus facilement qu’avec les habitants de
la Nouvelle-Hollande. Dans cette fâcheuse conjoncture,
la paix ne pouvait durer longtemps, et les Agniers, qui
l’avaient signée malgré eux, n’attendaient qu’un
prétexte pour se remettre en campagne.
Conseillés par les missionnaires, les Onnontagués
avaient prié le gouverneur de former un établissement
dans leur pays (12 septembre 1655). Lauzon y envoya
le capitaine Zachary Dupuis ou Du Puys, commandant
du fort de Québec, avec [une escouade de dix soldats et
quarante-trois autres Français. Parmi eux se trouvait
Pierre-Esprit Radisson, explorateur et traitant, ainsi que
quatre Jésuites (17 mai 1656)]. Les habitants de la ville,
répandus sur le rivage, virent avec tristesse s’éloigner
leurs compatriotes, car ils croyaient voir en eux des
victimes livrées à la perfidie des sauvages. La petite
colonie alla se fixer sur le bord du lac [Onondaga, près
de Syracuse, dans l’État actuel de New-York.] Elle ne
fut pas plus tôt au milieu des Onnontagués que ceux-ci
formèrent avec les Agniers le complot de la massacrer.
Les Français, prévenus par un sauvage mourant,
s’échappèrent de nuit (20 mai 1658). Pour tromper les
Iroquois, ils leur donnèrent un grand festin, et pendant
que les sauvages étaient plongés dans l’ivresse et le
sommeil, ils partirent, par la petite rivière Oswégo, dans
des canots qu’ils avaient faits secrètement. Les Agniers
envoyèrent après eux quatre cents hommes, qui ne
purent les atteindre. [Les Français arrivèrent à Québec
(23 avril), au nombre de cinquante, ayant perdu trois
hommes qui s’étaient noyés].
Les Hurons, établis dans l’île d’Orléans, avaient
commencé à cultiver la terre. Un jour (20 mai 1656)
une bande [de trois cents Agniers] surprit dans leurs
champs quatre-vingt-onze hommes, femmes et enfants,
[en tua six] et emmena les autres. Le gouverneur la
laissa passer sous le canon du château Saint-Louis.
Ceux qui avaient échappé revinrent à Québec.
Mécontents de ce que les Français ne leur accordaient
pas assez de protection, plusieurs se donnèrent tout à
coup aux Agniers sans réfléchir. Mais ils regrettèrent
leur précipitation. Les Iroquois leur faisaient alors mille
protestations d’amitié et mille serments de les traiter en
frères pour les attirer chez eux, afin de les détruire ou
de les maîtriser facilement. Les Hurons étaient devenus
incapables de se gouverner. Il n’en restait plus que
quelques-uns au milieu des Français. Les Agniers
osèrent les réclamer. Leurs envoyés, au nombre de
trente, voulurent être entendus dans une assemblée
générale des blancs et des sauvages, tenue à Québec (9
août 1657) et le gouverneur eut la faiblesse d’y
consentir. Ils parlèrent avec insolence à cet homme
timide qui parut alors recevoir humblement la loi d’une
simple tribu. [Lauzon avait quitté le Canada en 1636 et
son second fils, Charles de Lauzon, sieur de Charny,
administrait, suivant ses instructions, la Nouvelle-
France].
Jean de Lauzon n’avait ni les talents ni l’énergie
nécessaires à un chef de gouvernement. On prit le parti
de le rappeler. Son successeur, Pierre de Voyer,
vicomte d’Argenson, débarqua devant Québec, le 11
juillet 1658. [Il était célibataire et âgé de trente-deux
ans. C’était], au moment où la guerre iroquoise devenait
de plus en plus vive.
Dupuis arrivait à peine du lac Onondaga [et venait
remplacer Lambert Closse au commandement du fort
de Montréal). Partout le Canada était en proie aux
courses et aux déprédations des barbares. Comme avant
le traité de 1653, on ne marchait plus qu’armé et escorté
dans la campagne. Le nouveau gouverneur partit dès le
lendemain de son arrivée pour aller se mettre à la
poursuite des Iroquois, mais il ne put les atteindre.
Quelque temps après, il remonta aux Trois-Rivières
avec deux cent cinquante Français et sauvages, afin
d’épier les ennemis. Il finit par les rencontrer et les
repousser jusque dans les îles de Richelieu.
Les autres nations sauvages, qui recherchaient
l’alliance des Français, vinrent le saluer à son retour à
Québec ; elles le prièrent de ne pas les abandonner à
l’ambition et à la cruauté de leurs ennemis. D’Argenson
trouvait la colonie, pensait-il, sur le bord de l’abîme. Il
s’empressa de demander au ministre dirigeant, qui était
le cardinal Mazarin, des hommes aptes au travail et
capables de faire la guerre afin d’empêcher le Canada
de succomber. [Il insistait, en outre, sur la pauvreté de
la population et l’attribuait à l’avilissement de la traite.
« Il faut absolument, disait-il, y remédier, en obligeant
de faire la traite en commun. » (5 septembre 1658).
Après tout, la situation n’était pas sans espoir puisque le
pays offrait des indices certains de relèvement, voire
même de progrès, au dire de la Mère Marie de
l’Incarnation. Dans un beau mouvement, elle esquissait
ce tableau, qui par contraste débordait d’optimisme :
« Pour notre colonie française, elle multiplie de telle
sorte que le pays n’est plus reconnaissable pour le
nombre des habitants. Dieu a tellement béni les labours,
que la terre donne des blés très bons et en assez grande
quantité pour nourrir ses habitants. » (Lettre du 4
octobre 1658)].
Aux incursions des barbares vinrent se joindre vers
ce temps-là [des faits particuliers dans la colonie].
L’archevêque de Rouen, primat de Normandie, avait
accoutumé de regarder le Canada comme une
dépendance de son diocèse, [sans y avoir plus de titre
que les évêques de Nantes, de La Rochelle ou les autres
prélats de France. C’était alors Mgr François de Harlay
de Champvallon. À la vérité, les Pères de la Compagnie
de Jésus tenaient du Souverain Pontife Urbain VIII,
depuis 1637, le gouvernement spirituel de la Nouvelle-
France et ils refusaient. de reconnaître l’autorité de
l’archevêque de Rouen. Néanmoins, ils consentirent
plus tard (1647) à accepter sa juridiction. En
conséquence Mgr de Harlay avait nommé leur supérieur
à Québec grand vicaire], et lui avait délégué la conduite
des affaires ecclésiastiques (30 avril 1649). [Tout allait
au mieux lorsque le 29 juillet 1657 l’abbé Gabriel de
Queylus arrive de France avec trois autres Sulpiciens :
Messieurs Gabriel Souart, Dominique Galinier et
d’Allet. M. Olier, supérieur de Saint-Sulpice de Paris,
venait de lui confier la mission de Montréal. De son
côté, le nouvel archevêque de Rouen, Mgr François de
Harlay, neveu et successeur du précédent, l’avait fait
grand vicaire tout comme le supérieur des Jésuites, le P.
de Quen, qui remplissait déjà cette charge. Mais l’abbé
prétendait avoir seul la direction des affaires
religieuses. Toujours est-il qu’en le recevant à Québec,
le P. de Quen le comble d’égards et, quoique muni des
mêmes pouvoirs, se soumet à son autorité. L’abbé de
Queylus confirme dans ses fonctions le curé de la ville
qui était un Jésuite, le P. Poncet, puis il se rend à
Montréal. Quelque temps après, il apprend que le P.
Poncet a été envoyé chez les Hurons et remplacé par le
P. Pijart. Aussitôt l’abbé de Queylus descend à Québec,
révoque le nouveau curé et s’installe à sa place. Il
exerça ce ministère jusqu’au milieu de l’été suivant (23
août 1658).] Le gouverneur d’Argenson eut beau
l’engager à se retirer à Montréal, [ce fut inutile.
Heureusement l’archevêque de Rouen avait mis fin au
désaccord en limitant les pouvoirs de l’abbé de Queylus
à l’île de Montréal et ceux du supérieur des Jésuites au
pays de Québec.]
Sur ces entrefaites, d’Argenson mandait à Paris de
presser la nomination d’un évêque pour la Nouvelle-
France (5 sept. 1658). [Bien des fois, depuis le traité de
Saint-Germain-en-Laye, la question s’était posée, et des
efforts furent tentés successivement vers ce but. Ainsi,
en 1633, le P. Charles Lalemant, Jésuite, écrit au
général de la Compagnie à Rome « qu’il faudrait un
évêque au Canada ». Plus tard la Société de Montréal,
secondée par Maisonneuve, entreprit des démarches
pour faire réussir ce dessein. Elle recommandait, en
1645, comme premier titulaire, M. Legauffre, prêtre de
Saint-Sulpice ; mais celui-ci mourut subitement. L’idée
cependant était reprise et gagnait des appuis dans tous
les milieux, voire même au milieu de la cour. Le 25 mai
1646, au couvent des Augustins, à Paris, l’assemblée
générale du clergé de France fit sienne une déclaration
de Mgr Godeau, évêque de Grasse, exposant l’urgence
de nommer un évêque pour le Canada, d’autant que « la
paix avec les Iroquois avait rétabli, (croyait-on), le
commerce et la sûreté dans le pays ». De son côté, la
Compagnie de la Nouvelle-France ne demeurait pas
inactive. Avec l’approbation de la reine-mère, Anne
d’Autriche, elle sollicitait le Conseil des affaires
ecclésiastiques, en 1650, de faire son choix pour le
futur siège épiscopal entre trois Jésuites : les PP.
Charles Lalemant, Paul Ragueneau et Paul Le Jeune.
Mais les règles de l’Ordre leur interdisaient
l’acceptation d’une telle dignité. Au reste, l’état
défavorable de la colonie, son peu de population, et les
interminables incursions indiennes, ajoutées aux
troubles de la Fronde dans la métropole, avaient retardé
jusque-là la création d’un évêché en Nouvelle-France.]
Le Souverain Pontife, Alexandre VII, vint combler
ce besoin, le 13 avril 1658, en érigeant le Canada en
vicariat apostolique. Il y avait appelé l’abbé François de
Montmorency-Laval de Montigny, nommé évêque de
Pétrée (en Arabie) in partibus infidelium. [Dans l’église
de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, le 8 décembre
suivant, le nouvel évêque était solennellement consacré
par le nonce pontifical].
[Il est vrai que l’assemblée générale du clergé de
France réunie à Paris (10 janvier 1657), sous la
présidence du cardinal Mazarin, avait présenté la
candidature de l’abbé Gabriel de Queylus à la demande
des associés de Montréal. Cependant la Cour s’était
déjà prononcée en faveur de l’abbé François de Laval.
Suivant les instructions de Louis XIV, et sur
l’insistance de la reine-mère, des négociations furent
ouvertes avec le Saint-Siège par le chargé d’affaires de
France, M. Gueffier, auquel se joignirent les Pères
Jésuites français résidant à Rome. Le jeune monarque,
en outre, adressa au Souverain Pontife une lettre pleine
de sympathie pour ce prêtre de haute noblesse : « Ceux
qui sous la protection de cette Couronne, écrivait-il, ont
entrepris de porter la foi aux pays septentrionaux de
l’Amérique... se croient obligés de demander
l’établissement d’un évêque et d’un siège épiscopal,
afin que les âmes converties puissent recevoir les
sacrements qui ne peuvent être conférés que par ceux
qui en ont le caractère. Et nous ayant fait comprendre
les avantages qui en reviendront à notre sainte religion,
nous supplions Votre Sainteté de vouloir donner la
dernière perfection à cette Église naissante. » Et le
prince en venait à dire : « Nous avons cru ne pouvoir
jeter les yeux sur un sujet plus digne de cet emploi que
le P. François de Laval de Montigny, dont les vertus
l’ont rendu si fort recommandable, qu’il a été recherché
de plusieurs endroits d’aller travailler à la Vigne du
Seigneur » (janvier 1657). Au surplus, Louis XIV
voulut accorder mille francs de revenu au nouveau
vicaire apostolique tandis que Anne d’Autriche lui
faisait don de quatorze mille francs pour subvenir à ses
dépenses ; elle y ajoutait une pension annuelle de mille
francs qui serait servie à Mgr de Laval dès sa
nomination à l’évêché de la Nouvelle-France.]
Mgr François de Laval [dont il sera parlé
longuement ailleurs (livre III, chap. IV) fit voile, de la
Rochelle (13 avril 1659). Il était accompagné du P.
Jérôme Lalemant, recteur du collège Henri IV de la
Flèche, de trois autres prêtres, parmi lesquels le fils de
l’ancien gouverneur Charles de Lauzon-Charny et aussi
d’un jeune tonsuré, Henri de Bernières, neveu de Jean
de Bernières, le fondateur de l’Ermitage de Caen. Le 16
juin, il arrivait à Québec. La réjouissance dans la
colonie fut grande : les cloches sonnèrent, les canons du
fort tirèrent en son honneur. Sans quitter le bord, le
vicaire apostolique avait revêtu ses habits pontificaux,
coiffé sa mitre et pris sa crosse en main. Il agréa alors
les hommages du gouverneur d’Argenson et du
supérieur des Jésuites. Après eux vinrent quelques
notables, les religieux, les néophytes. Devant ce
spectacle annonçant l’aube d’un ordre nouveau, le P.
Jérôme Lalemant, ravi d’admiration, s’écriait : « Mgr
de Pétrée fut reçu comme un ange consolateur envoyé
du Ciel, et comme un bon Pasteur qui vient ramasser le
reste du sang de Jésus-Christ... Mgr l’évêque paraissait
à ces Canadois qui n’avaient jamais rien vu de
semblable, comme un Ange de Paradis, et avec tant de
majesté, que nos sauvages ne pouvaient détacher leurs
yeux de sa personne. » (Relation de 1659). Le
lendemain, le gouverneur, les Jésuites suivis de leurs
élèves, les habitants de la ville, Français et sauvages
chrétiens, ecclésiastiques et civils, escortèrent le prélat
en procession jusqu’à l’église paroissiale, cependant
que la cérémonie prenait fin par un chant d’action de
grâces. Et ce fut un moment unique, une date éclatante
dans l’histoire religieuse du Canada.]
[Mgr de Laval choisit d’abord pour résidence le
collège des Jésuites. À peine installé, il avait invité à sa
table un certain nombre d’indigènes qu’il voulut servir
lui-même, « pour leur donner l’exemple de l’humilité et
de charité chrétienne. » Peu de jours après, le
prosélytisme de Mgr de Laval triomphait déjà d’un
« hérétique » lequel vint publiquement faire acte
d’abjuration. (Journal des Jésuites)]. Malheureusement
des divergences surgirent entre le gouverneur et le
prélat à propos de la préséance au Conseil et de
l’encens à l’église.
Depuis le commencement de la colonie, les
missionnaires, faute de juges et d’autres fonctionnaires,
le gouvernement ne subvenant point encore aux
dépenses d’une administration régulière, se trouvaient
chargés d’une partie des fonctions civiles dans les
paroisses. Revêtus ainsi de deux grands pouvoirs, ils
acquirent insensiblement, par leur éducation et par leur
bonne conduite, une autorité dont ils finirent par se
croire les légitimes possesseurs. [L’historien érudit des
Jésuites et la Nouvelle-France, le P. Camille de
Rochemonteix, s’exprime là-dessus avec une entière
franchise : « L’autorité des Jésuites était grande, écrit-il,
ils dirigeaient la conscience des gouverneurs, des
magistrats, de tous les habitants ; on les consultait avant
de prendre une décision importante ; on demandait leur
avis sur les lois et les règlements... ; ils étaient chargés
de la direction des communautés de femmes, de
l’instruction du peuple, de l’évangélisation des
sauvages... Il ne faut pas s’étonner, après cela, de la
grande influence qu’avaient les Jésuites dans la
Nouvelle-France. » Par suite] les missionnaires
excitaient la jalousie des gouverneurs et du peuple.
D’Argenson se plaignit au ministre. Au reste, le roi
avait déjà fait un édit pour rétablir l’harmonie (13 mai
1659). Il était enjoint aux habitants de se pourvoir en
première instance devant les quelques juges établis par
la Compagnie de la Nouvelle-France, et en appel devant
le gouverneur, dans toutes les affaires civiles,
criminelles ou de police qui ne seraient pas assez
importantes pour relever du parlement de Paris, ou qui
nécessiteraient une punition prompte et exemplaire. Un
arrêt, rendu en même temps, portait que les lieutenants
généraux et particuliers, greffiers et sergents, ne
pourraient être interdits de leurs fonctions que par le roi
en Conseil. Ces actes d’autorité eurent peu d’effet, et la
discussion se perpétua entre les principaux du pays.
La guerre continuait toujours avec les Iroquois. Au
mois d’avril 1660, seize jeunes Français de Montréal,
ayant à leur tête Adam Dollard, sieur des Ormeaux,
allèrent au-devant d’eux sur la rivière Ottawa. Ils furent
attaqués par six à sept cents Agniers, Onnontagués et
Onneyouts, au pied du Long-Sault, [à cinquante-six
milles en amont de Montréal], dans un méchant fort de
pieux. Avec l’aide d’une [quarantaine de Hurons de
Québec et de quatre Algonquins des Trois-Rivières], ils
repoussèrent tous les assauts pendant huit jours.
Abandonnés à la fin de tous leurs alliés, [à l’exception
du chef huron et des Algonquins], ils ne purent résister
à une dernière attaque et succombèrent. Un Français qui
était encore debout lorsque l’ennemi pénétra dans le
fort, voyant tout perdu, acheva à coups de hache ses
compagnons blessés pour les empêcher de tomber
vivants entre les mains du vainqueur (21 mai 1660).
[Ces dix-sept Montréalistes, qui se grandissaient par
leur mort, comptaient de vingt et un à trente et un ans.
Les anciens registres de Ville-Marie, à la date du 3 juin
1660, nous ont conservé leurs noms. Ils s’appelaient :
Adam Dollard, Jacques Brassier, Jean Tavernier dit La
Hochetière, Nicolas Tillemont, Laurent Hébert dit La
Rivière, Alonié de Lestres, Nicolas Josselin, Robert
Jurée, Jacques Boisseau dit Cognac, Louis Martin,
Christophe Augier dit Desjardins, Étienne Robin dit
Desforges, Jean Valets, René Doussin, sieur de Sainte-
Cécile, Jean Lecomte, Simon Grenet, François Crusson
dit Pilote.]
Le dévouement de Dollard et de ses compagnons
arrêta les premiers efforts d’un orage près de fondre sur
le Canada. [« Tout était perdu, dit l’auteur de la
Relation de 1660, s’ils n’eussent péri, et leur malheur a
sauvé le pays. » Les autres contemporains, comme le
gouverneur d’Argenson et Marie de l’Incarnation,
tiennent le même langage.] En effet, les Iroquois qui
avaient essuyé de lourdes pertes furent si effrayés de
cette résistance qu’ils abandonnèrent une grande
attaque qu’ils venaient faire sur Québec, où la nouvelle
de leur approche avait répandu la consternation. Après
s’être emparé de cette ville, leur dessein était de se
rabattre sur les Trois-Rivières et sur Montréal et de
mettre tout à feu et à sang dans les campagnes. [Un des
prisonniers iroquois à Québec, raconta en effet que huit
cents sauvages de cette nation devaient être rejoints,
près de Montréal, par quatre cents autres et qu’après
s’être saisis du gouverneur ils auraient achevé la
destruction de la colonie (Journal des Jésuites, 1660)].
Tous les couvents de Québec avaient été fortifiés,
percés de meurtrières et armés. Une partie des habitants
s’étaient retirés dans les forts ; les autres avaient mis
leurs maisons en état de défense ; on s’était barricadé
partout dans la basse ville qu’on avait entourée de corps
de garde. La population entière était sous les armes et
faisait le guet nuit et jour, chacun étant résolu à vendre
chèrement sa vie.
Un Huron, échappé par hasard au massacre du
Long-Sault, annonça la retraite de l’ennemi. Quoiqu’on
ne crût pas encore le danger entièrement passé, on fut si
soulagé par cette nouvelle que l’on chanta le Te Deum
dans toutes les églises en action de grâces. Mais on ne
fut tout à fait rassuré que longtemps après, tant l’on
craignait encore les surprises. [Cependant, en dépit des
agressions iroquoises, la traite des pelleteries n’était pas
interrompue. Par exemple, dans l’année 1660, trois
cents Outaouas arrivèrent à Québec avec soixante
canots chargés de peaux de castors qu’on estimait à
200 000 francs. Marie de l’Incarnation apporte à ce
propos des précisions qui éclairent singulièrement tout
un aspect du commerce de la colonie à cette époque :
« ... ce qui relève nos marchands de leurs pertes
passées, écrit-elle, et accommode la plupart des
habitants, car sans le commerce le pays ne vaut rien
pour le temporel. Il peut se passer de la France pour le
vivre ; mais il en dépend entièrement pour le vêtement,
pour les outils, pour le vin, pour l’eau-de-vie, et pour
une infinité de petites commodités, et tout cela ne nous
est apporté que par le moyen du trafic. » (17 septembre
1660). Elle disait encore : « Cette bénédiction du Ciel
est arrivée, lorsque ces messieurs (marchands)
voulaient quitter le pays... S’ils eussent quitté, il nous
eût fallu quitter avec eux ; car sans les correspondances
qui s’entretiennent à la faveur du commerce, il ne serait
pas possible de subsister ici. » (23 septembre 1660).]
La crainte des Iroquois n’était pas sans fondement
puisqu’ils firent de nouveaux raids l’hiver suivant
(1661). Ils se répandirent à travers le pays [depuis
Montréal jusqu’à Tadoussac, aux Trois-Rivières, à l’île
d’Orléans, et dans les environs de Québec, saccageant
et brûlant tout ce qu’ils pouvaient sur leur passage ;] ils
tuèrent ou prirent [soixante-dix Français, parmi lesquels
étaient Jean de Lauzon, fils de l’ancien gouverneur ; un
jeune gentilhomme du Barrois, Claude de Brigeac,
secrétaire de Maisonneuve, et deux Sulpiciens, MM.
Lemaître et Vignal, du séminaire de Montréal.]. Mais
les Iroquois se lassèrent encore une fois d’une guerre où
ils n’avaient de succès que sur les hommes isolés. Ils
firent retirer leurs bandes, et les cantons onnontagués et
goyogouins envoyèrent des députés à Montréal
demander la paix (juillet 1661). Maisonneuve transmit
ces propositions à Québec. Sans se fier à la parole des
Iroquois, le gouverneur pensa qu’une mauvaise paix
valait mieux qu’une guerre contre des ennemis
insaisissables, qu’on ne pouvait aller attaquer chez eux,
faute de soldats. Ces deux cantons, où il y avait
plusieurs chrétiens, demandèrent aussi un missionnaire.
Le P. Simon Le Moyne partit [pour le pays des
Onnontagués,] chargé de la réponse du gouverneur et
de ses présents (2 juillet 1661).
La négociation en était là, lorsque le baron Jean du
Bois d’Avaugour vint remplacer (31 août 1661) le
gouverneur d’Argenson que la maladie, les maux
publics et l’horreur des discussions avaient décidé à
demander [par deux fois] sa retraite avant le temps. Les
invasions des Iroquois et ses différends avec le clergé
avaient rempli sa courte administration. Mgr de Laval
s’était plaint au frère du gouverneur, conseiller d’État à
Paris, que d’Argenson avait mal reçu certaines
représentations qu’il avait voulu lui faire (20 octobre
1659). Le gouverneur accusait, de son côté, le prélat
d’être trop attaché à ses opinions et d’empiéter sur les
fonctions des autres. Au reste, il faisait toujours le P.
Jérôme Lalemant [supérieur de la mission canadienne,]
médiateur dans tous ces démêlés. « C’est une personne
d’un si grand mérite, disait d’Argenson et d’un sens si
achevé, que je pense qu’on ne peut rien y ajouter » (7
juillet 1660).
On avait porté, sous son administration, les
découvertes, d’un côté, au delà du lac Supérieur, chez
les Sioux, et, de l’autre, chez les Esquimaux, dans la
baie d’Hudson.
D’Argenson s’était aussi occupé de la traite des
fourrures, qu’il avait trouvée avilie. Il conseilla de
restreindre la liberté ou plutôt les abus de la Compagnie
dite des Habitants, mais qui consistait en cinq ou six
familles et qui, d’ailleurs, ne remplissait plus ses
obligations. Déjà M. de Lauzon lui avait repris la traite
de Tadoussac. D’Argenson en donna la ferme à une
association nouvelle de douze personnes qu’il prit soin
de choisir lui-même. (Mémoire de la Chesnaye). Elle ne
dura point.
Le nouveau gouverneur [avait servi sous les armes
pendant quarante ans et] s’était distingué dans les
guerres de Hongrie. C’était un homme résolu,
inflexible, et qui apporta dans les affaires du Canada la
roideur qu’il avait contractée dans les camps. En
arrivant à Québec, il voulut visiter tous les principaux
postes de la colonie. Il admira les champs chargés de
blés et dit qu’on ignorait la valeur de ce pays en
France ; sans quoi on ne le laisserait point dans le triste
état où il se trouvait. Il décrivit au ministre ce qu’il
avait vu et réclama les secours promis de troupes et de
munitions. [« Pour rendre témoignage à la vérité, disait-
il, rien dans le monde ne m’a paru si beau que le fleuve
Saint-Laurent, si commode à la vie, si abondant pour le
commerce et si avantageux pour établir les Fleurs de lys
dans l’étendue des deux royaumes, l’un plus chaud que
la France et plus grand, et l’autre un peu plus froid dans
lequel depuis six semaines j’ai mangé d’aussi bons
melons qu’en Espagne et qu’en Italie. »] D’Avaugour
ajoutait qu’il voulait trois mille hommes pour s’emparer
des pays iroquois ou six cents colons. (Lettre à Colbert,
1661). Vers le même temps, il reçut des nouvelles du P.
Le Moyne. Dans une assemblée solennelle des députés
onnontagués, goyogouins et tsonnontouans, le Père
Jésuite avait communiqué la réponse qu’il était chargé
de faire, et remis les présents d’usage aux trois cantons.
Quelques jours après, ceux-ci lui avaient annoncé qu’ils
allaient envoyer à Québec une ambassade, dont
Garakonthié, ami des Français, serait le chef. C’était un
homme doué d’un grand talent et qui avait acquis
beaucoup de crédit dans sa nation par son intrépidité à
la guerre, sa sagesse et son éloquence dans les conseils.
Garakonthié fut très bien accueilli à Montréal, par le
gouverneur, dont il agréa toutes les propositions. Le
traité fut signé le 5 octobre 1661. [En même temps
Garakonthié ramenait neuf Français ; l’année suivante,
il obtint la délivrance du P. Le Moyne et de dix-sept
autres Français.]
Cependant d’Avaugour, prévenu d’être sur ses
gardes par des avis qu’il reçut de deux cantons qui
avaient refusé de prendre part à la paix, ne croyait pas
beaucoup à sa durée. En effet leurs bandes avaient à
peine cessé leurs hostilités, qu’elles se portèrent de
nouveau sur différents points, surprenant et tuant
toujours du monde. [Aussi Maisonneuve avait formé
(1663), pour la défense de Montréal, une milice dite de
la Sainte-Famille, composée de soixante-douze, puis de
cent quarante hommes, et divisée en vingt escouades.]
D’Avaugour adressa alors à Louis XIV la plus vive
peinture des affaires de la colonie, le priant de la
prendre sous sa protection. (Mémoire de 1663). Toutes
les personnes en place écrivirent dans le même sens,
[entre autres le P. Ragueneau, membre du Conseil de
Québec, qui envoya une lettre particulièrement
pressante au grand Condé (12 octobre 1661)]. Pierre
Boucher, ancien gouverneur des Trois-Rivières, fut
député pour aller soutenir leurs représentations à Paris.
[Il s’embarqua le 22 octobre 1661. C’est justice de dire
que la Compagnie de la Nouvelle-France avait, deux
ans auparavant, confié la même mission à un avocat de
Paris, Jean-Péronne Dumesnil, mais sans succès]. Louis
XIV fit un très bon accueil à l’agent canadien et donna
l’ordre de conduire immédiatement cent soldats à
Québec. [Il promit encore d’envoyer l’année suivante
un régiment de trois cents hommes.] En même temps le
sieur Dumont fut chargé de bien examiner l’état du
pays par ses yeux et de lui faire son rapport. Une
pareille commission annonce ordinairement un
changement de politique : [Deux vaisseaux placés sous
le commandement de Dumont prirent la mer à la mi-
juin 1662. Il était accompagné de Pierre Boucher, qui
amenait deux cents colons recrutés en bonne partie dans
la Perche et le Poitou, et aussi de quelques
missionnaires]. En passant à Terre-Neuve, il prit
possession du port de Plaisance pour la France [et y
laissa trente hommes ainsi qu’un prêtre]. L’arrivée de
tout ce monde à Québec (27 octobre) répandit une
grande joie parmi la population du Canada. [Cependant,
une quarantaine des émigrants étaient morts au cours de
la traversée de quatre mois]. Les habitants dès lors se
reprirent à espérer qu’on allait s’intéresser sérieusement
à leur sort.
[Dumont avait terminé sa mission. Il fut émerveillé
des ressources et des possibilités qu’offrait la colonie.
« Il est tombé d’accord, écrit Marie de l’Incarnation, sur
tout ce que M. le Gouverneur (d’Avaugour) avait
mandé au roi, et que M. Boucher lui avait confirmé de
bouche que l’on peut faire en ce pays un royaume plus
grand et plus beau que celui de France. » Et elle se hâte
d’ajouter : « ... il y a surtout un grand nombre d’enfants.
Ce fut un des points sur lesquels Louis XIV questionna
le plus M. Boucher, savoir si le pays était fécond en
enfants. Il l’est, en effet, et cela est étonnant de voir le
grand nombre d’enfants très beaux et bien faits, sans
aucune difformité corporelle, si ce n’est par accidents. »
(6 novembre 1662). De son côté, Pierre Boucher,
nommé de nouveau gouverneur des Trois-Rivières,
rédigea un mémoire inspiré en bonne partie de
Champlain et des Relations des Jésuites auquel il donna
pour titre : Histoire véritable et naturelle des mœurs et
productions du pays de la Nouvelle-France
vulgairement dite le Canada. (18 octobre 1663)].
Au moment où les habitants du Canada s’attendaient
ainsi à des réformes salutaires et à un meilleur avenir,
de nouvelles difficultés s’élevèrent entre le gouverneur
et l’évêque : elles troublèrent quelque temps la colonie.
On avait remarqué qu’à son arrivée, d’Avaugour avait
rendu visite aux Pères Jésuites sans faire la même
politesse à Mgr de Laval. [À dire vrai, le gouverneur
s’était refusé à recevoir les hommages que l’évêque,
entouré de son clergé, voulait lui présenter dans l’église
de Québec, comme il convenait au représentant du Roi
Très Chrétien. Mais d’Avaugour ne s’en tint pas là].
Bientôt après il nommait le P. Ragueneau, supérieur des
Jésuites, à son conseil quoique depuis l’érection du
vicariat apostolique le prélat y eût remplacé ces Pères.
[C’était méconnaître délibérément le droit qu’avait déjà
Mgr de Laval, en raison de sa dignité épiscopale, de
faire partie du conseil. Aussi bien le Conseil d’État à
Paris résolut de le confirmer dans cette charge par un
arrêt du 24 mai 1661, lequel fut enregistré au Conseil
de Québec (17 septembre)]. Dans les premiers
moments, on usa de part et d’autre de certains
ménagements. Mais cela ne pouvait durer et un éclat
devint bientôt inévitable. La traite de l’eau-de-vie en fut
le prétexte.
De tout temps, sur les représentations des
missionnaires, la traite de l’eau-de-vie avec les
sauvages avait été défendue, par des ordonnances très
sévères et souvent renouvelées, comme en font foi les
actes publics ; [notamment par Champlain,
Montmagny, d’Ailleboust, d’Argenson, par
Maisonneuve et Closse dans la colonie de Montréal, et
aussi en vertu d’un arrêt du Conseil d’État (7 mars
1657) ; de même l’abbé Gabriel de Queylus alors qu’il
exerçait les fonctions curiales à Québec avait interdit
sous peine de péché la vente des liqueurs enivrantes
(1650).]
[Déjà, on avait pu lire dans le Mercure François de
1663 : « Nos sauvages sont tellement amateurs de
l’eau-de-vie tant hommes, femmes que filles, qu’ils
s’enyvrent comme pourceaux, depuis que les Anglois
leur ont introduit ceste boisson ». Plus d’une fois,
d’ailleurs, les missionnaires avaient signalé les excès
révoltants voire mêmes les actes criminels où l’usage
des spiritueux entraînait les indigènes. Après le P. Le
Jeune et le P. Vimont (Relations de 1633, 1642, 1643)
un autre Jésuite apportait ce témoignage accablant :
« Ceux qui ont un peu pratiqué les sauvages savent que
c’est un démon qui les rend fous et tellement
passionnés qu’après leur chasse, se trouvant bien riches
en castor, au lieu de fournir leur famille de vivres,
d’habits et d’autres choses nécessaires, ils boivent tout
en un jour et sont contraints ensuite de passer l’hiver
tout nus, dans la famine... Il s’en est trouvé qui après
s’être dépouillés de tout pour boire, ont vendu jusqu’à
leurs propres enfants ; et les enfants étant pris de
boisson battent impunément leurs parents ; les jeunes
gens s’en servent comme d’un philtre pour corrompre
les filles après les avoir enivrées... Toutes les nuits se
passent en clameurs, en batteries et en funestes
accidents. On ne peut concevoir les désordres que ce
vice diabolique a causés dans cette nouvelle Église »,
(Relation du P. Jérôme Lalemant, 1660.) Et Marie de
l’Incarnation écrivait à son tour : « Il y a en ce pays des
Français si misérables et sans crainte de Dieu, qu’ils
perdent tous nos nouveaux chrétiens, leur donnant des
boissons très violentes pour tirer d’eux des castors... Il
s’ensuit des meurtres, des violences, des brutalités
monstrueuses et inouïes. » (10 août 1662). En présence
de faits aussi scandaleux qui se renouvelaient, l’autorité
ecclésiastique devait-elle rester indifférente ?]
Tant que la population avait été très faible, les
inconvénients de la traite de l’eau-de-vie s’étaient peu
fait sentir, parce que le mal était nécessairement fort
limité. Mais quand la colonie commença de se
développer et que les sauvages purent se procurer des
spiritueux dans la Nouvelle-Hollande et la Nouvelle-
Angleterre, la situation devint plus difficile.
L’opposition de l’autorité religieuse au trafic des
liqueurs fortes, à la vérité, mettait obstacle au
commerce et au système d’alliances adopté à l’égard
des nations indiennes. [Mais les bénéfices de la traite et
les avantages qui en résultaient pour la politique
française ne pouvaient guère se concilier avec les plus
graves violations de la loi morale. N’est-ce pas ce qui
faisait dire plus tard à l’un des gouverneurs de la
Nouvelle-France, le marquis de Denonville : « Il y a
bien longtemps que l’on se plaint avec raison des maux
que l’eau-de-vie fait et des empêchements qu’elle porte
au progrès de la religion. L’avarice seule a fait dire le
contraire à ceux qui croyaient s’enrichir par ce
malheureux trafic, qui, assurément, est la perte non
seulement des sauvages, mais des Français et de tout le
commerce... J’ai l’expérience des maux que cette
boisson cause parmi les sauvages : c’est l’horreur des
horreurs. » (Mémoire de 1690)]. Pour sortir d’embarras,
quelques personnes auraient voulu que l’on composât
avec Mgr de Laval, en offrant de faire des règlements
destinés à arrêter les désordres. Le clergé exigeait donc
la défense absolue de vendre des boissons fortes aux
indigènes. [Les gouverneurs généraux, les gouverneurs
particuliers, et avec eux la masse du peuple] ne virent
en cette prétention rien d’autre que la réclamation d’un
droit légitime [pour la sauvegarde des intérêts spirituels.
Un certain nombre de colons, comprenant tous les
traiteurs], la regardèrent au contraire comme une
intervention dangereuse. [D’Avaugour allait bientôt,
dans une saute d’humeur, prendre parti pour ces
derniers, quoique, au début de son administration, il eût
été pleinement d’accord là-dessus avec le pouvoir
religieux.]
D’ailleurs comme dans les colonies anglaises, où il
y avait aussi des lois prohibitives, les gouverneurs
devaient faire observer les restrictions plus ou moins
rigoureusement selon l’urgence des circonstances.
[Il est à remarquer que dans la pensée de Colbert,
l’intérêt religieux se confondait ici avec l’intérêt
politique : « Ce commerce (de l’eau-de-vie) est
absolument nécessaire pour attirer les sauvages dans les
colonies françaises, et par ce moyen leur donner les
premières teintures de la foy. » (Mémoires de Colbert
joint à sa lettre à l’intendant Duchesneau, 24 mai 1670).
De même aussi le ministre, en vue d’accroître la
population du Canada, avait-il proposé au roi de former
par le mélange des indigènes et des Français « un seul
peuple vivant dans l’esprit d’humanité ». Mais Louis
XIV ne fut pas de cet avis. En revanche, combien
Colbert se révélait moins utopiste et plus véritablement
colonial quand il adressait aux gouverneurs et au chef
spirituel de la Nouvelle-France cette sage
recommandation : « Sa Majesté comptera vos services
par le nombre des colons que vous attirerez..., par les
mariages et les baptêmes ; augmentez considérablement
la colonie. »]
Les difficultés entre d’Avaugour et Mgr de Laval
commencèrent à l’occasion d’une veuve de Québec
qu’on avait surprise vendant de l’eau-de-vie à des
sauvages. Cette femme fut jetée en prison. Le supérieur
des Jésuites, le P. Jérôme Lalemant, voulut intercéder
en sa faveur et l’excuser. Le gouverneur, qui venait de
faire fusiller deux hommes pour une infraction
semblable, troublé peut-être par la pensée d’avoir laissé
infliger une peine qui semblait disproportionnée à la
faute, entra en colère et s’écria que puisque la traite de
l’eau-de-vie n’était pas une faute punissable pour cette
femme, elle ne le serait à l’avenir pour personne, et
qu’il ne voulait plus être le jouet de ces contradictions.
De son côté Mgr de Laval, [dont l’irritation se
comprend], prit la chose avec hauteur. Le débat
s’envenima [tandis que le commerce des boissons
reprenait en toute liberté]. D’une part, les prédicateurs
tonnèrent dans les chaires, les confesseurs refusèrent
l’absolution ; de l’autre, les traiteurs et ceux qui
prenaient parti pour d’Avaugour se révoltèrent et
poussèrent des clameurs contre les ecclésiastiques. [Le
prélat lui-même fut l’objet d’invectives]. Les choses en
vinrent au point que l’évêque, [ayant au préalable prit
conseil de son clergé], monta en chaire : la mitre en
tête, la crosse à la main, environné de ses prêtres, il
fulmina, après un discours pathétique, une sentence
d’excommunication contre tous ceux qui refusaient de
se soumettre aux défenses (6 mai 1660) : [...« nous
voyant obligé d’apporter les derniers remèdes à ces
maux, arrivés dans l’extrémité, déclarait-il, à cet effet,
nous faisons très expresse inhibition et défense sous
peine d’excommunication, encourue ipso facto, de
donner en paiement aux sauvages, vendre, traiter ou
donner gratuitement et par reconnaissance soit vin, soit
eau-de-vie, en quelque façon et manière, et sous
quelque prétexte que ce soit, de laquelle
excommunication nous nous réservons à nous seul
l’absolution ». Pour atténuer la rigueur de sa sentence,
Mgr de Laval ajoutait : « Nous ne prétendons pas y
comprendre quelques rencontres qui n’arrivent que très
rarement, et où l’on ne peut quasi se dispenser de
donner quelque peu de cette boisson, comme il pourrait
arriver en des voyages et fatigue extraordinaires et
semblables nécessités » ; toutefois, en pareil cas on ne
devait pas « excéder la petite mesure ordinaire ».] Cet
anathème solennel, qui enveloppait indirectement le
gouverneur, suscita de nouvelles accusations à l’égard
du clergé. [Malgré cela, la censure épiscopale produisit
son effet, et les désordres parmi les indigènes se firent
plus rares. Si bien que l’année suivante le prélat,
jugeant inutile de maintenir ses défenses, suspendit
l’excommunication (octobre 1661).]
[Pourtant Mgr de Laval ne pouvait se flatter d’avoir
détruit le mal entièrement. Les traiteurs s’obstinaient.
Les abus causés par la vente des spiritueux aux
sauvages reparurent. Sur quoi l’évêque décida de
renouveler, du haut de la chaire, le 14 février 1662, la
sentence d’excommunication qu’il avait fulminée, deux
années auparavant, contre les trafiquants coupables.
Leur audace d’ailleurs s’expliquait. Il s’est trouvé des
Français, écrit la Mère Marie de l’Incarnation, qui « ont
méprisé ses remontrances, parce qu’ils sont maintenus
par une puissance séculière qui a la main forte. Ils lui
disent que partout les boissons sont permises. Le coup
de foudre de l’excommunication ne les a pas plus
étonnés que le reste. Ils n’en ont tenu compte, disant
que l’Église n’a point de pouvoir sur les affaires de
cette nature. » (10 août 1662). L’allusion à d’Avaugour
était évidente. Les choses prenaient décidément une
mauvaise tournure].
[Au cours de ces démêlés, d’Avaugour s’était
montré hostile envers] les Jésuites qui avaient
encouragé l’évêque dans son attitude et le soutinrent
énergiquement. Afin de se justifier à la fois et de porter
ses plaintes au pied du trône, Mgr de Laval passa en
France (12 août 1662). [« Pour affermir sa propre
autorité, surtout par rapport au pouvoir civil, Mgr de
Laval sentait le besoin de faire ériger le plus tôt
possible l’évêché de Québec. Il voyait la nécessité
d’augmenter son clergé, de lui assurer un revenu et de
mettre cette Église naissante en état de se suffire à elle-
même. » (Abbé Auguste Gosselin). Dans le même
temps Louis Péronne Dumesnil, secrétaire de
d’Avaugour, s’embarqua aussi pour aller exposer à la
Cour les difficultés du gouverneur]. Or non seulement
Mgr de Laval gagna sa cause et obtint tous les pouvoirs
qu’il désirait, relativement au commerce de l’eau-de-
vie, mais il eut assez d’influence pour faire révoquer
d’Avaugour, et pour être appelé lui-même à désigner à
Louis XIV le successeur de ce gouverneur. [Aussi
pouvait-il écrire, le 26 octobre 1663, au secrétaire de la
Propagande : « Le Roi Très Chrétien m’a reçu avec une
extrême bonté, et m’a accordé tout ce que je lui ai
demandé. » (Archives de la Propagande, Rome, V,
America, 3, Canada, 256).]
Le 5 février 1663, une forte secousse de
tremblement de terre se fit sentir dans presque tout le
Canada et dans la Nouvelle-Angleterre et la Nouvelle-
Hollande. Elle fut suivie en Canada de plusieurs autres
plus faibles, qui se succédèrent à différents intervalles
jusque vers le mois d’août ou de septembre. Malgré la
durée de ces perturbations de la nature, si rares dans nos
climats, les dommages furent peu considérables. Ils se
bornèrent à la chute de quelques têtes de cheminées, et
à des éboulements de rochers dans le Saint-Laurent, au-
dessous du cap Tourmente. Les sauvages disaient que
les âmes de leurs ancêtres voulaient revenir sur la terre ;
et ils tirèrent du fusil en l’air pour les effrayer, de
crainte que leur nombre n’épuisât le gibier et n’affamât
le pays. Ces phénomènes, et surtout les massacres des
Iroquois qui obligèrent les colons à se tenir sur leurs
gardes, firent oublier pour lors les sujets de
contestations qui divisaient les grands fonctionnaires.
Au plus fort de ses différends avec l’évêque,
d’Avaugour avait cru devoir refaire son Conseil,
désorganisé par les troubles. Il avait mis tous les
anciens membres à la retraite, et les avait remplacés par
des hommes dont les opinions étaient plus en harmonie
avec les siennes. Il opéra encore d’autres changements.
Ces actes firent sensation, surtout à cause de leur
nouveauté, et on le regarda lui-même comme un
homme fort audacieux. Les victimes faisaient semblant
de croire que c’était un exemple dangereux à donner
dans un gouvernement partout peu variable de sa
nature, et qui n’avait pas changé de caractère en
Canada. Aussi bien ce fut avec un extrême plaisir
qu’elles apprirent le rappel de ce réformateur qui avait
des talents, mais dont l’humeur haute et fière blessait
trop souvent les amours-propres. Le chevalier Augustin
de Saffray, seigneur de Mézy, major de la ville et
citadelle de Caen, en Normandie, vint le remplacer en
1663. D’Avaugour de retour en France alla servir
contre les Turcs ; il fut tué l’année suivante, en
défendant glorieusement le fort de Zrin, sur la frontière
de la Croatie.
L’administration de d’Avaugour est remarquable par
les innovations qu’elle amena dans la colonie. Ce
gouverneur contribua beaucoup, par son énergie et par
ses remontrances à attirer davantage l’attention sur le
Canada et aussi à y établir un régime plus favorable à sa
prospérité. N’eût-il en vue de cela que renversé les
obstacles qu’une petite oligarchie opposait à ses projets
de réformes, il eût encore bien mérité du pays.
D’ailleurs ses débats avec Mgr de Laval firent ouvrir
les yeux sur les graves inconvénients dus à l’absence
d’une administration judiciaire ; le prélat lui-même ne
fut-il pas le premier à les reconnaître et à s’efforcer
efficacement d’amener leur suppression en appuyant,
sinon en suggérant, la création d’un conseil souverain.
Sans intérêt dans la Compagnie de la Nouvelle-France
alors réduite à quarante-cinq membres, d’Avaugour
engagea Louis XIV à la dissoudre et à reprendre toutes
les possessions que la Couronne lui avait données. Sa
retraite marque le terme de l’existence de cette
compagnie.
Sur le désir du roi, les associés rendirent la
Nouvelle-France le 24 février 1663 ; leur acte de
cession et abandon fut accepté au mois de mars suivant.
[Toutefois la Compagnie de la Nouvelle-France
réclama une indemnité, en invoquant qu’elle avait
envoyé plus de cinq mille colons en Amérique.
(Raisons de la Compagnie de la N.-F... 1663)]. Le
gouvernement redevint royal. Cet événement fut suivi
d’un grand changement dans l’administration, tant
civile que politique, du pays. En arrivant à Paris,
d’Avaugour avait présenté un mémoire à Colbert. Il y
conseillait de s’établir fortement en Canada, surtout à
Québec, « l’entrée du plus beau et du plus grand État du
monde ; » qu’il fallait fortifier en bâtissant un fort à la
Pointe-Lévis et un autre sur la rivière Saint-Charles. Il
recommandait d’y envoyer trois mille soldats choisis,
non seulement pour la guerre, mais pour le travail de
défrichement et de labourage ; de leur distribuer des
terres et de les soutenir pendant trois ans jusqu’à ce
qu’ils puissent récolter eux-mêmes assez pour vivre.
Plaisance, Gaspé, sur le golfe, et le Cap-Breton
n’étaient bons, disait-il, que pour des pêcheurs ;
c’étaient des pays arides, qui ne pouvaient subsister
d’eux-mêmes, et il fallait attendre que le Canada fût en
état de leur fournir du pain avant de songer à eux ;
Québec était la pierre fondamentale, de dix provinces.
« ... En un mot si le Roi veut penser à établir ces dix
Provinces, il peut se dire maître de l’Amérique. » Et
d’Avaugour ajoutait : « Lorsque je compare, la fin des
guerres de l’Europe depuis cinquante ans, et le progrès
qu’en dix ans l’on peut faire ici, non seulement mon
devoir m’oblige, mais il me presse d’en parler
hardiment. » (Gaspé, 4 août 1663).
Ces paroles, malheureusement, ne furent pas
écoutées avec toute l’attention qu’elles méritaient. On
versa des torrents de sang, on dépensa des millions pour
des parcelles de territoire en Europe, tandis qu’avec
quelques milliers de colons, avec les hommes tués dans
une seule des batailles de Condé ou de Luxembourg, on
se serait assuré à jamais la possession d’une grande
partie de l’Amérique. Les guerres de Louis XIV ont-
elles eu le résultat immense de la colonisation
anglaise ? Quel regret d’avoir perdu un monde qu’il
aurait été si facile d’acquérir, un monde qui n’eût coûté
que les sueurs qui fécondent les sillons et créent
aujourd’hui les empires !
Bibliographie
Sources et ouvrages. Relations des Jésuites, édition
de Thwaites... – Lettres de Marie de l’Incarnation,
Paris 1681, édition de l’abbé Richaudeau, Tournai,
1866, 2 vol. – Marie de l’Incarnation, Fondatrice des
Ursulines de la Nouvelle-France, Écrits Spirituels et
Historiques publiés par Dom Claude Martin, réédités
par Dom Albert Jamet, de la Congrégation de France,
avec des annotations critiques, des pièces
documentaires et une biographie nouvelle, Paris et
Québec, 1929-1939, 4 vol. parus, en cours de
publication ; du même, le Témoignage de Marie de
l’Incarnation, Paris, 1932 ; du même, « Jérôme Le
Royer de la Dauversière et les commencements de
Montréal », Revue de l’Université d’Ottawa, octobre-
décembre, 1936. – Abbé Henri Bremond, Histoire
littéraire du sentiment religieux en France, tome VI :
Marie de l’Incarnation, Paris, 1933. – M. Dollier de
Casson, p. s. s., Histoire du Montréal, (1640-1672),
rééditée à Montréal, 1871. – M. Faillon, p. s. s.,
Histoire de la colonie française en Canada, Villemarie,
1865-1866, 3 vol. – C. Bertrand, Histoire de Montréal,
Montréal, tome I, 1935. – Annales de l’Hôtel-Dieu de
Montréal, rédigées par la Sœur Marie Morin (1640-
1695), publiées par A. Fauteux, E.-Z. Massicotte et C.
Bertrand, Montréal, 1921. – G. Rigault et G. Goyau,
Martyrs de la Nouvelle-France, Paris, 1925. – Marie-
Claire Daveluy, Jeanne Mance, Montréal, 1934. – Abbé
G. Robitaille, Telle qu’elle fut (Marie de l’Incarnation)
Montréal, 1939. – Ville, ô ma Ville, rédigée en
collaboration par La Société des écrivains canadiens,
Montréal, 1942. – Sur Mgr de Laval voir la
bibliographie du chapitre : Le gouvernement
ecclésiastique. – A History of Montreal from the French
of Dollier de Casson, translated and edited by R.
Flenley, Toronto et New-York, 1928.
Chapitre II
Guerre civile en Acadie
1632-1667
Par le traité de Saint-Germain-en-Laye (29 mars
1632), la France reprenait possession de la partie de
l’Acadie dont s’était emparée l’Angleterre. Richelieu,
[fondateur et associé de la Compagnie de la Nouvelle-
France, avait bien l’intention de la peupler et de l’aider
de tout son pouvoir. Déjà le 10 janvier (1632), dans une
lettre contenant un appel aux capitaux et aux colons, où
se devine la main de l’illustre homme d’État, on lisait
notamment : « ... La Compagnie (de la Nouvelle-
France), autorisée par Sa Majesté pour l’exécution de
ce beau dessein, y fera passer un chacun pour dix écus
par tête et pour chaque mille écus que voudront
employer ceux qui aiment cette sorte de trafic, promet,
au bout de trois ans, de leur faire trouver autres mille
écus par chacun an. Ceux qui s’embarrassent ou
consument leur âge en procès pour un arpent de terre,
en pourraient là trouver à meilleur marché ; et si ceux
que la misère et la nécessité poursuivent en ce royaume,
veulent ouvrir les yeux à ces expédients, ils pourront
par changement de climat interrompre le cours de leurs
mauvaises influences. » (Recueil des Gazettes de J.
Renaudot). Faut-il faire observer ici que deux mois à
peine après la signature du traité de Saint-Germain, 14
juin, le roi d’Angleterre, Charles 1er, adressait au
Conseil privé d’Écosse ces lignes qui ne laissent pas de
surprendre : « Pour éviter toute méprise, nous croyons
bon de vous déclarer que nous n’avons en aucune façon
l’intention de renoncer à nos titres, droits et possession
de Nouvelle-Écosse en aucune de ses parties » (cité par
E. Lauvrière, tome I, p. 51).]
[Le commandeur Isaac de Razilly fut nommé
lieutenant général du roi et gouverneur de l’Acadie (10
mai 1632). Il avait auparavant refusé le gouvernement
du Canada. Richelieu lui donnait un navire avec
« canon et perriers » en plus de 10 000 livres (27 mars
1632), et il devait lui verser encore, en 1635, la somme
de 17 000 livres. De son côté, Razilly se chargeait de
tous les frais « tant de la solde que des victuailles des
hommes de l’équipage », et du passage de trois
Capucins. Investi de la seule autorité, le commandeur
reçut de la Compagnie de la Nouvelle-France,
propriétaire de toute la colonie, la concession de l’île
Sainte-Croix (Dochet) et du pays avoisinant, soit douze
lieues de front sur vingt de profondeur (19 mai),
cependant qu’il rendrait foi et hommage au fort Saint-
Louis à Québec. Deux ans plus tard (15 janvier 1634),
la Compagnie de la Nouvelle-France lui fit un nouvel
octroi et lui accorda comme fief mouvant de Québec,
Port-Royal avec les terres adjacentes et en outre l’île de
Sable.]
[Tout étant prêt pour l’embarquement, Razilly mit à
la voile, le 4 juillet 1632, du port d’Auray en Bretagne.
L’Espérance-en-Dieu, vaisseau du roi, et deux autres
bâtiments portaient trois cents hommes, recrutés en
bonne partie parmi la noblesse de Bretagne et de
Touraine ; tous sauf une quinzaine étaient célibataires.
Le gouverneur était accompagné de deux Tourangeaux
comme lui : l’un son cousin, officier de marine et
conseiller du roi, Charles de Menou sieur d’Aulnay de
Charnisay, et l’autre un commerçant, Nicolas Denys
sieur de Fronsac. Il avait aussi à son bord trois
Capucins qui venaient, sur l’ordre de Richelieu,
conseillé sans doute par le célèbre Père Joseph,
l’éminence grise, remplacer les trois Récollets dans la
mission acadienne. Toutefois les Récollets demeurèrent
jusqu’en 1645 à Port-Royal. On atteignit ce port aux
premiers jours d’août. En passant devant la côte sud-
orientale de la péninsule, le commandeur avait
remarqué] les beautés naturelles de La Hève
(aujourd’hui Fort Point) et les avantages de son port,
assez grand pour contenir mille vaisseaux : il y fixa sa
demeure [et un fort y fut érigé. Il était porteur d’une
lettre patente de Charles 1er, du 4 juillet 1631, rédigée
en latin, et d’une lettre de sir W. Alexander (vicomte
Sterling), ordonnant la restitution de Port-Royal. Le
capitaine Forster, lieutenant d’Alexander, rendit la
place et rentra en Angleterre avec quarante-six colons
écossais. Quelques-uns, néanmoins, restèrent dans le
pays et se mêlèrent avec les Français]. Razilly prit en
même temps, suivant l’ordre du roi, possession de toute
la contrée jusqu’à [Pemaquid dans l’État actuel de
Maine. Il caressait le projet de faire de l’Acadie une
Nouvelle-Guyenne, en exploitant les mines, en créant
des salines à Port-Royal. Il eut encore l’idée de
s’associer avec Nicolas Denys et un marchand d’Auray
pour exercer la pêche sédentaire au Port-Rossignol
(Liverpool Bay) : le poisson était transporté à bord du
navire royal, la Catherine, commandée par le frère de
Denys, Simon de Vitré, et ensuite vendu en France et au
Portugal. À d’Aulnay revenait la tâche de répartir les
terres en une quarantaine de lots concédés aux
nouveaux habitants ; il devait diriger les travaux
d’installation et pousser le développement agricole.
Quant à Nicolas Denys, il avait choisi un emplacement
sur la rive opposée à La Hève et vint s’y établir ; c’est
là qu’il construisit, ainsi qu’au bout occidental de la
baie de Lunenburg actuelle, des chantiers de bois et des
magasins pour les pelleteries].
[Razilly avait comme lieutenants généraux :
d’Aulnay de Charnisay, gentilhomme de haut caractère,
et d’une loyauté absolue, et Charles de Saint-Étienne de
La Tour, traitant audacieux et matois, âpre et ambitieux,
ayant fait fortune, mais dont les agissements louches
maintenant contrastaient avec la fière conduite qu’il
avait tenue à l’égard de son père, Claude de La Tour,
peu d’années auparavant. (Voir ci-dessus livre 1er ,
chap. IIIe). Depuis la destruction de Port-Royal par les
Anglais de la Virginie en 1613, il s’était maintenu à la
pointe méridionale de l’Acadie dans le fort Saint-Louis.
De fait, jusqu’à l’arrivée de Razilly, Charles de La Tour
jouait dans le pays quasi le rôle d’un gouverneur, par
son énergie et l’habileté avec laquelle il savait manier
les sauvages et capter leur confiance. Or, le 8 février
1631, il avait réussi à obtenir] des lettres patentes de
Louis XIII qui lui assuraient la propriété du fort Saint-
Louis : [il y était nommé lieutenant général en Acadie,
fort Saint-Louis et port de La Tour. Mais on ne
soupçonnait pas encore à la Cour ses menées sourdes
avec les colons de la Nouvelle-Angleterre. Plus tard (15
janvier 1635), la Compagnie de la Nouvelle-France lui
donnait en fief] la concession déjà accordée à son père
par le souverain anglais, à l’entrée de la rivière Saint-
Jean dans le Nouveau-Brunswick actuel ; [ce fief
comprenait le fort et l’habitation construits par Claude
de La Tour, avec les terres adjacentes « mouvant et
relevant de Québec ». Après s’y être installé, Charles de
La Tour bâtit un second fort ainsi qu’un poste pour le
commerce des fourrures d’où il tirait de 100 000 à
150 000 livres annuellement.]
[Malgré le traité de Saint-Germain-en-Laye, les
colons de New-Plymouth dans le Massachusetts n’en
continuaient pas moins leur trafic à l’est du littoral. Ils
avaient établi un poste de traite à Machias, et au lieu
nommé aujourd’hui Castine. En 1633, La Tour parut
devant Machias, tua deux hommes, en emmena trois
autres et enleva toutes les pelleteries. Au cours de l’été
de 1635], la frégate, l’Espérance-en-Dieu conduite par
d’Aulnay de Charnisay fut envoyée vers ces parages ;
elle trouva, en effet, à Pentagouet, aujourd’hui
Penobscot (État de Maine), un petit fort contenant des
marchandises de traite et s’en emparait. On y plaça
ensuite une garnison. [Il convient d’ajouter que Charles
de La Tour, loin de seconder son compatriote, avait
prévenu les gens de Plymouth des préparatifs de
d’Aulnay. Les Anglais d’ailleurs se retirèrent sans
difficulté, ayant bien l’intention de revenir. En effet un
mois après ils survinrent avec deux navires armés et
deux cents hommes. D’Aulnay n’avait pour se défendre
que vingt-deux soldats. Néanmoins il résistait
obstinément. L’assaut dura trente jours. L’ennemi eut
beau tirer de 1000 à 1200 coups de canon, à la fin il dut
battre en retraite.]
[Ce fut au cours de l’automne suivant, au mois de
novembre 1635, qu’Isaac de Razilly mourut à La Hève.
Il était né en 1587 au château d’Oiseaumelle, dans la
Touraine. Il se distingua d’abord dans la guerre contre
les pirates barbaresques, sur les côtes du Maroc et
ensuite au blocus de l’île de Ré (1627) dont il devint
gouverneur. Esprit réfléchi et clairvoyant, tourné vers
les solutions pratiques ; « grand traverseur des voies
périlleuses » dans les sept parties du monde ; passé
maître en choses de la marine et de la colonisation, il
fut le conseiller recherché et écouté de son cousin, le
cardinal de Richelieu. Il avait consacré sa personne et
ses biens à l’expansion coloniale de la France. Ainsi ce
chevalier de Malte pouvait-il écrire au Cardinal à
propos de son entreprise acadienne : « Nous avons, mes
amis et moi, avancé 50 000 écus pour... cette œuvre
sans en avoir retiré aucun profit... » (25 juillet 1634).
Champlain a dit de lui : « qu’il avait toutes les qualités
requises d’un bon et parfait Capitaine de mer, prudent,
sage et laborieux » et Nicolas Denys apporte ce
témoignage : « Il n’avait point d’autre passion que de
faire peupler le pays, et tous les ans il faisait venir du
monde, le plus qu’il pouvait à ce dessein. » Il est
intéressant de noter que Razilly avait établi des colons,
en aval de sa résidence, sur la Petite Rivière : ce furent
les ancêtres des Acadiens.]
[Le gouvernement de l’Acadie passa ensuite entre
les mains de d’Aulnay de Charnisay]. Son premier acte
fut d’abandonner l’établissement qu’il avait formé à La
Hève ; [toutefois il l’utilisa comme entrepôt pour les
marchandises importées de la métropole, et les gens
préposés à la garde des magasins, outre quelques métis,
y demeurèrent]. Il alla se fixer à Port-Royal [avec sa
femme, ses enfants, ses domestiques et le reste des
habitants, ensemble douze à quinze familles. En
comptant les vingt autres qu’il amena de France (1641),
il eut bientôt autour de lui une quarantaine de familles
françaises. D’Aulnay déployait toute son initiative. Il
pourvut d’abord aux besoins de Port-Royal : il y installa
des métairies, des moulins à eau et à vent et une
scierie ; en outre il bâtit un séminaire pour loger douze
Capucins. Des habitations furent construites à La Hève,
à Miscou et à Sainte-Anne du Cap-Breton où les
Jésuites dirigeaient des missions. D’Aulnay ne s’arrêtait
pas là. Il érigea encore, à l’entrée de la rivière Saint-
Jean, quatre forts qui étaient défendus par trois cents
hommes. D’autre part le gouverneur non moins
heureusement s’occupa d’étendre le commerce des
pelleteries, la pêche de la morue. Au dire de Nicolas
Denys, il traitait dans la rivière Saint-Jean jusqu’à trois
mille peaux d’orignaux par année, sans compter les
castors et les loutres. Quant à la pêche, d’Aulnay
employait bon nombre de sauniers qu’il avait fait venir
de La Rochelle. Tant d’activité intense et d’efforts
persévérants dirigés par une main ferme donnèrent à la
petite colonie acadienne un regain de prospérité. Si bien
qu’au bout de quelques années à peine, vers 1644, sa
population atteignait quatre cents âmes. Cette
entreprise, en vérité, coûtait jusque là, au successeur de
Razilly, la forte somme de 400 000 livres à part 80 à
100 000 livres pour le fret et l’envoi de trois navires
chaque année en France. Au reste, par suite de ses
dépenses initiales, il avait dû hypothéquer ses terres de
Touraine.]
[Mais, depuis quelque temps, des nuages
commençaient d’obscurcir l’horizon. D’Aulnay, dès le
début de son administration, avait trouvé devant lui un
rival farouche dénué de scrupules et jaloux de son
autorité au point qu’il ne songeait plus qu’à tramer sa
perte : Charles de La Tour. Ce dernier ne cessait
d’accuser le gouverneur et de proférer des menaces qui
allaient aboutir avant peu à une hostilité ouverte. Aussi
d’Aulnay fit-il parvenir ses plaintes au Conseil du roi.
Richelieu voyait là tout simplement une contestation
touchant le territoire particulier de chacun d’eux). Il
fixa donc, le 10 février 1638, de nouvelles limites au
gouvernement de d’Aulnay, en tirant une ligne de
démarcation de l’est à l’ouest au milieu de la baie
Française (baie de Fundy) : [le pays situé au nord moins
le fort Saint-Jean formant les côtes actuelles du
Nouveau-Brunswick et de l’État de Maine (États-Unis),
depuis Chignecto jusqu’à Pemaquid, restait à
d’Aulnay ; la péninsule acadienne allant jusqu’à
Canso], excepté La Hève et Port-Royal, était attribuée à
La Tour. [De sorte que d’Aulnay et La Tour, se
trouvaient établis à la fois sur le territoire de l’un et de
l’autre]. Cette délimitation ne termina point les
difficultés, [car La Tour ne cessait de conspirer contre
le gouverneur. Dès 1639, il incitait les sauvages
Souriquois (Micmacs) de Port-Royal à attaquer une
chaloupe portant d’Aulnay, un soldat et un Père
capucin ; le soldat fut tué et la chaloupe pillée. La Tour,
l’année suivante, s’empara d’un navire avec neuf
hommes que d’Aulnay avait envoyé secourir
Pentagouet, menacé encore une fois par les Anglais de
Plymouth. À peine a-t-on mis le gouverneur au courant
qu’il vient aussitôt surprendre La Tour dans son
domaine, tue le capitaine Jamin, le fait lui-même
prisonnier avec sa femme, mais les remet ensuite en
liberté.]
[Charles de La Tour était, il ne fait aucun doute, en
pleine révolte]. D’Aulnay reçut l’ordre de l’arrêter et de
l’envoyer prisonnier en France (21 février 1642). [Le
roi avait déjà mandé La Tour auprès de lui. S’il refusait
d’obéir, le gouverneur devait l’appréhender, et
s’emparer de ses forts. La Tour d’ailleurs ne fit qu’un
« bouchon » de l’arrêt royal. Bien plus. Il tint pendant
un an sous les verrous les trois délégués de d’Aulnay. Il
ne restait plus au gouverneur qu’à exécuter l’ordre qu’il
avait reçu. Il prépara donc une flottille, composée de
trois vaisseaux et de trois pinasses montés par cinq
cents hommes] et vint mettre le blocus devant le fort
Saint-Jean (17 août 1642). La Tour tourna encore les
yeux vers les colonies anglaises et rechercha l’alliance
des habitants de Boston. [N’avait-il pas, en 1641,
dépêché deux protestants rochelais auprès d’eux pour
solliciter de l’aide contre d’Aulnay et la permission
d’importer par leur intermédiaire des marchandises
anglaises sans payer de droits). Comme la France et
l’Angleterre étaient en paix, le gouverneur du
Massachusetts n’osa point d’abord le soutenir
ouvertement ; mais il vit avec plaisir les Français se
combattre entre eux. Le colonisateur puritain John
Endicott lui écrivit : « Tant que La Tour et d’Aulnay
seront opposés l’un à l’autre, ils s’affaibliront des deux
parts à la fois. Si La Tour prenait le dessus, nous
aurions en lui un mauvais voisin, et je craindrais que
nous n’eussions peu sujet d’être contents d’avoir eu
affaire à ces Français idolâtres » (19 avril 1643).
Quelque temps après, Winthrop, tel était le nom de
ce gouverneur, changea d’idée. Il permit à La Tour, [qui
se rendit pour cela à Boston), de lever des volontaires.
[La Tour, en effet, accompagné de sa femme avait
franchi nuitamment le blocus du fort Saint-Jean, et
gagné le Saint-Clément qui les conduisit à Boston, le 12
juin 1643. Aussi bien, pour convaincre Winthrop de la
justice de sa cause, La Tour produisit une commission
du capitaine Mouron, où La Tour était qualifié de
lieutenant général du roi en Acadie, outre une lettre
(apocryphe) de l’agent de la Compagnie de la Nouvelle-
France. Apparemment du moins on lui faisait
confiance. Dès lors] La Tour loua quatre navires,
[armés de quatre à quatorze canons, outre une pinasse],
et il engagea soixante-dix Anglais du Massachusetts, il
les réunit à cent quarante volontaires protestants qui
étaient venus de La Rochelle [avec armes et munitions,
sous le commandement du capitaine Étienne de
Mouron]. Cette force, formée maintenant de quatre
vaisseaux et de deux frégates] le mit en état de faire
lever le blocus à d’Aulnay et même de le poursuivre
jusqu’au pied de ses propres murailles à Port-Royal (6
août 1643). [Là-dessus, La Tour mit le feu à un moulin
occupé par vingt soldats, en tua trois et en blessa sept
autres. Comme il regagnait le fort Saint-Jean, il fit main
basse sur une pinasse appartenant à d’Aulnay avec sa
cargaison de pelleteries évaluées à 18 000 livres. Les
Capucins présents à Port-Royal durant le blocus ne
laissaient pas de solliciter des secours de France à
l’appui du gouverneur, « afin qu’il exécute ses
généreux desseins contre les ennemis de la vraie
religion et en particulier contre le sieur La Tour, très
mauvais Français et beaucoup pire qu’eux par la vie
scandaleuse qu’il mène, lui et ses gens allant au prêche
lorsqu’il est à la Grande Baie ».]
Le secours indirect que La Tour obtenait ainsi ne fut
pas donné cependant sans opposition dans la Nouvelle-
Angleterre. On y discuta le pour et le contre. Chacun,
en bon puritain, fit un étrange abus de la Bible pour
prouver qu’il avait raison, mais ne réussit qu’à
démontrer qu’il est dangereux de laisser l’application
de l’Écriture sainte à ceux qui sont intéressés à la mal
interpréter. Winthrop avait su consulter les intérêts
matériels de sa province ; il ne put le dissimuler
longtemps. « Toute la question pour nous, disait-il à
ceux qui blâmaient sa conduite, se réduisait à savoir s’il
fallait contrarier dans ses voies la divine Providence,
lorsqu’elle nous offrait l’occasion de secourir un voisin
infortuné tout en affaiblissant un ennemi dangereux,
plutôt que de la laisser aller librement à ses fins. Nous
avons préféré ce dernier parti ».
[Sur ces entrefaites, d’Aulnay, suivant les
instructions du roi, entra en relations avec John
Endicott, devenu gouverneur du Massachusetts, et
envoya un délégué, le Père capucin Marie pour lui
proposer] un traité d’amitié et de commerce entre
l’Acadie et la Nouvelle-Angleterre. [À la suite de
négociations qui étaient conduites en français et en
latin, le traité fut rédigé dans cette dernière langue et]
signé le 8 octobre 1644 à Boston ; il fut ratifié ensuite
par les commissaires des colonies confédérées de
Massachusetts, Plymouth, Connecticut et New-Haven
(United Colonies of New-England). [Pendant ce temps
d’Aulnay était parti pour la France]. Il se plaignit
vivement aux ministres de l’agression commise par des
sujets anglais en pleine paix. [Il exposa longuement la
situation de la colonie et demanda des secours. Tandis
qu’il continuait les procédures qu’il avait intentées à La
Tour, un nouvel ordre royal du 6 mars 1644 lui
enjoignit à son retour de se saisir du récalcitrant et de
l’envoyer en France. La Tour, sans autrement
s’inquiéter, fit porter plainte devant l’amirauté de
Guyenne contre son rival triomphant, tandis que lui-
même osait de nouveau faire appel aux puritains de la
Nouvelle-Angleterre. Mais cette fois ce fut sans
succès.]
Dès l’année suivante (1645) le gouverneur de
l’Acadie, apprenant que Charles de La Tour [était allé à
Boston en quête d’assistance] courut à la rivière Saint-
Jean pour surprendre son fort (17 avril). [Peu de temps
auparavant, d’Aulnay n’avait-il pas fait tenir aux
autorités du Massachusetts cet avertissement qui ne
souffrait pas d’équivoque : « Vous pensiez m’accabler
par surprise, sans justice et sans motifs. Soyez-en
persuadés, si vous fussiez venus à bout de vos desseins,
vous eussiez eu affaire à un roi qui ne vous eût pas
laissés profiter en paix de votre proie... Il m’arrivera de
mourir : mais les rois de France ne meurent pas et leurs
bras sont toujours assez longs pour garantir les droits de
leurs sujets. » (Lettre du 31 mars 1645, citée par P.
Margry, Biographie universelle de Michaud, article
Menou). D’Aulnay commandait trois navires dont deux
sous les ordres de Longvilliers de Poincy, chevalier de
Malte et lieutenant général ès isles d’Amérique ; il avait
en outre une barque et deux pièces de canon.] Mme de
La Tour se distingua alors par son courage ; elle
communiqua à la garnison, composée de quarante-cinq
hommes seulement, l’ardeur qui l’animait elle-même.
Malgré une vigoureuse résistance, [durant trois jours,
les assiégés accablés par le nombre, durent se rendre.
Cependant douze des soldats de d’Aulnay furent tués et
vingt succombèrent à leurs blessures. Mme de La Tour,
son fils, sa femme de chambre et une autre femme
eurent la vie sauve]. Mais d’Aulnay fit pendre une
partie des prisonniers sur-le-champ pour servir
d’exemple. [« De dépit et de rage Mme de La Tour
tomba malade » et mourut trois semaines plus tard,
après avoir abjuré publiquement son hérésie. D’Aulnay
voulut lui rendre les honneurs funèbres. Cette
huguenote, née Marie Jacquelin, était, à ce qu’il
affirme, la fille d’un barbier du Mans. Après tout, la
prise du fort Saint-Jean causait à La Tour une perte de
10 000 livres ster. Quant au gouverneur, le jeune roi
Louis XIV, en récompense de ses services, allait
étendre son autorité depuis la rivière Saint-Jean jusqu’à
la Virginie et ériger l’Acadie en fief héréditaire en
faveur de « ses hoirs, successeurs et ayants droit à
perpétuité ». Au surplus il lui accordait les droits
seigneuriaux les plus absolus à part le monopole de la
traite (Lettre du roi, février 1647).]
De ce moment Charles de La Tour erra en
différentes parties de l’Amérique [tantôt cherchant à
renouer ses relations avec les dirigeants du
Massachusetts et se targuant de son titre de baronnet
écossais, tantôt poussant jusqu’à Terre-Neuve pour
gagner à ses projets le gouverneur, sir David Kirke : il
fut rebuté partout. De guerre lasse, il se fit pirate. Chose
étrange, comme si rien de ses révoltes contre l’autorité
du roi et des condamnations qui pesaient sur lui, ni
aucune de ses complicités avec les Anglais et avec les
huguenots n’avaient transpiré au dehors, quand La Tour
débarqua en 1646 à Québec, le gouverneur Montmagny
le combla de politesses et d’honneurs]. Il fut salué à son
arrivée par le canon des forts et logé au château Saint-
Louis. Pendant les quatre années qu’il passa en Canada,
[on le voyait tour à tour à Montréal et à Québec figurer
au premier rang dans les manifestations publiques et les
cérémonies religieuses, voire même se joindre, non sans
ostentation, à la procession du Saint-Sacrement
(Journal des Jésuites).]
[Les Colonies-Unies de la Nouvelle-Angleterre, en
vue d’un nouveau traité de paix et de commerce,
avaient chargé leur représentant de se rendre auprès du
gouverneur de l’Acadie. Le traité fut signé
définitivement le 25 septembre 1646 entre les deux
gouvernements. De son côté d’Aulnay envoyait une
seconde fois le Père capucin Marie à Boston pour
demander réparation des dommages causés par
l’attaque contre Port-Royal qu’il estimait à 80 000
livres ster. À titre de satisfaction, il dut se contenter
toutefois d’une chaise à porteur qui était destinée au
vice-roi du Mexique.]
[La tranquillité et la paix régnaient enfin depuis le
départ de Charles de La Tour, et la population éparse
sur quelques points du littoral et dans le voisinage des
forts se reprenait à espérer lorsqu’au printemps de
1650, le 23 mai, un nouveau malheur vint éprouver
l’Acadie. L’embarcation qui portait d’Aulnay avait
chaviré et son cadavre fut découvert le lendemain par
des indigènes. Sa mort interrompait tout à coup l’essor
de la colonie qu’il avait, durant presque vingt ans,
servie et soutenue de sa fortune et de ses seules forces.
Né en 1596 au château de Charnisay, près de Loches
dans la Touraine, d’Aulnay possédait de vastes terres
qu’il avait su habilement exploiter. Il fut le premier
collaborateur et le bras droit d’Isaac de Razilly dont il
continua l’entreprise. Avec un égal désintéressement, le
même tempérament d’homme d’action et la même suite
dans les desseins, il reste autant que lui l’un des types
qui ont le mieux incarné l’esprit colonisateur français
au dix-septième siècle. Un mémoire de 1648, parlant de
« cet homme très religieux, très généreux, très
fervent », comme l’appelle son confesseur le P. Ignace,
déclare que d’Aulnay s’estimait heureux « d’avoir fait
quelque chose, sous l’autorité du Roi, qui soit à la
gloire de Dieu et à l’honneur de la France. » On
évaluait au total de 800 000 livres les sommes qu’il
déboursa pour le développement de l’Acadie. Il laissait
huit enfants en bas âge : quatre fils qui furent tués sur
les champs de bataille durant les guerres de Louis XIV,
et quatre filles dont trois entrèrent en religion].
La mort de d’Aulnay de Charnisay rappela en
Acadie Charles de La Tour. Il reprit aussitôt possession
du fort Saint-Jean. [Et lui, l’ennemi acharné de l’ancien
gouverneur allait trois ans plus tard épouser sa veuve
Jeanne Motin, la fille d’un des commanditaires d’Isaac
de Razilly. Au reste, après le décès de d’Aulnay], son
agent et créancier, Emmanuel Le Borgne, négociant
rochelais, fut autorisé, par arrêt du parlement de Paris, à
se saisir des [biens et des seigneuries de son débiteur en
Touraine ainsi que de ses propriétés acadiennes à Port-
Royal et à La Hève et des forts de Pentagouet. Ensuite
il mit la main sur toutes les pelleteries et autres
marchandises que d’Aulnay avait expédiées en France.
Avec tout cela, l’avide créancier ne se tient pas pour
satisfait. Le 9 novembre 1650, il force le père de
d’Aulnay, vieillard de 72 ans, à reconnaître par écrit les
dettes de son fils qu’il porte au montant de 260 000
livres ; en retour il lui versera 5000 livres de rente
annuelle]. Le Borgne, une fois en chemin, se crut en
droit de s’emparer de toute la province. Il commença
par attaquer Nicolas Denys qu’il surprit dans son
établissement de Saint-Pierre au Cap-Breton et l’envoya
chargé de fers à Port-Royal. Il alla ensuite incendier La
Hève, n’épargnant pas même la chapelle, [et causait par
là à Denys une perte réelle de 153 000 livres] (1653). Il
se préparait à venir attaquer La Tour au fort Saint-Jean,
un événement inattendu l’arrêta dans son œuvre de
spoliation. [Depuis deux ans déjà, l’Angleterre
commettait sur mer des agressions contre la France sans
être en guerre ouverte avec elle]. En 1654, Cromwell
chargea le major Robert Sedgwick, du Massachusetts
[avec neuf cents hommes,] de reprendre l’Acadie. [À la
vérité, l’expédition avait pour but d’occuper les
possessions hollandaises en Amérique. Mais la
conclusion de la paix avec la Hollande (15 avril 1654)
changea sa destination], Sedgwick se rendit d’abord
maître de La Tour au fort Saint-Jean et cingla ensuite
vers Port-Royal où se trouvait le nouveau gouverneur
de l’Acadie, Emmanuel Le Borgne. [Celui-ci n’avait
que cent cinquante hommes y compris les colons à
opposer aux trois cents soldats anglais. En dépit de la
bravoure déployée par un marchand de la Rochelle
nommé Guilbault], Sedgwick enleva la place presque
sans coup férir (16 août 1654). [Le Borgne se
promettait bien de reprendre l’Acadie. Au mois de mai
1658, il envoya son fils Alexandre avec trente hommes
ressaisir le fort de La Hève en l’absence du gouverneur
Ralph Wolseley. Sitôt revenu, Wolseley commence une
attaque en règle pour déloger les nouveaux occupants.
D’abord repoussé, le commandant anglais est tué et une
partie de ses soldats ainsi que neuf officiers sont mis
hors de combat. Mais la poignée de Français] doit céder
à la supériorité du nombre et rendre un méchant fort de
pieux à la condition d’en emporter tout ce qui leur
appartenait. Après ces événements la contrée resta
quelque temps dans un état vague, les possesseurs
reconnaissant pour souverain tantôt le roi d’Angleterre,
tantôt le roi de France, et quelquefois les deux
ensemble.
[Nicolas Denys, aussitôt remis en liberté, était passé
en France. La Compagnie de la Nouvelle-France lui
céda, au prix de 15 000 livres, le pays entre Canso et le
cap des Rosiers, sur la côte de Gaspé (3 décembre
1653). Sa concession comprenait aussi le monopole de
la traite. Peu après, en récompense de ses entreprises, il
fut nommé gouverneur et lieutenant général de tout ce
territoire, en y ajoutant les îles de Terre-Neuve, du Cap-
Breton, de Saint-Jean et les îles avoisinantes (30 janvier
1654). Denys recevait aussi le privilège d’établir une
compagnie sédentaire pour la pêche jusqu’à la Virginie.
Au surplus il obtint un arrêt du Conseil du roi contre Le
Borgne lui défendant de « rien entreprendre sur les
lieux délaissés au dit Denys » (15 octobre 1655). Denys
revint à son habitation de Saint-Pierre au Cap-Breton,
en compagnie de sa femme et de ses deux enfants.
Malgré la conquête des Anglais, il ne fut pas inquiété
et] vécut avec eux en bonne intelligence. Soupçonné
peut-être en France, il se vit attaqué une seconde fois
par ses propres compatriotes. Un sieur de La
Giraudière, de Nantes, ayant obtenu une concession en
Acadie, (1657), [avait formé un établissement à Canso
où il exerçait la pêche sédentaire. Assisté de son frère,
Le Bay, il] s’empara des navires de Nicolas Denys, de
son comptoir du Cap-Breton et vint [en 1667, avec cent
hommes], l’investir lui-même à Chedabucto
(aujourd’hui Guysborough Harbour au sud de la
Nouvelle-Écosse). [Denys avait dépensé pour l’érection
de ce poste la somme de 15 000 écus et il y employait
cent vingt hommes. À part trente arpents de terre qu’il
fit défricher, il construisit deux bâtiments de soixante
pieds de longueur et il en commençait un troisième
lorsque La Giraudière lui donna l’assaut. Denys se
retira alors pour aller résider au fort Saint-Pierre ; mais
avant la fin de l’année, il rentrait dans ses propriétés et
dans ses droits]. Ces agressions, les procès qui en furent
la suite, un incendie qui dévora le fort Saint-Pierre
complétèrent la ruine de l’ancien compagnon de Razilly
et de d’Aulnay et l’obligèrent à s’éloigner souvent du
pays [où il montra de réelles aptitudes pour l’industrie
et le commerce. En dehors des entreprises que nous
avons mentionnées déjà], Denys avait formé des
pêcheries [au Port-Rossignol, à Chedabucto, à
Nepisiguit, dans la baie des Chaleurs et installé] des
comptoirs pour la traite à Saint-Pierre du Cap-Breton,
tandis que de ses chantiers de La Hève il exportait en
Europe des quantités considérables de bois de
construction. [Après une longue et fort active carrière, il
rendit l’âme en 1688 dans son habitation de Nepisiguit
à l’âge de quatre-vingt-dix ans. Depuis longtemps, il
avait confié le commandement de la colonie à son fils
Richard qui le garda jusqu’à sa mort (1691).]
Charles de La Tour, [qui n’était au fond ni huguenot
ni catholique, et] qui n’avait pas eu de répugnance à
dépendre d’un État protestant comme le Massachusetts,
s’était mis tout à fait sous la protection de l’Angleterre.
Il avait obtenu de Cromwell conjointement avec le
colonel sir Thomas Temple et William Crowne, le 9
août 1656, une vaste concession en Acadie [s’étendant
depuis la baie actuelle de Lunenbourg, au sud de la
Nouvelle-Écosse, jusqu’à la rivière Saint-Georges dans
l’État de Maine] ; il céda néanmoins sa part à Temple
qui paya plus de 16 000 livres ster. pour rétablir les
forts. [La Tour était maintenant septuagénaire. Dans
l’année 1666, la mort vint mettre un terme à la vie
agitée de cet homme double, d’une souplesse et d’une
audace vraiment déconcertantes, qui semblait se
complaire à contrarier les entreprises et à trahir les
intérêts des Français en Acadie. D’ailleurs, bientôt
après], au traité de Bréda conclu le 31 juillet 1667,
l’Acadie était restituée à la France [et Emmanuel Le
Borgne allait reprendre ses fonctions de gouverneur. À
vrai dire, le traité de Bréda, par la mauvaise volonté des
gouverneurs anglais, ne fut exécuté qu’en 1670. Le
colonel Temple refusait toujours de rendre la colonie
aux Français. Le roi d’Angleterre, Charles II, dut
intervenir.]
Malgré les représentations et les prières de ses
habitants, [en dépit des fructueuses initiatives d’Isaac
de Razilly, de d’Aulnay de Charnisay et des tentatives
commerciales de Nicolas Denys], l’Acadie, [après la
mort de Richelieu, fut le plus souvent négligée par la
métropole.] Maîtresse d’immenses contrées couvertes
de forêts, la France craignait de se dépeupler en
envoyant un grand nombre de colons en Amérique, et
elle avait ajourné ses projets sur cette province, pour
s’occuper surtout du Canada, où elle voyait plus
d’avantages. Moins froide, mais, d’autre part, moins
fertile que ce dernier pays, beaucoup plus exposée que
lui aux attaques des Anglais, la péninsule acadienne ne
lui paraissait alors de quelque valeur qu’à cause de sa
situation géographique, et de l’usage qu’elle en pourrait
faire dans la suite comme station navale. D’ailleurs, les
traitants, qui avaient besoin de forêts et de bêtes fauves,
non de terres cultivées, entravaient les établissements et
décourageaient les colons.
Cette province d’outre-mer, déjà dépréciée dans
l’opinion publique, victime de luttes poussées jusqu’à la
trahison, exploitée par des trafiquants qui finissaient
presque toujours par se ruiner eux-mêmes, pouvait-elle
vraiment, avec le peu de laboureurs qui cultivaient le
sol à l’ombre de ses forts, [ajoutés aux efforts
magnifiques mais isolés de quelques hommes de
premier plan] pouvait-elle longtemps prospérer et
grandir ? Lorsque Colbert monta aux affaires, il y arrêta
un moment sa pensée. Mais il aima mieux, comme
certains de ses prédécesseurs, diriger l’émigration vers
le Canada, que de la disséminer sur un trop vaste
territoire. Il abandonna l’Acadie à elle-même, se
bornant à la protéger contre l’agression étrangère.
Bibliographie
Ouvrages à consulter. Parkman, Old Regime in
Canada, Boston, réédition de 1904. – C. de La
Roncière, Histoire de la marine française, Paris, tome
IV, 1910, tome V, 1920. – Frère Antoine Bernard,
c. s. v., le Drame acadien depuis 1604, Montréal, 1935.
– J. Saintoyant, La colonisation française sous l’ancien
régime, tome I, Paris, 1929 ; auxquels on ajoutera les
livres de Moreau, de Rameau de Saint-Père et
particulièrement d’Émile Lauvrière, La tragédie d’un
peuple, nouv. édit. tome I, Paris 1924. – L. Deschamps,
Un colonisateur au temps de Richelieu : Isaac de
Razilly, Paris, 1887. – Abbé A. Couillard-Després,
Charles de Saint-Étienne de La Tour, Arthabaska,
1930 ; du même, Charles de Saint-Étienne de La Tour,
Saint-Hyacinthe, 1932. (L’auteur défend la mémoire de
La Tour qu’il compte parmi ses ancêtres). Voir aussi
notre bibliographie au tome I, liv. 1er, chap. premier.
Chapitre III
Gouvernement civil du Canada
1663
Le chevalier Augustin Saffray de Mézy, que
Louis XIV chargeait d’inaugurer le nouveau système de
gouvernement, dont nous parlons plus haut (Livre III,
chap. 1), avait été présenté par Mgr François de Laval.
Le prince voulut le consulter afin d’assurer l’harmonie.
En envoyant un homme du choix de l’évêque, il croyait
bien avoir prévenu toute difficulté. On verra qu’il se
trompait.
Peu de gouverneurs ont dû leur ascension aux motifs
qui ont déterminé celle de Mézy. Il avait mené dans sa
jeunesse une vie relâchée. Mais une conversion
éclatante, une humilité extrême, qui lui faisait rendre
aux pauvres tous les services au point de les porter sur
ses épaules dans les rues [de la ville de Caen, durant
son séjour à l’Ermitage], l’avaient recommandé à
l’attention du prélat. Comme il était fort endetté, le
monarque qui l’avait nommé surtout pour sa grande
piété, lui accorda des gratifications considérables afin
qu’il pût s’acquitter et le fit partir en compagnie de son
protecteur.
Le nouveau gouverneur trouva tout tranquille à son
arrivée à Québec (15 septembre 1663) où l’agitation
soulevée par l’affaire de l’eau-de-vie s’était peu à peu
calmée. Il put bientôt porter son attention sur les
Iroquois. Ces ennemis qui rôdaient toujours près des
habitations et obligeaient les colons à être constamment
en éveil. Des pourparlers avaient déjà été entamés avec
eux : Mézy les reprit et déploya en cette occasion une
fermeté qu’on ne soupçonnait point, et qui dut
surprendre ceux qui comptaient sur sa faiblesse. Il reçut
avec beaucoup d’égards (18 septembre 1664) une
ambassade de Goyogouins dont le chef lui offrit des
colliers de la part de tous les Cantons, excepté celui des
Onneyouts. Mais il répondit que l’histoire du passé lui
faisait une loi de ne pas se fier à ces tribus ; qu’elles
n’avaient aucun scrupule à violer la foi jurée ; et qu’il
était résolu à rompre toute relation avec des ennemis
qui refusaient de conclure une paix durable. –
(Relations des Jésuites, 1664). Après ces paroles
menaçantes, le chef iroquois reprit le chemin de son
pays, tout effrayé des préparatifs qu’il voyait faire pour
la guerre : ils n’étaient pas cette fois tout à fait
illusoires. Mézy était débarqué à Québec avec [Louis
Gaudais, sieur Du Pont ou Gaudais-Dupont,
commissaire royal, et une centaine] de familles, des
gens de robe, et nombre d’hommes de guerre que
d’autres troupes devaient suivre, en même temps que de
nouveaux colons. Tout ce mouvement et les espérances
que l’on recommençait à concevoir en Canada,
remplirent d’une crainte salutaire les indigènes, chez
qui ces nouvelles se répandaient grossies le plus
souvent par l’exagération.
La colonisation du Canada retenait alors la pensée
de Colbert. Encouragé par les rapports de d’Avaugour,
il avait décidé d’y envoyer, [pendant dix ans,] trois
cents hommes, chaque année, et de placer en
apprentissage chez les habitants ceux qui ne
connaîtraient point l’agriculture, avant de leur distribuer
des terres. [« Le nombre des familles, disait Mgr de
Laval, augmente partout ici d’année en année et de jour
en jour, tant à cause des familles qu’on y transporte
annuellement de France, que parce que les femmes
venues d’Europe mettent au monde un plus grand
nombre d’enfants, desquels les morts prématurés sont
plus rares, et qu’enfin les maladies ne sont pas si
fréquentes ici ni si variées qu’elles le sont ailleurs. »
(Lettre de 1660, Archives de la Propagande, Rome, V.
America 3, Canada 1660, Relation, fol : 8.) De même le
prélat écrivait l’année suivante : « La population de
Montréal augmente de manière surprenante ». (21
octobre 1661, ibid)]. Dès 1663, deux mille soldats
devaient s’embarquer pour être licenciés dans ce pays ;
mais, au lieu de ce renfort, trois cents colons seulement
partirent de La Rochelle. Soixante-quinze d’entre eux
ayant été laissés à [Plaisance, dans l’île de] Terre-
Neuve et une soixantaine étant morts pendant la
traversée, il n’en débarqua que cent cinquante-neuf à
Québec. La plupart étaient « des jeunes gens, clercs,
écoliers ou autres de cette nature, dont la meilleure
partie n’avait jamais travaillé ». (Villeray au roi,
Québec, 28 juin 1664). Il en mourut encore douze à
terre. Le reste s’habitua en assez peu de temps à une vie
laborieuse, et fournit par la suite des cultivateurs utiles
et intelligents.
Dans deux lettres qu’il adressa au roi et à Colbert
(28 juin 1664), le Conseil souverain, à peine institué,
demanda des hommes endurcis au travail, parce qu’ils
s’acclimataient plus facilement. Il exposait encore que
le Canada produisait déjà plus de blé qu’il ne lui en
fallait (en temps de paix), et que le gouvernement
devait y envoyer, au lieu de vivres, de l’argent pour la
moitié au moins de l’approvisionnement des troupes,
afin d’y introduire du numéraire. Le besoin d’argent en
effet se faisait sentir dans toutes les transactions et
portait un grave préjudice au commerce surtout depuis
la baisse des peaux de castors, causée par l’affluence
des laines de Moscovie sur les marchés de France, où
elles avaient remplacé en partie cette pelleterie.
La population blanche ne dépassait pas à cette
époque (1663) deux mille cinq cents personnes,
dispersées sur différents points, depuis Tadoussac
jusqu’à Montréal. [L’année suivante trois cents
émigrants arrivèrent à Québec apportant avec eux pour
30 000 livres d’effets. (Le P. C.-H. Le Clercq, II pp. 4
et 66. Jugements et délibérations du Conseil souverain,
1, p. 201)]. Il n’y avait que cinq cent cinquante
habitants environ à Québec, au dire de Pierre Boucher.
Au début de la colonie, les émigrants s’établirent dans
cette ville ou dans son voisinage ; ensuite ils
s’éloignèrent pour s’installer sur les terres qu’ils
devaient défricher et mettre en culture. C’est alors que
fut introduit au Canada le système de tenure qui existait
en France. Dès 1598, Henri IV donnait au marquis de
La Roche le pouvoir « de faire bail des terres de la
Nouvelle-France aux gentilshommes en fiefs,
seigneuries, châtellenies, comtés, vicomtés et
baronnies, à la charge par eux de tuition et défense du
pays », et sous telles redevances annuelles qu’il
aviserait, mais dont les preneurs seraient exempts pour
six années. [Mais, au vrai, La Roche ne fit aucune
concession de terres. Roberval d’ailleurs avait reçu les
mêmes pouvoirs en 1541].
Quand Richelieu créa la Compagnie de la Nouvelle-
France, il lui fit accorder par le roi, en 1628, la
Nouvelle-France en toute propriété, seigneurie et
justice, avec le pouvoir d’attribuer aux terres inféodées
tels titres, honneurs, droits et facultés qu’elle jugerait
convenables, et d’ériger même des duchés, marquisats,
comtés, vicomtés, baronnies et châtellenies, sauf
confirmation par le prince. Elle ne pouvait songer,
néanmoins, à couvrir de duchés et de marquisats une
contrée sans habitants ; elle y concéda de simples
seigneuries en forêts. La féodalité canadienne date de
là. Il y eut environ [soixante] de ces seigneuries
données à des marchands, à des militaires ou des
corporations religieuses, en Canada, de 1634 à 1663. [À
dire vrai, une vingtaine seulement furent occupées par
leurs seigneurs]. Le premier fief noble dont les registres
du Canada fassent mention est celui [du Sault-au-
Matelot, près de Québec, que le duc de Montmorency
concéda à Louis Hébert (4 février 1623), et qui fut
augmenté, trois ans ensuite par le duc de Ventadour, du
fief d’Épinay, sur la rivière Saint-Charles. Le cap
Tourmente, (3 janvier 1624), avait déjà été érigé en
baronnie pour Guillaume de Caen, qui reçut également
une concession à Miscou, en Acadie. Toutefois celui-ci
vit sa concession révoquée lorsque la Compagnie de la
Nouvelle-France prit possession de la colonie ; en
dédommagement de quoi elle lui donna une baronnie
aux îles Bahamas.].
[Il y eut dans la Nouvelle-France, au total, cinq
baronnies de créées : quatre au Canada et une en
Acadie. Les premières étaient celles du Cap Tourmente,
des Islets qui fut accordée à l’intendant Jean Talon
(1671), de Portneuf en faveur de Robineau, seigneur de
Bécancour, (1681), et de Longueuil pour Charles Le
Moyne (1700). La baronnie acadienne fut celle de
Pobomcoup concédée par Charles de La Tour à
Entremont. On créa encore deux comtés (baronnie des
Islets changée en comté d’Orsainville pour Talon,
1675 ; comté de Saint-Laurent en faveur de François
Berthelot, 1676) ; une châtellenie, celle de Coulonge,
érigée pour Louis d’Ailleboust en 1657 ; et deux
marquisats. Il est à remarquer que la concession d’un
fief ou d’une seigneurie ne conférait point un titre de
noblesse. Au surplus, tous ces titres de dignités
s’éteignirent avec le régime français, sauf la baronnie
de Longueuil, laquelle fut reconnue par la reine
Victoria en 1880. Il convient d’ajouter que la noblesse,
pas plus que les seigneurs du Canada, ne formait un
ordre privilégié : chacun payait la dîme et en cas qu’il
fît commerce, acquittait les droits d’importation et
d’exportation. Comme l’impôt direct n’existait point, il
n’y avait pas lieu à l’exemption].
Les seigneuries, généralement, se divisaient en lots
de quatre-vingt-dix arpents, concédés moyennant un ou
deux sols de rente par arpent, et un demi-minot de blé
pour la concession entière. [Les rentes d’ailleurs étaient
payables, partie en nature, partie en argent, ou sous une
seule espèce, et en une seule fois, d’ordinaire, au mois
de novembre]. Mais les cens et rentes n’ont jamais été
fixés par les lois. Le censitaire s’obligeait à faire
moudre ses grains au moulin seigneurial, donnant la
quatorzième partie de la farine pour droit de mouture, et
à payer, pour les lods et ventes, un douzième du prix de
la terre. [Il faut dire que, de toutes les banalités
accordées aux seigneurs de France, deux seulement
pouvaient être imposées par le seigneur canadien à ses
tenanciers : l’obligation de faire moudre leur blé au
moulin banal et faire cuire leur pain au four banal.
Encore la première obligation fut-elle presque seule en
vigueur et devait-elle être stipulée. Au reste, elle
frappait le seigneur bien plus que le censitaire, étant
tout à l’avantage de ce dernier. D’autre part] la
redevance du censitaire ne se prenait point sur les
héritages en ligne directe. Plus tard, [en conformité des
arrêts de Marly, rendus le 6 juillet 1711 et enregistrés
au Conseil souverain, le 5 décembre 1712], la loi
canadienne ne considéra guère le seigneur que comme
une espèce de fidéicommissaire ; car, s’il refusait de
concéder des terres aux colons à des taux fixes, le
gouverneur et l’intendant pouvaient le faire par une
ordonnance dont l’expédition était un titre authentique
pour le censitaire. [À partir de 1676, les concessions
devaient être faites par le gouverneur et l’intendant
conjointement. (Arrêt du 20 mai 1676). Néanmoins,
durant les dix années précédentes, l’intendant eut seul
le pouvoir de donner des concessions]. Après la
conquête anglaise nos tribunaux s’écartèrent de cette
sage jurisprudence. Chose singulière, à mesure que nos
institutions devenaient plus libérales, les cours de
justice devenaient plus rigoureuses à l’égard des
concessionnaires, qu’elles laissaient exposés, sans
protection, à la cupidité des seigneurs. [Aussi bien par
le premier arrêt de Marly, il était ordonné que les
seigneurs seront tenus dans le délai d’un an, de mettre
leurs seigneuries en culture et d’y placer des habitants
dessus, faute de quoi celles-ci seront réunies au
domaine royal ; et que les seigneurs auront à concéder
des terres aux habitants, à titre de redevances et sans
exiger d’eux aucune somme d’argent, sinon le
gouverneur et l’intendant feront ces concessions aux
mêmes droits imposés sur les autres terres. Dans le
second arrêt, le roi déclare déchus de leurs propriétés
les habitants qui ne mettront pas leurs terres en valeur et
n’y tiendront feu et lieu durant un an. À la vérité, ces
deux arrêts sont d’une importance capitale pour
l’histoire du régime féodal dans la Nouvelle-France.
Cependant, ils ne furent pas toujours observés par les
seigneurs. De même aussi, faute par les censitaires
d’habiter et de cultiver leurs terres, plus de deux cents
concessions, en 1751, furent réunis aux seigneuries.
Quant aux seigneuries non défrichées, l’arrêt de Marly
ne paraît avoir été exécuté qu’en 1741, où vingt
seigneuries furent réunies au domaine royal].
Une loi de 1854 a aboli le système féodal en
Canada. Le tribunal établi pour déterminer les droits
des seigneurs et ceux des censitaires a décidé entre
autres choses, « que depuis les arrêts de 1711, les
seigneurs étaient obligés de faire la concession de leurs
terres à simple titre de redevances ; que ni la loi ni
l’usage n’avait fixé le taux des cens et rentes, excepté
en cas de concession par le gouverneur et l’intendant
sur le refus du seigneur ; que les seigneurs n’avaient
aucun droit sur les rivières navigables à moins qu’ils
n’en eussent un titre spécial ; que les rivières non
navigables formaient partie du domaine privé et
suivaient la propriété en quelques mains qu’elle passât ;
que, sur les terres concédées, les rivières non navigables
appartenaient aux censitaires ; que, depuis 1686, la
banalité était légale et universelle dans le Canada, et
consistait, pour les seigneurs, en l’obligation de
construire des moulins et, pour les censitaires, en celle
d’y porter moudre leurs grains destinés à la
consommation de leurs familles ; que le droit
d’empêcher la construction de moulins à farine était un
accessoire du droit de banalité ; que toutes charges,
réserves, prohibitions qu’on ne peut comprendre sous le
terme de redevances, et qui auraient eu l’effet de retenir
une partie du domaine, étaient illégales et nulles ; enfin
que l’imposition de journées de corvée était permise ».
[Pour ce qui est de la corvée, elle devait être stipulée
dans les actes, suivant la coutume de Paris. Le
censitaire pouvait s’en libérer en donnant un léger
retour en argent (40 sols par jour). Rarement, en outre,
elle dépassait six jours dans une année. Cependant, les
censitaires étaient parfois tenus à une corvée
exceptionnelle pour l’entretien des routes publiques et
des ponts, la construction ou la réparation de l’église
paroissiale ou du presbytère, ou encore du manoir ou du
moulin seigneurial. Observons ici que, sous le régime
anglais, la corvée fut accrue et que les réserves exigées
par les seigneurs s’augmentèrent au mépris de la loi.
(Rapport des commissaires, 4 octobre 1843)].
Dans le système de tenure introduit en Canada et
emprunté à la féodalité, le roi était le seigneur suzerain
de qui relevaient toutes les terres accordées à titre de
franc-alleu, fief et [noble, franc-alleu roturier, franche
aumône, fief], ou seigneurie ; [mais à venir jusqu’en
1663, elles dépendaient de la Compagnie de la
Nouvelle-France. Quant aux terres tenues en arrière-
fief, en censive ou en roture elles étaient sous la
juridiction du seigneur]. Il n’y eut que deux fiefs en
franc-alleu en Canada : Trois-Rivières (1634) et
Charlesbourg (1637). [Ces deux concessions furent
faites aux Pères Jésuites. En 1678, ils obtinrent un édit
royal qui déclarait toutes leurs terres amorties et
exemptes des droits et des devoirs seigneuriaux, sauf de
l’aveu et dénombrement. Au surplus Louis XIV accorda
la même faveur aux Récollets, aux Ursulines et aux
sœurs de l’Hôtel-Dieu de Québec]. À chaque mutation
à laquelle la vente, la donation [ou la succession en
ligne directe] donnait lieu, le seigneur suzerain ou le roi
avait droit au quint, qui était le cinquième de la valeur
du fief ; l’acquéreur jouissait d’une remise du tiers s’il
payait comptant. [Sous la coutume de Vexin-le-
Français, qui de même que la coutume de Paris fut
observée dans la Nouvelle-France jusqu’en 1664],
quand le fief passait aux mains d’un héritier collatéral,
cet héritier était soumis au relief, c’est-à-dire au
paiement d’une année de revenu ; il n’était rien dû si le
fief descendait en ligne directe. Le nouveau seigneur
devait aussi à son suzerain la foi et hommage et l’aveu
et dénombrement. Les autres droits seigneuriaux
[comprenant aussi le service militaire], étaient ceux que
nous avons mentionnés en parlant du censitaire. Le
seigneur possédait, autrefois la haute, moyenne et basse
justice, c’est-à-dire le droit d’avoir des juges et des
tribunaux. [Cependant, la haute justice n’a jamais été
exercée par aucun seigneur canadien]. Lorsque la
seigneurie des Islets fut érigée en baronnie, en 1671,
l’intendant Talon reçut le droit « d’établir prisons,
fourches patibulaires à quatre piliers..., avec un pilier à
carcan, où ses armoiries seraient empreintes ». Mais ce
droit de justice fut rarement appliqué. [Les seigneurs
s’en remettaient d’ordinaire à la justice royale]. La
conquête abrogea ce droit ou le fit tomber en désuétude.
Au reste, le roi avait défendu, dès 1714, de donner des
seigneuries en justice, parce que cela nuisait au progrès
de la colonie.
Voilà en peu de mots le système de tenure foncière
qui fut adopté en Nouvelle-France par ses fondateurs et
[qui a subsisté sous le régime britannique, dans la
Province de Québec, jusqu’en 1854]. À cette époque, il
y avait deux cent vingt fiefs, possédés par environ cent
soixante seigneurs, et l’on comptait près de soixante-
douze mille censitaires. La superficie du sol seigneurial
était de 12 822 500 arpents, dont la moitié à peu près
était occupée. On a reproché aux Canadiens de s’être
mal placés sur le sol ; de s’être trop dispersés ; d’avoir
fixé leurs habitations à une telle distance les unes des
autres qu’ils se trouvaient sans communications
ensemble, et hors d’état de se soutenir contre les
attaques des sauvages. Mais le premier besoin du
cultivateur n’est-il pas d’avoir un chemin facile pour
transporter ses denrées au marché ? Le fleuve Saint-
Laurent fut pour lui une route toute prête, sur les bords
de laquelle le sol était, en outre, d’une extrême fertilité.
[À ce propos le P. Le Mercier, dans sa Relation de
1668, apportait des précisions empreintes d’optimisme.
« Il fait beau, écrivait-il, voir à présent, presque tous les
rivages de notre fleuve de Saint-Laurent habités de
nouvelles colonies (en partie militaires), qui vont
s’étendant sur plus de quatre-vingts lieues du pays le
long des bords de cette grande rivière où l’on voit naître
d’espace en espace de nouvelles bourgades qui
facilitent la navigation, la rendant et plus agréable par la
vue de quantité de maisons, et plus commode par de
fréquents lieux de repos ». Plus tard en 1699,
l’intendant Champigny dira à son tour : « Les soldats
nouvellement établis ouvrent des habitations le long du
bord de l’eau dans le gouvernement de Montréal. »]
Ces établissements, au lieu de s’étendre dans toutes
les directions autour d’un centre commun se
disséminèrent le long de ce fleuve, [suivant l’arrêt du
21 mars 1663. Colbert y insistait, en écrivant à
l’intendant Talon : « qu’il ne serait plus fait, à l’avenir,
aucun défrichement que de proche en proche, et que
l’on réduirait les habitations en la forme de nos
paroisses et nos bourgs » ; il ajoutait que cet arrêt
n’avait pas été exécuté et engageait l’intendant à « faire
préparer trente ou quarante habitations pour y rerevoir
autant de nouvelles familles, en faisant abattre les bois
et ensemencer les terres que l’on aura défrichées ».
(Instruction du 27 mars 1665). C’est ainsi que sur la fin
de 1665, Talon avait formé trois villages dans la
seigneurie de Notre-Dame-des-Anges qu’il nomma
Bourg-Royal, Bourg-la-Reine et Bourg-Talon]. Aussi
bien l’expérience a démontré qu’en général cet usage
était le meilleur, et que plus les établissements se sont
éparpillés dans un vaste cercle, plus leurs progrès ont
été rapides ; car, une fois les noyaux formés, ils
grossissaient ensuite simultanément et en peu de temps.
À preuve les États-Unis, où plusieurs provinces ont été
fondées à la fois, et même le Canada, qui est, de toutes
les colonies commencées par Louis XIV ou par ses
prédécesseurs, celle où se trouve aujourd’hui la plus
forte population française.
Dans les premiers temps, les gouverneurs exerçaient
l’administration militaire, politique et civile, et, avec les
seigneurs qui avaient droit de justice dans leurs
domaines, l’administration judiciaire. [À proprement
parler, il n’y eut de justice seigneuriale en Canada
qu’après 1663]. Bientôt, ne pouvant tout faire, par eux-
mêmes, les gouverneurs durent employer des délégués,
et, pour les matières civiles, le ministère des prêtres
séculiers et des Jésuites, à défaut d’hommes de loi. Ce
système était fort simple, bien absolu si l’on veut, mais
n’est-ce pas néanmoins celui qui a été appliqué au
berceau de presque toutes les colonies françaises.
D’ailleurs, les contestations pendant longtemps furent
très rares et, d’ordinaire, la justice s’exerçait plutôt par
l’entremise d’amiables compositeurs choisis par les
parties, qu’autrement. Au cas où ce moyen n’avait pas
réussi les parties recouraient au gouverneur et à son
Conseil dont les arrêts étaient dictés en général moins
par la loi que par le bon sens et l’équité naturelle. Le
gouverneur d’Avaugour s’acquit une grande réputation
de sagesse en ces occurrences. « Les colons, remarque
le P. Charlevoix, n’avaient nullement l’esprit processif ;
ils aimaient mieux céder quelque chose de leur bon
droit que de perdre le temps à plaider. Il semblait même
que tous les biens fussent communs, et l’on fut assez
longtemps sans rien fermer à clef » (Histoire générale
de la Nouvelle-France, tome I, p. 371).
Dans les affaire d’importance, soit politiques ou
autres, les gouverneurs de la Nouvelle-France aux
termes de leur commission, étaient tenus de prendre
l’avis de « gens prudents et capables ». En 1647, le
Conseil du roi fit, à l’occasion d’une enquête sur les
abus de la traite des pelleteries, un règlement par lequel
il était dit que le Conseil du pays se composerait de
trois personnes : le gouverneur général, le gouverneur
de Montréal, et jusqu’à ce qu’il y eût un évêque, le
supérieur des Jésuites, et en leur absence, un de leurs
représentants ; que les questions y seraient décidées à la
majorité des voix (Arrêt du 27 mars 1647, Règlement
du roi, même date, pour établir bon ordre et police en
Canada, publié à Québec le 11 août suivant). [Pour
conduire cette enquête, les sieurs Laisné du Mesme et
Morangis, conseillers du roi, avaient été délégués au
Canada]. L’année suivante, par un nouveau règlement
(5 mars 1648), le roi porta le Conseil à cinq membres.
Le dernier gouverneur général sorti de charge, ou, à son
défaut, un notable de la colonie, y prit la place du
gouverneur de Montréal, et deux autres notables y
furent admis, qui devaient être élus tous les trois ans par
les conseillers en exercice et par les syndics des
communautés d’habitants de Québec, Montréal et
Trois-Rivières ; [en même temps, les appointements du
gouverneur général furent réduits de 25 000 livres à
10 000]. Il en fut ainsi jusqu’en 1663. [Le général de la
flotte et les syndics avaient entrée et voix délibérative
aux séances.] Mais c’était plutôt pour observer un
ancien usage que pour les consulter, qu’on nommait ces
conseillers, car rien n’obligeait le gouverneur général à
suivre leurs décisions. Pour ce qui regardait les matières
contentieuses le Conseil releva d’abord du Parlement de
[Paris], qui jugeait en dernier ressort ; ensuite, la
multiplicité des affaires et les frais considérables d’un
renvoi en France nécessitèrent de nouvelles réformes.
[La Compagnie de la Nouvelle-France avait choisi,
en 1651, Jean de Lauzon, fils aîné du gouverneur]
comme grand sénéchal et chef de justice ordinaire pour
tout le pays. Ce magistrat d’épée, chargé en France de
refréner l’autorité des seigneurs, fut en Canada
subordonné dans ses fonctions au gouverneur général.
[On doit dire qu’avant 1651 aucun document ne
mentionne un sénéchal ou une sénéchaussée dans la
colonie. Seuls, les cahiers des délibérations de la
Compagnie de la Nouvelle-France, introuvables
jusqu’ici, nous donneraient une date précise. D’après
l’abbé de La Tour (Mémoire sur la vie de M. de Laval),
la charge de grand sénéchal n’était qu’un titre
d’honneur, comme dans les provinces de France.
D’ailleurs, nous connaissons mal l’organisation de la
sénéchaussée, les papiers de ce tribunal ayant été
détruits dans l’incendie du palais de l’Intendant (1713).
Une sénéchaussée fut établie à Montréal en 1663,
laquelle comprenait un juge royal, un procureur du roi
et un greffier. (Arrêt du Conseil souverain du 10
octobre 1663).] La Compagnie de la Nouvelle-France
nomma également un lieutenant général civil et
criminel au siège de Québec, un lieutenant particulier,
aussi civil et criminel, [et un procureur fiscal] pour y
rendre la justice en première instance ; avec appel au
gouverneur général, qui eut pouvoir du roi de juger en
dernier ressort. Le gouverneur Lauzon conseiller d’État
installa lui-même ces officiers. [Rappelons à ce sujet
que Nicolas Le Vieux, sieur d’Audeville, paraît avoir
été le premier lieutenant général en ce pays tandis que
Louis Chartier de Lotbinière occupa la charge de
procureur fiscal].
Lorsque la Nouvelle-France retomba entre les mains
du roi, on jugea que le moment était propice pour la
création d’un système plus conforme aux besoins du
pays, et qui fût appuyé sur un code de lois positives et
connues, la plus forte comme la plus constante
protection des citoyens. Les inconvénients de l’ancien
système avaient paru prêter d’autant plus à critique que
le clergé participait aux affaires temporelles et à
l’administration de la justice. Colbert avait envoyé avec
le gouverneur Mézy (1663) un commissaire royal,
Gaudais-Dupont, pour reprendre possession au nom du
roi de toute la Nouvelle-France. Il était chargé
d’examiner l’état du pays, son climat, sa fertilité, ses
moyens de défense contre les Iroquois, son commerce,
la dette publique, et plus particulièrement d’observer
comment les habitants allaient recevoir l’établissement
dans la colonie d’une « justice réglée ». (Instruction au
sieur Gaudais, 1er mai 1663). Jean-Baptiste Colbert, ce
grand ministre, [qui travaillait seize heures par jour],
faisait rechercher alors en toutes les parties du monde
des renseignements utiles au commerce de la France et
de ses colonies ; il ne négligeait pas non plus les
mesures salutaires que demandaient les autres services
de l’État.
[Maintenant contrôleur des finances, en train
d’occuper le ministère de la marine et des colonies à la
fois et les ministères du commerce et de l’industrie ;
ainsi mêlé intimement à toute l’administration du
royaume, Colbert devenait le principal conseiller de
Louis XIV. Au surplus, héritier politique et
continuateur accompli du cardinal de Richelieu, il tenait
à cœur de réaliser au total le programme économique et
le système colonial que cet ouvrier de la grandeur
française ébaucha seulement ou ne put conduire à
bonne fin. À son exemple, il créa de grandes sociétés
commerciales : après la compagnie des Indes
occidentales, dont il sera parlé plus loin (livre IV, chap.
1), la compagnie des Indes orientales pour les pays
situés à l’est du cap de Bonne-Espérance (1664) ; la
compagnie du Nord pour le commerce de la Baltique
(1669) et la compagnie du Levant pour la Méditerranée
(1670). Les chartes de ces associations étaient rédigées
sur le modèle de celles qu’avait créées le Cardinal et
renfermaient nombre d’articles libellés en termes
identiques. On l’a justement observé : Colbert « plus
encore que Richelieu, vit dans les compagnies des
organes d’État ; il fit plus que s’immiscer dans leur
direction, il présida à leur formation et les dirigea
effectivement tout au moins pour les deux Compagnies
des Indes ». (J. Saintoyant). Mais laissons parler le
ministre lui-même qui écrivait en 1670, à Jean Baas,
gouverneur des Isles d’Amérique : « Appliquez votre
industrie et votre savoir-faire à ces trois points :
l’expulsion entière des étrangers, la liberté à tous les
Français et à cultiver avec soin la justice et la police. »]
En poursuivant son enquête au Canada, le
commissaire Gaudais-Dupont n’eut pas de peine à
découvrir les abus qu’il fallait corriger. Il constatait, à
propos de Jean Péronne Dumesnil, sieur de Mazé,
ancien avocat de Paris, qui avait été nommé contrôleur
général, intendant et juge souverain par la Compagnie
de la Nouvelle-France, mais qui venait d’être suspendu
pour sa conduite insensée, que les conseillers qu’il avait
trouvés en exercice à Québec étaient des hommes sans
lettres, de peu d’expérience et de pratique, et presque
tous incapables de régler une affaire de conséquence.
[Dans son rapport le commissaire réfutait les
accusations que Dumesnil avait portées contre le
procureur général Bourdon, contre les conseillers
Villeray et La Ferté, tous trois amis avoués de Mgr de
Laval (Lettre de Gaudais à Colbert, 1664)].
[À la suite des observations de M. Dupont, qui était
venu à Québec, on le sait, en 1662, étudier de près la
gestion gouvernementale et l’état des choses dans la
colonie], le roi avait rendu un arrêt au mois d’avril
1663, une ordonnance célèbre dans l’histoire de ce
pays : « Édit de création du Conseil souverain ». Les
changements qu’il effectua dépassèrent de beaucoup les
bornes d’une réforme judiciaire. Ils s’étendirent à toute
l’organisation intérieure. Et d’abord on commença par
le gouvernement lui-même. Louis XIV établit une
administration royale et il érigea une cour supérieure,
sous le nom de « Conseil souverain de Québec », qui
fut l’image du Parlement de Paris. Le règlement
suprême des affaires de la colonie, tant administratives
que judiciaires, fut déféré à cette cour. [Elle avait le
pouvoir de faire des ordonnances touchant la dépense
des deniers publics, la traite des pelleteries avec les
sauvages et tout trafic de la colonie avec le France ;
bref, elle devait chercher une solution à tous les
problèmes qui intéressaient le public et aussi les
particuliers]. Le Conseil souverain reçut les mêmes
droits et prérogatives que la cour souveraine de France
et notamment le droit de remontrances. En usant de ce
droit en 1678, elle obtint plusieurs amendements
nécessaires pour la colonie dans l’ordonnance civile
générale de 1667. Elle devait enregistrer, quand il était
besoin, mais sur l’ordre du roi seulement, les édits,
ordonnances royales, arrêts du Conseil d’État et lettres
du sceau, pour leur donner force et valeur. L’édit qui la
crée lui confère le pouvoir de connaître de toutes causes
civiles et criminelles, et de juger en dernier ressort
selon les lois et ordonnances observées par tout le
royaume et, autant que possible, dans les formes usitées
en la cour du Parlement de Paris.
À son commencement, le Conseil souverain se
composait du gouverneur général, première autorité de
la Nouvelle-France, de l’évêque, conseiller perpétuel,
de cinq conseillers nommés par eux, conjointement,
tous les ans, d’un procureur général et d’un greffier.
L’intendant n’y fut pas appelé en 1663, parce que le
conseiller d’État, Louis Robert, qui avait été pourvu de
cette charge, ne vint pas en Amérique. Ce n’est que
deux ans après (12 septembre 1665) que Jean Talon,
son successeur, débarquait à Québec, et qu’il prit place
au Conseil. Plus tard, [en 1675], le roi nomma lui-
même les conseillers. Ils devinrent inamovibles, et le
nombre en fut porté à sept (1675), puis, finalement, à
douze (1703), dont un conseiller ecclésiastique. En
1742, il leur fut adjoint quatre assesseurs, qui avaient
voix délibérative dans les procès dont ils étaient
rapporteurs, et seulement voix consultative dans les
autres affaires. [Quant à la présence du conseiller clerc,
Louis XIV ordonna plus tard « que dans le temps que le
sieur évêque de Québec serait obligé de s’absenter du
dit pays de Canada pour passer en notre royaume, son
grand vicaire tiendrait sa place et le représenterait au dit
Conseil : ce que nous aurions fait particulièrement en
vue et à l’effet qu’il se rencontrât toujours au dit
Conseil quelqu’un des membres qui fût dans l’état
ecclésiastique ;... entre lesquels il y aura un conseiller
clerc, lequel étant toujours en fonction sera plus instruit
et plus à portée de veiller à la conservation des droits de
l’Église, soit en la présence du dit sieur évêque, soit en
son absence pendant laquelle le dit grand-vicaire, peu
instruit des lois et des usages du dit Conseil, ne pourrait
pas donner ses soins dans les affaires ecclésiastiques
avec le même succès qu’un conseiller clerc »
(Déclaration du 16 juin 1703).]
Le Conseil souverain, en sa qualité judiciaire, tenait
ses audiences tous les lundis. Elles eurent lieu, [pendant
plusieurs années, au château. Saint-Louis, et ensuite] à
l’intendance qu’on nommait pour cela le Palais. [Les
premiers membres, appelés à siéger dans cette cour
suprême furent le gouverneur Mézy et Mgr François de
Laval ainsi que les conseillers : Louis Rouer, sieur de
Villeray, Jean Juchereau, sieur de La Ferté, Denis-
Joseph Ruette d’Auteuil, sieur de Monceaux, Charles
Le Gardeur, écuyer, sieur de Tilly et Mathieu
D’Amours, écuyer. D’autre part, Jean Bourdon, sieur de
Saint-Jean et de Saint-François, faisait fonction de
procureur général, et Jean-Baptiste Peuvret, sieur de
Mesnu était le greffier et le secrétaire du Conseil. La
séance inaugurale s’ouvrit le 18 septembre 1663. Le
même jour, l’édit royal instituant le Conseil souverain,
fut dûment enregistré]. Le gouverneur, placé au haut
bout de la table, avait l’évêque à sa droite et l’intendant
à sa gauche, tous trois sur une même ligne. Le
procureur général donnait ses conclusions assis. Les
conseillers se plaçaient suivant l’ordre de leur
réception. Il n’y avait ni avocats ni frais de justice,
sinon très légers : [« ne se trouvant en ce pays, déclarait
le roi, avocats, procureurs ni praticiens, étant même de
l’avantage de la colonie de n’en pas recevoir» (1667).
Un jurisconsulte canadien, Jean-François Perreault,
nous donne là-dessus cette information : « Comme il
n’y avait pas d’avocats reconnus d’office, les
procédures étaient rédigées et conduites par des notaires
et des huissiers fondés de procurations spéciales. »
(Extrait ou Précédents tirés des registres de la Prévosté
de Québec, Québec 1824)]. Par ailleurs les parties avec
leurs procureurs, plaidaient leurs causes, debout,
derrière les chaises des juges. Les officiers n’avaient
point d’habits particuliers, mais siégeaient l’épée au
côté. Il fallait au moins cinq juges dans les causes
civiles. Ce tribunal ne jugeait qu’en appel.
En sa qualité administrative, le Conseil souverain,
nous l’avons dit, eut la disposition des deniers publics
et le règlement du commerce. Mais ce droit fut presque
anéanti dès l’année suivante (1664) par la création de la
Compagnie des Indes occidentales ; il fut rétabli après
la dissolution de cette Compagnie. [Le Conseil faisait,
de plus, sur l’initiative du gouverneur ou de l’intendant,
des règlements de police.]
Le Conseil reçut de même le pouvoir de commettre
à Québec, à Montréal, aux Trois-Rivières et en tout
autre lieu, des personnes pour juger les procès entre
particuliers en première instance, avec peu de
formalités. [Ainsi les deux gouvernements particuliers
de Montréal et des Trois-Rivières eurent chacun une
organisation civile et judiciaire, subordonnée à
l’autorité du gouverneur général, de l’intendant et du
Conseil souverain. En outre, c’est du Conseil que
relevait la nomination aux charges publiques.]
Au reste, il y eut encore deux autres sortes de
fonctionnaires que le pays dut peut-être à la prévoyance
de Colbert, mais qui furent de courte durée : les syndics
d’habitation et les commissaires établis pour juger les
affaires de peu d’importance. Ces derniers étaient les
cinq conseillers de la cour souveraine, lesquels, suivant
l’édit même de sa création, devaient, en plus, prendre
une connaissance préliminaire des causes portées
devant elle par les syndics d’habitation, ou communauté
d’habitants.
Ces syndics, au vrai, étaient des officiers
municipaux, élus pour conserver « les droits de la
communauté et intérêts publics ». Ils avaient déjà
existé, [à Montréal depuis 1664 jusqu’en 1672 ; aux
Trois-Rivières dès 1648 et 1653 à Québec.]
Sur la réquisition du procureur général, le Conseil
souverain convoqua, le 20 septembre 1663, les
habitants de la ville de Québec et de sa banlieue pour
élire un maire et deux échevins. Les principaux
s’assemblèrent et choisirent Jean-Baptiste Le Gardeur
de Repentigny pour remplir le premier office ; Jean
Madry et Claude Charron pour les fonctions d’échevins
(7 octobre). Mais les élus remirent bientôt après leurs
mandats au Conseil, qui les accepta, en déclarant que,
vu la petitesse de territoire défriché et le peu de
population, il conviendrait mieux de se contenter d’un
seul syndic. Claude Charron fut élu à cette charge neuf
mois plus tard (3 août 1664). Ce n’était là qu’une vaine
formalité. On annula l’élection sous prétexte qu’elle
n’avait pas satisfait le peuple et l’on consulta encore
une fois les électeurs. Mais ils furent intimidés, à ce que
certains prétendent, par les partisans de l’évêque que le
registre du Conseil appelle une « cabale ». Un petit
nombre seulement se présenta ; rien ne fut fait. Le
gouverneur Mézy s’avisa alors de réunir, en adressant
des billets à chacun, les citoyens « non suspects ». Ils
firent choix d’un nouveau syndic nommé Jean Le Mire,
malgré les protestations de leurs adversaires et de
quelques-uns des conseillers (19 septembre 1664). Il
convient d’ajouter que les feuillets du registre relatant
ces faits furent ensuite « batonnés » par ordonnance des
gouverneurs Tracy et Courcelles et de l’intendant Talon
(31 mars 1666).
L’élection de Jean Le Mire eut lieu en présence du
gouverneur Mézy lui-même. L’abbé de Lauzon-Charny,
fils de l’ancien gouverneur Lauzon et grand vicaire de
Mgr de Laval, La Ferté et d’Auteuil s’opposèrent dans
le Conseil à la prestation de serment du nouveau syndic.
Le gouverneur, voyant « l’opiniâtreté de la faction »,
c’est ainsi qu’il s’exprime, proposa l’ajournement ; et
au cours d’une séance ultérieure, il fit procéder à cette
formalité, sans tenir le moindrement compte des
nouvelles protestations de l’abbé de Charny et des
autres, auxquels on répondit que la convocation des
assemblées publiques n’était pas du ressort du Conseil.
Devant l’opposition, qui persistait, le gouverneur
Mézy suggéra à Mgr de Laval de changer une partie des
conseillers ; à quoi l’évêque ne voulut point consentir.
De ce moment, on n’entendit guère parler de
municipalité en Canada. [À dire vrai, il y eut, sous le
gouvernement de Frontenac, élection de trois échevins
(23 mars 1673). De même aussi en France le simulacre
des élections municipales finit par disparaître : les
charges municipales furent transformées en office].
Néanmoins la fonction de syndic subsista ici encore
quelque temps. [Jean Le Mire fut réélu par deux fois à
cette charge (1667-1672) ; un autre fut élu en 1673. Au
surplus, Colbert mandait au gouverneur de les
supprimer insensiblement (Lettre à Frontenac, 13 juin
1673).]
Nous nous sommes étendu sur cette institution,
parce que c’est la seule élective qui fut alors introduite
dans la Nouvelle-France, et parce qu’elle devait être
pour cela même supprimée. À cette époque, en France,
tout tombait sous l’empire du système de centralisation
administrative que l’État avait adopté. Un projet de
règlement dressé, en 1667, par l’intendant Talon,
contient ces propres mots : « Posant toujours le même
principe que l’obéissance et la fidélité dues au prince,
souffrent plutôt altération dans les pays de l’État
éloignés que dans les voisins de l’autorité souveraine,
résidant principalement en la personne du prince et y
ayant plus de force et de vertu qu’en tout autre, il est de
la prudence de prévenir, dans l’établissement de l’État
naissant du Canada, toutes les fâcheuses révolutions qui
pourraient le rendre de monarchique aristocratique ou
démocratique, ou bien, par une puissance et autorité
balancées entre les sujets, le partager en ses parties et
donner lieu à un démembrement tel que la France a vu
anciennement par l’érection des souverainetés dans les
royaumes de Soissons et d’Orléans, le comté de
Champagne ». (Projets de règlements qui semblent être
utiles en Canada, proposés à Messieurs Tracy et
Courcelles, 24 janvier 1667).
Cependant les conflits que la question municipale
avait fait naître ne se terminèrent pas là. Comme on le
verra plus loin, les divisions au sein du Conseil
accrurent l’animosité dans les esprits et entraînèrent le
gouverneur Mézy au delà de toutes bornes.
Il est à remarquer que dans la nouvelle organisation
on ne fait nulle mention de l’impôt. La métropole fut-
elle donc retenue par ce principe, consacré en France
comme en Angleterre, que la taxe doit être consentie
par le peuple ou par le souverain lorsque celui-ci est le
seul dépositaire de la puissance publique. Le doute
n’est pas permis là-dessus, Louis XIV exerça, à cet
égard, tous les pouvoirs du gouvernement en Canada,
sans vouloir jamais déléguer le droit de taxer. Quand il
fut décidé de mettre Montréal en état de défense, vers
1713, il imposa lui-même sur cette ville une
contribution, qu’en 1716, le duc d’Orléans, régent de
France, fixa à 6000 livres par année, jusqu’à ce que
l’ouvrage fût achevé. Et personne n’en fut exempt, pas
même les nobles. Le séminaire de Saint-Sulpice paya le
tiers comme seigneur direct du lieu ; les autres
communautés religieuses et les habitants, le reste de la
somme. (Arrêt du Conseil d’État, 5 mai 1716). Ce fait
servit de règle par la suite quand il fallut subvenir à des
dépenses spéciales ; car le Canada ne fut jamais imposé
d’une manière générale et permanente sous le régime
français.
Ce grand principe demeura intact. « Les
gouverneurs et intendants, disent les instructions de
Louis XV de 1742, n’ont pas le pouvoir de faire des
impositions ; c’est un droit de souveraineté que Sa
Majesté ne communique à personne ; il n’est pas même
permis aux habitants des colonies de s’imposer eux-
mêmes sans y être autorisés ». (Petit, Droit public, ou
gouvernement des colonies françaises, Paris 1771, édit.
A. Girault, 1911). D’ailleurs, de tout temps les
souverains ont abandonné, pour l’entretien des colonies,
les revenus de leurs domaines dans ces possessions.
Quant aux justices seigneuriales particulières, il n’en
fut pas question lors de la création du Conseil
souverain ; mais, dès l’année suivante (12 novembre
1664), celui-ci abolit les frais dans ces cours. C’en était
assez pour les empêcher de durer longtemps. L’arrêt
interdisait « à tous juges subalternes et procureurs
fiscaux de prendre aucuns salaires ni vacations des
parties, sur peine d’être traités comme
concussionnaires, sauf à eux à se faire donner des
appointements par ceux qui les avaient pourvus de leurs
charges », c’est-à-dire par les seigneurs qu’on savait
trop pauvres pour soutenir la dépense d’un tribunal et
d’une prison. Plus tard, en 1679, Louis XIV ordonna
que les appellations des justices seigneuriales en dehors
de Québec, en attendant les cours royales, ressortiraient
au Conseil souverain. Par là, il restreignit encore leur
pouvoir. Les seigneuries, à peu d’exceptions près,
possédaient le droit redoutable de haute, moyenne et
basse justice, lequel s’acquérait par une concession
expresse du roi. [Le Séminaire de Saint-Sulpice exerça
la justice dans l’île de Montréal, par droit de seigneurie,
de 1663 à 1693, que le roi y créa une justice royale
composée de quatre procureurs. (Édit. du 15 mars
1693). Néanmoins, le roi réserva au séminaire la haute,
moyenne et basse justice dans l’enclos de son
établissement et dans la ferme de Saint-Gabriel, ainsi
que le droit de désigner le premier juge royal dans l’île.
(Jean-Baptiste Migeon de Braussac). Tout de même, les
Sulpiciens réclamèrent la moyenne et basse justice dans
toute l’île. (Ar. nat. Paris, ser. F., 2). En 1707, les
Jésuites, à leur tour, perdirent la haute justice de leur
fief des Trois-Rivières et de la seigneurie de Sillery. Le
roi pourtant leur laissa la moyenne et basse justice.
(Ordonnance de Raudot, 22 octobre 1707)] Quoique les
juges seigneuriaux et les officiers de leurs cours dussent
avoir l’approbation des juges royaux, qui leur faisaient
prêter serment de remplir fidèlement leur devoir, cela
n’aurait pas suffi. On mit donc d’autres entraves. Si
bien qu’à peine se rencontra-t-il ensuite un seul
seigneur qui consentit à exercer son droit. Les hautes
justices seigneuriales avaient le droit de connaître et de
juger toute espèce de crimes, excepté les cas royaux de
lèse-majesté divine et humaine, de fausse monnaie,
d’assemblée illicite, d’assassinat, etc., ce qui n’était pas
sans donner aux sujets une autorité dangereuse. Du
reste, il est vrai de dire que cette juridiction, dans les
lieux très peu nombreux où elle s’exerça, ne semble
avoir causé aucun abus grave ; car elle n’a laissé, ni
dans l’esprit des habitants, ni dans la tradition, le
moindre souvenir haineux.
Au mois de mai 1664, l’édit créant la Compagnie
des Indes occidentales érigea Québec en prévôté, et
introduisit en Canada la Coutume de Paris. [À la vérité,
la Coutume de Paris était observée dans la Nouvelle-
France avant 1664, voire même du temps de
Champlain, avec parfois des modifications pour
certains articles]. En vue d’établir l’unité de loi, toute
autre Coutume fut abolie ou défendue. La Compagnie
de la Nouvelle-France avait donné toutes les
concessions sous la Coutume de Vexin-le-Français, et
c’est là par suite ce qui motiva cette déclaration. Lors
de la suppression de la Compagnie des Indes
occidentales (1674), la prévôté s’éteignit un instant,
pour renaître en vertu de l’édit royal en 1677, et se
continuer jusqu’à la fin du régime. Ce tribunal se
composait d’un lieutenant général civil et criminel, ou
juge royal, d’un lieutenant particulier, à Québec, et à
Montréal, pour l’assister, d’un procureur du roi et d’un
greffier. Il connaissait en première instance de toutes
matières tant civiles que criminelles ; et, en appel,
relevait du Conseil souverain. Le lieutenant général
avait la police de Québec, qu’il faisait nettoyer par
ordonnances. Louis XIV créa aussi, en 1677, [pour la
recherche et la punition des vagabonds et gens sans
aveu coupables de crimes exigeant une justice plus
prompte] un office de prévôt de la maréchaussée avec
six offices d’archers. Par la suite, cette police consista
en un prévôt, un exempt et quatre archers. Enfin, c’est
en 1717 que fut instituée pour la première fois une cour
d’amirauté, dont le juge portait aussi le nom de
lieutenant général, selon l’usage militaire en France.
Les justices royales inférieures de Montréal et des
Trois-Rivières étaient des cours civiles et criminelles,
organisées de la même manière que celle de la prévôté
de Québec ; seulement il n’y avait point de lieutenant
particulier aux Trois-Rivières. Toutes ces cours, comme
la prévôté, tenaient audience deux fois par semaine ;
elles donnaient en outre des audiences extraordinaires.
L’intendant, comme chef de la justice et de la
police, pouvait évoquer à sa personne toute affaire, tant
civile que criminelle, commencée dans les tribunaux
inférieurs. Il prenait connaissance seul des matières
concernant le roi, réglait la police intérieure du pays, et
jugeait les difficultés entre le seigneur et le censitaire
ou entre seigneur et seigneur. Il nommait des
subdélégués, pour décider sommairement les petites
affaires, depuis vingt sous jusqu’à cent francs, avec la
réserve d’appel à lui-même. [On comptait alors deux
subdélégués à Québec et à Montréal, un aux Trois-
Rivières et au Détroit, et enfin un à Michillimakinac]. Il
n’y avait point de frais au tribunal de l’intendant, juge
en outre des affaires commerciales, et qui remplissait en
Canada les fonctions de juge consul. On pouvait
appeler de ses arrêts, comme de ceux du Conseil
souverain, au Conseil d’État à Paris. [Au surplus il y
avait à Québec une officialité qui devait connaître des
causes concernant les sacrements, les vœux de religion,
l’office divin, la discipline ecclésiastique. (Arrêt du
Conseil souverain de Québec, 1er juillet 1675, 26
novembre 1706, arrêt du Conseil supérieur, 6 février
1713, 10 septembre 1714).]
Tel est le système judiciaire qui a existé dans ce
pays jusqu’en 1760. La justice y fut en général
administrée d’une manière impartiale et éclairée, et
surtout à bon marché. La jurisprudence, appuyée sur les
bases solides introduites par la célèbre ordonnance de
procédure civile d’avril 1667 n’était point soumise à ces
variations qui ont fait planer depuis sur l’administration
de la justice canadienne tant d’incertitude et de
soupçons. On n’y voyait point, comme aujourd’hui,
deux codes en lutte, partager les tribunaux, et les
plaideurs, deux codes d’autant plus différents que l’un
est formel, stable, et que l’autre est facultatif, vague, et
mobile.
L’administration de la justice ayant été ainsi confiée
à des tribunaux réguliers, obligés de suivre un code de
lois positives, le pays n’eut plus rien à désirer
raisonnablement à cet égard. Il se trouva aussi bien
pourvu que la plupart des provinces de France.
La partie administrative du gouvernement, il faut
dire, était attribuée à l’intendant. [Ce fut même sa
fonction principale. Il contrôlait toutes les finances de
la colonie. Il pouvait en plusieurs cas faire seul des
règlements pour la police générale du pays. Ses
pouvoirs en effet touchaient aux affaires les plus
importantes comme aux moindres (Commission de
l’intendant Duchesneau, 5 juin 1675)]. Cette nouvelle
distribution de l’autorité, possédée presque sans partage
jusque-là par le gouverneur général aurait laissé
relativement peu de pouvoir à ce haut fonctionnaire, si
le pays eût été en d’autres circonstances, si les éléments
de sa population n’eussent pas toujours permis au chef
du gouvernement d’exercer une influence toute
puissante sur l’administration. La population était
encore trop faible et trop pauvre pour susciter de
l’opposition à aucun des pouvoirs publics, avec quelque
chance de succès. La puissance de la métropole veillait
sans cesse, prête à donner son appui là où il devenait
nécessaire. Le gouverneur ne conserva pour ainsi dire
qu’un droit de veto en certaines mesures civiles, joint
au commandement militaire, et à la direction des
affaires extérieures, comme l’entretien des relations
avec les autres gouvernements coloniaux, les indigènes
et la métropole ; encore l’intendant partageait-il avec lui
cette dernière partie de ses fonctions. [Ajoutons
toutefois que le gouvernement était chargé de dresser,
chaque année, une liste des officiers civils et militaires
de la colonie avec des apostilles sur leurs états de
service, leur caractère, leurs mérites et leurs défauts. De
son côté, l’intendant devait faire le dénombrement
annuel des habitants.]
Dans ce partage de la puissance publique, le peuple
n’eut à peu près rien. On avait cru accorder une grande
faveur aux habitants de Québec en leur permettant
d’abord d’élire un syndic pour représenter et soutenir
leurs intérêts auprès du Conseil souverain ; mais c’était
plutôt par une habitude qui était près de disparaître. [On
doit pourtant signaler que les notables du pays furent
convoqués quelquefois au sujet des affaires publiques.
Le Conseil souverain décida en 1676 qu’il serait tenu
tous les ans deux assemblées de police générale (15
avril et 15 novembre) « où les principaux habitants de
cette ville (Québec) seront appelés, dans lesquelles le
prix du pain sera arresté, et il sera avisé aux moyens
d’augmenter et d’enrichir la colonie ; et auxquelles le
Conseil nommera deux conseillers pour y présider »
(Règlements du 11 mai 1676. Ces assemblées
s’appelaient mercuriales).]
Après ce court aperçu de l’organisation intérieure du
Canada, on peut dire, en résumé, que le pouvoir résidait
dans le gouverneur, l’intendant et le Conseil souverain,
tous les trois nommés par le roi. Le gouvernement
politique était simple comme tous les gouvernements
absolus. Aucun rouage compliqué n’en embarrassait la
marche. Rien n’opposait d’obstacles sérieux aux
hommes chargés d’assurer son fonctionnement, soit
qu’ils voulussent abuser de leur autorité pour satisfaire
leurs passions ou leurs intérêts, soit qu’ils voulussent
travailler à l’avancement du pays. C’était en somme le
plus mauvais des systèmes de gouvernement. C’était la
délégation d’un pouvoir absolu, qui devait s’exercer à
mille lieues du pouvoir déléguant et dans un état de
société essentiellement différent de celui de la mère-
patrie. [Qui ne connaît ce jugement de Tocqueville :
« Quand je veux juger l’esprit de l’administration de
Louis XIV et ses vices, c’est au Canada que je dois
aller. On aperçoit alors la difformité de l’objet, comme
dans un microscope... Au Canada, pas l’ombre
d’institutions municipales ou provinciales, aucune force
collective autorisée, aucune initiale individuelle
permise. Un intendant ayant une position bien
autrement prépondérante que celle qu’avaient ses
pareils en France ; une administration se mêlant encore
de bien plus de choses que dans la métropole, et voulant
de même faire tout de Paris, malgré les dix-huit cents
lieues qui l’en séparent, etc. » (L’Ancien régime et la
Révolution, Paris, nouv. édit. 1887, p. 373).]
[À l’apogée de son règne et de sa puissance, Louis
XIV avait établi la prépondérance française en Europe
et en même temps créé un vaste empire colonial.
Malgré ses erreurs et ses fautes, son goût excessif de la
guerre et de la gloire, doué d’un clair bon sens, ne
décidant qu’après mûre réflexion, « raisonnant tout seul
et en moi-même sur tous les événements qui se
présentaient », comme il dit dans ses Mémoires, et
attentif jour par jour, à des heures réglées, jusqu’au plus
petit détail aux affaires de la nation, avec cela
protecteur des lettres et des arts, il restait un grand roi.
Néanmoins] on ne pouvait attendre d’un monarque
aussi absolu des institutions portant en elles-mêmes
quelque germe de liberté. Tandis qu’il privait la
métropole des derniers privilèges qu’elle eut conservés
jusqu’à lui, pouvait-on supposer qu’il suivrait une
conduite contraire à l’égard des colonies ? Vers la fin
de sa vie, il ordonna que le Conseil souverain
changerait de nom et prendrait celui de Conseil
supérieur. (Commission de l’intendant Beauharnois, 1er
avril 1702). C’était afin d’ôter, disait-il, toute l’idée
d’indépendance, en écartant jusqu’au terme de
souveraineté dans un pays lointain, où les révoltes
seraient si faciles à former et si difficiles à détruire.
Tant que Mgr de Laval et ses fidèles partisans
balancèrent le pouvoir des gouverneurs, il y eut une
opposition dans le Conseil, et en conséquence deux
partis ; mais ni l’un ni l’autre n’était réellement un parti
populaire, quoiqu’ils s’appuyassent tour à tour sur
l’opinion publique. [Lorsque l’infatigable évêque de
Québec, abattu par la maladie et les infirmités, dut se
démettre de sa dignité, et ne siégea plus au Conseil],
cette Cour devint entièrement la créature des deux
représentants du roi, le gouverneur et l’intendant qui ne
rencontrèrent plus d’obstacles sérieux dans l’exécution
de leurs volontés ou des ordres de la métropole. Si, en
de rares occasions, ce corps osa différer de ses chefs sur
quelque point d’importance c’est, on peut le dire
presque avec certitude, que ses intérêts mêmes étaient
en péril.
Bibliographie
Sources et ouvrages. Principes de colonisation et de
législation coloniale par A. Girault, 4e édition, Paris,
1921. – Jugements et délibérations du Conseil
souverain et du Conseil supérieur de la Nouvelle-
France, (1663-1716), Québec, 1885-1891. – W. B.
Munro, Documents relating to the Seigniorial Tenure in
Canada, Publications of the Champlain Society,
Toronto, 1908. – R. D. Cahall, The Sovereign Council
of New-France, Columbia University Studies, New-
York, 1915. – W. B. Munro, « The office of intendant
in New-France », American Historical Review, octobre
1906 ; du même, The Seigneurial System in Canada,
Harvard Historical Studies, New-York, 1907. – Sir
Thomas Chapais, Jean Talon, intendant de la Nouvelle-
France, Québec 1904. – G. Lanctôt, L’Administration
de la Nouvelle-France, Paris, 1929. – G. Bonnassieux,
Les grandes compagnies de commerce, Paris, 1892. –
L. Vignols, La mise en valeur du Canada à l’époque
française, Paris, 1929. – J. Saintoyant, La colonisation
française sous l’ancien régime, Paris, tome 1er, 1929. –
G.-E. Marquis, Le régime seigneurial, Québec, 1931. –
Sur Louis XIV et sur Colbert, consulter E. Lavisse,
Histoire de France, tome VII, 1ère et 2e parties ; tome
VIII, 1ère partie, Paris, 1906-1908. – L. Madelin,
Histoire politique, tome II, Paris, 1924, dans l’Histoire
de la nation française de G. Hanotaux. – C. de la
Roncière, Histoire de la marine française, tome V,
Paris 1920 et tome VI, 1932. – A. de Saint-Léger et Ph.
Sagnac, La prépondérance française, Louis XIV, Paris
1935, tome X de Peuples et Civilisations de L. Halphen
et Ph. Sagnac. – G. Pagès, La monarchie d’ancien
régime en France, Paris, 1932. – G. H. Cole, Colbert
and a Century of French Mercantilism, Columbia
University Studies, New-York, 1939, 2 vol. Pour faire
suite aux sources indiquées plus haut, on trouvera les
textes français originaux dans Pièces et documents
relatifs à la tenure seigneuriale, Québec, 1852-1854, 2
vol. – Sur Louis XIV, voir aussi ses Mémoires dans la
nouvelle édition de Jean Longnon, Paris, 1933.
Cambridge Modern History, vol. V, The Age of
Louis XIV, 1908.
Pour se faire une bonne idée du régime seigneurial
en Canada, il faut lire notamment : J.-E. Roy, Histoire
de la seigneurie de Lauzon, Montréal, 1897-1907, 6
vol. – G. M. Wrong, A Canadian Manor and its
Seigneurs, Toronto, nouv. édit. 1926.
Chapitre IV
Gouvernement ecclésiastique du Canada
1663
La Nouvelle-France fut à l’origine un pays de
missions desservi successivement par les Jésuites et par
les Récollets, et enfin par un clergé séculier ayant pour
chef un évêque. [Les Jésuites, dès 1611, s’étaient
rendus dans l’Acadie ; en 1625 ils se fixaient à Québec
pour collaborer avec les Récollets] ; mais à partir de
1633 et jusqu’à l’arrivée de Mgr de Laval (1659), les
Pères de la Compagnie de Jésus furent les seuls
missionnaires en Canada. Les territoires que
desservaient les missionnaires s’appelaient missions ;
l’accroissement de la population et la construction
d’églises dans les différentes localités leur firent
prendre les noms de paroisses ou de cures, que l’usage
et les actes publics ont consacrés.
Rome érigea la Nouvelle-France en vicariat
apostolique en 1658, et en évêché du titre de Québec
seize ans plus tard. Pour que l’évêque pût soutenir sa
dignité, le roi le dota de la mense des abbayes de
Maubec, dans l’archidiocèse de Bourges, en Berry
(1662), et de l’Estrée, diocèse d’Évreux, en Normandie
(1672). Plus tard, à la demande de Mgr de Saint-Vallier,
second évêque de Québec, il lui accorda le revenu de
l’abbaye de Bénévent, dans le diocèse de Limoges
(Limousin), (1669). Ces dotations sont depuis
longtemps éteintes.
Le premier évêque du Canada fut Mgr François de
Laval. [Il naît au château de Montigny-sur-Avre, situé
dans le diocèse de Chartres, en Orléanais, le 30 avril
1623.] Il appartenait à une des plus illustres maisons de
France, celle de Montmorency. Il faut attribuer, peut-
être pour une part, à sa haute naissance, l’influence
considérable que ce prélat devait exercer dans les
affaires du pays. [Son père, Hughes de Laval, seigneur
de Montigny, Montbaudry, Alaincourt et Revercourt,
avait épousé Michelle de Péricard, qui était fille de
Nicolas de Péricard, seigneur de Saint-Étienne en
Normandie. Les parents décidèrent que ce troisième fils
serait d’Église. Aussi, à neuf ans à peine entrait-il au
collège de la Flèche pour y faire ses humanités et plus
tard sa philosophie. L’enfant reçut la tonsure, et à 15
ans, il était nommé chanoine de la cathédrale d’Évreux
dont les prébendes allaient défrayer ses études. François
de Laval a maintenant dix-neuf ans. Il vient à Paris
suivre, pendant quatre ans, les cours de théologie au
collège de Clermont. Ici comme à la Flèche
l’enseignement était entre les mains des Pères Jésuites :
ce sont eux qui imprimeront sur l’âme du futur évêque
de Québec leurs marques intellectuelles et morales. Le
23 septembre 1647, ayant pris sa licence en droit canon
à l’Université de Paris, il est ordonné prêtre. Du reste il
avait renoncé auparavant à son droit d’aînesse et à tous
ses titres sur le domaine paternel en faveur de son frère
cadet. Il devient alors archidiacre de l’église d’Évreux ;
mais de fâcheux événements, qui semblaient menacer
sa carrière, l’amènent à quitter cet office. Pourtant, un
fonds de piété intense teintée de mysticisme s’agitait en
lui. Au surplus un besoin insatisfait de charité et de
compassion, le désir secret et constant de se rapprocher
de Dieu et peut-être même d’atteindre à la sainteté par
de dures pénitences, des sacrifices humiliants et des
souffrances corporelles – il portera plus tard un cilice –
le tourmentaient, le poussaient sans cesse à chercher un
terrain d’élection. Un jour, on le vit s’acheminer vers
l’Ermitage de Caen où Jean de Bernières, trésorier de la
ville, avait réuni un groupe d’hommes, prêtres et
laïques, qui se livraient à la méditation, et aux
entretiens spirituels, à la pratique des mortifications, au
secours des malades et des miséreux. L’abbé de Laval
passa trois ans dans cette maison ; il y reviendra encore,
frayant souvent et se liant d’amitié avec Saffray de
Mézy, qui allait devenir bientôt gouverneur du Canada.
Déjà il a séjourné un temps à Rome. Il se trouve à ce
moment à Paris attendant d’être désigné pour une
mission importante au Tonkin, lorsqu’il apprend la
nouvelle de sa nomination d’évêque de Pétrée et de
vicaire apostolique dans la Nouvelle-France (1658).
Mgr François de Laval avait trente-cinq ans. Sa
brillante et tumultueuse fortune commençait.]
[Prélat dont la haute taille, la distinction naturelle et
l’austère dignité étaient imposantes ; associant à une
sagesse précoce le sens du réel et du pratique ; confiant
en soi, imperturbable, tenace, animé d’une énergie
débordante ; attiré vers les humbles et vers les pauvres
auxquels allaient ses multiples charités ; bon
administrateur, apte à mettre les choses sur pied, à
mener à bout une entreprise difficile ; mais avant tout,
apôtre par tempérament et par vocation, serviteur
passionné de Jésus-Christ, que la conquête d’une âme,
l’avancement de la religion, l’ambition constante
d’assurer la primauté de l’Église et sa souveraineté
spirituelle au delà des mers, enflammaient d’une
ferveur combattive], Mgr de Laval possédait de grands
talents. [À coup sûr, la tâche du jeune évêque débutant
ne laissait pas d’être redoutable. Sa juridiction
comprenait un vaste territoire, s’étendant de Montréal à
Tadoussac, que ses devoirs pastoraux l’obligeaient de
visiter en canot d’écorce durant l’été, et l’hiver, en se
servant de raquettes à la façon indienne. Que de fois, au
reste, il se rendra à Paris, tantôt pour faire approuver et
appuyer ses projets, tantôt pour obtenir des secours en
vue de la création de l’évêché de Québec et de
l’établissement d’un séminaire. D’autre part nous allons
le voir, comme chef ecclésiastique de la Nouvelle-
France à la fois et comme membre du Conseil
souverain, déployer jusqu’au terme de son épiscopat un
zèle fébrile et une activité inlassable.]
[À dire le vrai, il y eut bien, par moments, des
froissements et des heurts dans les relations de Mgr de
Laval avec quelques communautés religieuses, mais
plus encore avec les gouvernants. Le prélat entendait
user en plein de sa grande autorité, et ne point se
départir de ses droits et de ses prérogatives qui
s’étendaient jusqu’au domaine civil et souvent même le
dépassaient. Si bien que l’abbé Auguste Gosselin a pu
écrire que le rôle politique attribué au premier évêque
de Québec était « immense ». Toujours est-il que Mgr
de Laval, peu après son arrivée en Canada, dans une
lettre qu’il adressait au Souverain Pontife Alexandre
VII, se plaignait des Sulpiciens de Montréal en ces
termes : « Ils sont quatre prêtres avec un clerc tous plus
portés qu’il ne convient en faveur de l’archevêque de
Rouen, et pas assez envers le Siège apostolique ; parce
qu’ils ont puisé les sentiments de l’abbé de Queylus
auxquels ils sont très attachés. » (Archives de la
Propagande, Rome, V, America, 3, Canada, 1660). Au
même temps, le vicaire apostolique avait mécontenté
les Ursulines de Québec en voulant apporter des
changements à leur coutumier et à leur constitution. Ce
qui faisait dire à la vénérable Mère Marie de
l’Incarnation écrivant à la supérieure du couvent de
Tours : « Mgr notre prélat en a fait faire un abrégé selon
son idée... En sorte que cet abrégé qui serait plus propre
pour des Carmélites ou pour des religieuses du Calvaire
que pour des Ursulines, ruine effectivement notre
constitution... Il nous a donné huit mois ou un an pour y
penser. Mais ma chère Mère, l’affaire est déjà toute
pensée et la résolution toute prise ; nous ne
l’accepterons pas, si ce n’est à l’extrémité de
l’obéissance. Nous ne disons mot néanmoins, pour ne
pas aigrir les affaires ; car nous avons affaire à un
prélat, qui étant d’une très haute piété, s’il est une fois
persuadé qu’il y va de la gloire de Dieu, il n’en
reviendra jamais, et il nous en faudra passer par là, ce
qui causerait un grand préjudice à nos observances ».
(De Québec, 13 sept., 1661). Néanmoins, tout cela
devait s’arranger sans que le public en eût même
connaissance.]
[Il en fut tout autrement des divergences qui
s’élevèrent entre Mgr de Laval et les gouverneurs de la
colonie. Certes, ferme et inébranlable dans la doctrine
de Rome contre ses adversaires gallicans, le chef
ecclésiastique, avec une persistance admirable,
maintenait à son plus haut point, sans réserve et sans
diminution, la puissance supérieure dont il était le
représentant incontestable en Canada. Et] il s’était
persuadé qu’il ne pouvait errer dans ses jugements s’il
agissait pour le bien de l’Église. [Au surplus avait-il
accoutumé en posant un geste d’employer la manière
forte. Car cette âme vibrante et virile et trempée pour
l’action était fermée à tout ce qui ressemble à de la
tiédeur ou de la faiblesse. Comment dès lors s’étonner
que, dans l’exercice de son pouvoir spirituel avec
l’unique souci religieux, Mgr de Laval ait parfois
touché un peu rudement aux procédés et aux méthodes
de la politique indigène du gouvernement, notamment
sur la traite et le trafic de l’eau-de-vie, et, qu’au besoin,
fort de son droit, il se soit dressé vis-à-vis des dirigeants
du pays. Et ce n’est pas l’effet du hasard ni la faute du
destin si quelques-uns d’entre eux furent révoqués ou
demandèrent leur rappel. En sorte que, malgré
l’opposition qu’il rencontrait dans certain cabinet
ministériel, le prélat triomphant conservait toute son
influence à la Cour. Bien plus, Louis XIV qui, dès les
commencements, l’entourait de sa protection, voulut à
diverses reprises intervenir en sa faveur. On se souvient
des instances réitérées que le monarque fit à Rome et de
la lettre qu’il écrivit personnellement au Souverain
Pontife par quoi il avait obtenu la nomination de l’abbé
de Laval de Montigny au vicariat apostolique de la
Nouvelle-France. Peu après, Louis XIV s’adressait de
nouveau au Saint-Siège pour le prier, cette fois,
d’élever l’évêque de Pétrée à la dignité d’évêque
titulaire de Québec. Et voici sous quelle forme simple et
pressante il mandait à Alexandre VII, le 28 juin 1664 :
« Le choix que Votre Sainteté a fait, de la personne de
sieur de Laval, Évêque de Pétrée, pour aller en qualité
de Vicaire apostolique faire les fonctions épiscopales en
Canada, a été suivi de beaucoup d’avantages pour cette
Église naissante. Nous avons lieu de nous en promettre
encore de plus grands succès, s’il plaît à Votre Sainteté
de lui permettre d’y continuer les mêmes fonctions en
qualité d’Évêque du lieu, en établissant pour cette fin
un Siège épiscopal dans Québec ; et nous espérons que
Votre Sainteté y sera d’autant mieux disposée que nous
avons déjà pourvu à l’entretien de l’évêque et de ses
chanoines, en consentant à l’union perpétuelle de
l’abbaye de Maubec au futur évêque. C’est pourquoi
nous La supplions d’accorder à l’évêque de Pétrée le
titre d’évêque de Québec, à notre nomination et prière,
avec pouvoir de faire en cette qualité les fonctions
épiscopales dans tout le Canada. » Le duc de Créquy,
ambassadeur de France, ayant remis la lettre au
Souverain Pontife, rendit compte au roi du succès de sa
visite. « Le Pape m’a témoigné, disait-il, qu’il voulait
faire ce que Votre Majesté souhaite au sujet de
l’établissement du Siège épiscopal dans Québec pour
tout le Canada ; et m’a chargé d’en faire donner les
mémoires à la Congrégation de la Propagande. » (23
septembre 1664. Archives de l’Archevêché de Québec.
Archives du ministère des Affaires étrangères, Paris).
Pourtant, il est juste d’ajouter, que ce n’est que sur le
tard que la bienveillance royale parut se refroidir à
l’endroit de l’évêque de Québec. Quoi qu’il en soit, à
tout considérer dans une vie aussi rayonnante et pleine,
dans cette carrière militante, traversée d’orages et tout
de même obstinément une, il est permis d’affirmer que
grâce au rôle prépondérant et sans doute exceptionnel
qu’il fut appelé à jouer dans les affaires, et partant dans
les destinées de la colonie ; par ses efforts novateurs et
fructueux pour développer l’instruction publique et
pour le relèvement du peuple – la création du grand et
du petit séminaire de Québec, et d’une école d’initiation
technique en porte témoignage – et aussi bien par la
grandeur de son apostolat et par son action morale, Mgr
François de Montmorency-Laval a été une des forces
dominantes et durables de la Nouvelle-France, et l’un
des plus pures exemplaires de la civilisation chrétienne
qui ait paru au Nouveau-Monde.]
Mgr de Laval, nous l’avons dit (Livre III, chap. 1)
fut d’abord sacré évêque de Pétrée in partibus par le
nonce du pape et nommé en même temps vicaire
apostolique avant son départ pour le Canada. Il devint
évêque titulaire de Québec et suffragant immédiat de
Rome lorsque le diocèse de Québec fut créé par une
bulle du Souverain Pontife, Clément X, le 1er octobre
1674.
Cependant la nomination de Mgr de Laval comme
vicaire apostolique de la Nouvelle-France fit naître des
difficultés [d’ordre hiérarchique et politique]. Le choix
des vicaires apostoliques chez les infidèles appartenant
au Souverain Pontife, la Cour de Rome ne voulut pas
assujettir le prélat à la nomination du roi ni à la
prestation du serment. Louis XIV aurait d’abord désiré
qu’il fût suffragant de l’archevêque de Rouen, jusqu’à
ce que le Canada se fût assez peuplé pour permettre au
chef de l’Église d’y établir une métropole. [Il appuya
les prétentions de l’archevêque malgré l’opposition du
nonce à cette ingérence « dans une matière purement
ecclésiastique », et cela, jusqu’en 1669]. Après bien des
débats et des arrêts rendus par les parlements de Rouen
et de Paris (1658), le Saint-Siège consentit à
abandonner une partie de ses demandes, en admettant le
serment au roi. [Du reste, celui-ci aurait le droit de
nomination à l’évêché de Québec. Ce’ droit lui fut
confirmé par la bulle du 1er octobre 1674]. Cependant le
Souverain Pontife persista dans la résolution de faire
dépendre l’Église canadienne immédiatement de Rome,
[en attendant l’établissement d’un siège archiépiscopal
à Québec] ; et il l’emporta malgré les protestations des
parlements de Paris et de Rouen, [et malgré la
répugnance de l’impérieux monarque à céder sur ce
point].
Mgr de Laval éprouva aussi de l’opposition de la
part de l’archevêque de Rouen, [Mgr François de
Harlay], qui vit dans l’établissement du vicariat un
démembrement de son domaine.
D’après l’usage, les missionnaires partant pour les
pays lointains recevaient leurs pouvoirs de l’évêque du
lieu de l’embarquement ; et comme les partances pour
le Canada se faisaient le plus souvent de la Normandie,
ceux qui allaient évangéliser dans la Nouvelle-France
s’adressaient à l’archevêque de Rouen. Il s’était habitué
à regarder le Canada comme une portion de sa
province. Les pouvoirs que s’attribuait l’archevêque
[avaient été contestés par les Pères de la Compagnie de
Jésus jusqu’aux jours où Mgr de Harlay leur confia ou
plutôt leur confirma la gestion du spirituel dans la
colonie (1649) ; ils ne furent du reste jamais admis par
le Saint-Siège]. Il paraît que les évêques de Nantes et de
La Rochelle réclamaient aussi la Nouvelle-France
comme une dépendance de leurs diocèses. Malgré
l’appui que l’abbé Gabriel de Queylus reçut du
parlement de Rouen qui, de son côté, commençait à
craindre pour sa juridiction, Mgr de Laval partit pour la
Nouvelle-France au printemps de 1659, et fut admis à y
exercer les fonctions épiscopales.
L’abbé Gabriel de Queylus, nous l’avons vu (Livre
III, chap. 1) qui avait fini cependant par se faire
accepter à Québec comme grand vicaire [par le
supérieur des Jésuites, le Père de Quen], avait brigué
vainement la dignité dévolue à Mgr de Laval ; il déclina
sa juridiction. Il croyait avoir d’autant plus de droit au
nouveau siège, qu’il venait de fonder le séminaire de
Saint-Sulpice de Montréal, succursale de celui de
Paris ; créé quelques années auparavant grâce à
l’initiative de M. Olier. Le roi enjoignit alors à l’abbé
de reconnaître Mgr de Laval. (Lettre à d’Argenson, 14
mai 1659). [L’abbé se soumit du moins apparemment,
et, peu de temps après (22 octobre), il repassait en
France. Deux ans à peine s’étaient écoulés quand il
revint à Québec (3 août 1661) malgré la défense royale.
Il avait, en effet, obtenu de Rome une bulle qui
l’autorisait à créer à Montréal une cure indépendante du
vicariat apostolique. Il convient d’ajouter que, sur les
instances de Louis XIV, le nonce à Paris reçut
instruction d’arrêter l’exécution de cette bulle.
Cependant l’abbé de Queylus ne la présente pas moins
à Mgr de Laval. Celui-ci, justement irrité, sans savoir
d’ailleurs que le pape lui donnait raison, s’oppose à
l’établissement de la cure. Il veut empêcher l’abbé de
partir et va jusqu’à le menacer de suspense. L’abbé de
Queylus s’obstine. Il s’esquive nuitamment et vient
s’installer à Montréal (6 août). En vain Mgr de Laval
fulmine contre lui les censures ecclésiastiques], l’abbé
persiste dans sa rébellion. [Le conflit en était là lorsque
le baron d’Avaugour vint remplacer le vicomte
d’Argenson. Le nouveau gouverneur apportait l’ordre
du roi qui rappelait en France l’abbé de Queylus. Il se
rembarqua le 22 octobre 1661. Il devait revenir, animé
de tout autres sentiments, en 1668.]
Les Jésuites eurent la conduite des affaires
ecclésiastiques après 1633 et jusqu’à l’arrivée de Mgr
de Laval ; ce gouvernement passa alors de leurs mains
dans celles du clergé séculier. De ce jour les Jésuites se
bornèrent à l’évangélisation des sauvages et au soin de
leur collège à Québec. L’évêque organisa son clergé, et
pourvut à la desserte des cures et des missions.
Les cures étaient trop petites et trop pauvres pour
suffire seules à toutes leurs dépenses. Le roi dut
contribuer quelques années à leur entretien. Pendant son
séjour à Paris, à l’occasion de ses différends avec
d’Avaugour, Mgr de Laval obtint la permission de
fonder un grand séminaire à Québec pour former des
ecclésiastiques (avril 1663), et d’affecter au soutien de
cet établissement toutes les dîmes, « tant de ce qui naît
par le travail des hommes que de ce que la terre produit
d’elle-même », à condition que le séminaire pourvoirait
à la subsistance des curés dans les paroisses. Le roi
approuva alors que les curés fussent amovibles et
révocables au gré de l’évêque et de ses successeurs. Les
dîmes furent en même temps fixées au treizième.
Devant l’opposition qui se manifestait parmi la
population, [Mgr de Laval décida de réduire la dîme au
vingtième pour six années d’abord (1663) et ensuite
pour sa vie durant (1664). Néanmoins, le prélat eut
beau déclarer qu’elle ne porterait pas sur les œufs, les
légumes et le bois à brûler, que le « travail des
hommes » signifiait seulement le « labourage de la
terre », les colons refusèrent pendant quatre ans de la
payer.] Le Conseil souverain prit sur lui (23 août 1667),
de la réduire au vingt-sixième et d’en affranchir, pour
une durée de cinq ans, les terres nouvellement
défrichées. Son ordonnance fut confirmée par un édit
royal (mai 1679) ; elle a constitué depuis la
jurisprudence sur cette matière. Mgr de Laval n’avait eu
assurément que des motifs louables en demandant une
contribution du treizième, car il sacrifia lui-même tout
ce qu’il possédait pour soutenir son clergé. Mais il
s’était mépris sur les ressources des habitants.
Les Récollets, qu’une cause secrète empêcha de
revenir au Canada avant 1669, s’offrirent à desservir les
cures gratuitement « se contentant des aumônes qu’on
voudrait leur faire ». Cet excès de zèle augmenta
l’éloignement du clergé séculier pour ces religieux qui,
dans toutes les difficultés, penchaient pour les laïques.
Plus tard, en 1694, Mgr de Saint-Vallier, jusque-là bien
disposé envers leur communauté, lança un mandement
contre ceux de Montréal en démêlé avec lui, et mit leur
église en interdit.
En vertu de l’approbation donnée par le roi à
l’établissement du séminaire de Québec, Mgr de Laval
continua à déléguer, aux fonctions curiales, des prêtres
qu’il changeait ou révoquait à son gré. D’ailleurs les
colons et les curés avaient transporté en Canada les
privilèges et les libertés dont ils jouissaient dans leur
ancienne patrie. À leur demande, Louis XIV rendit les
cures fixes, en ordonnant de les conférer à des titulaires
perpétuels. En 1678, il y avait dans la Nouvelle-France
[une douzaine de paroisses ; deux ou trois cures
seulement étaient fixes].
L’édit du mois de mai 1679 régla à la fois la
question de l’inamovibilité des curés et la question des
dîmes. « Nous ayant été rapporté, dit le roi, que divers
seigneurs et habitants de notre pays de la Nouvelle-
France désiraient avoir des curés fixes pour leur
administrer les sacrements, au lieu de prêtres et curés
amovibles qu’ils avaient eus auparavant, nous aurions
donné nos ordres et expliqué nos intentions sur ce sujet
les années dernières ; et étant nécessaire à présent de
pourvoir à leur subsistance et au bâtiment des églises et
paroisses..., nous ordonnons ce qui suit : Les dîmes,
outre les oblations et les droits de l’Église,
appartiendront entièrement à chacun des curés, dans
l’étendue de la paroisse où il est, et où il sera établi
perpétuel, au lieu du prêtre amovible qui la desservait
auparavant... » L’ordonnance du Conseil souverain
(1667) concernant la quotité des dîmes est confirmée.
Si la dîme ne suffit pas pour la subsistance du curé, le
seigneur et les habitants fourniront le supplément
nécessaire. En cas de subdivision d’une paroisse, les
dîmes de la portion distraite appartiendront au nouveau
curé, sans que l’ancien puisse prétendre à aucun
dédommagement.
Les ordres de la Cour étaient positifs : il fallait
obéir. Mgr de Laval parut consentir à tout. Le
gouverneur, l’intendant et les principaux habitants
convinrent qu’il serait payé cinq cents livres par année
à chaque curé (7 octobre 1678). En 1680, le roi ordonna
aux habitants de fournir cette somme ; elle s’élevait à
plus que la dîme. Il y eut une assemblée publique, en
présence du gouverneur, de l’intendant et du Conseil.
Seigneurs et habitants y déclarèrent qu’ils ne pouvaient
donner plus du vingt-sixième de leurs grains. On résolut
de prier le roi de suppléer ce qui manquerait. [Louis
XIV acquiesça à cette demande. Il donna chaque année
8000 livres pour l’entretien des cures, sans compter de
nombreuses gratifications : 28 000 livres (1667) ;
16 000 livres, (1669-1670) ; 12 000 livres (1682) ;
13 000 livres (1687) ; 34 000 livres (1689) ; 46 400
livres (1701). Dans les derniers temps de son règne, le
roi accordait encore une somme de 20 000 livres
annuellement pour la même fin.]
Ces difficultés rendirent la loi difficile à observer ;
car, au fond, Mgr de Laval et le séminaire furent
toujours défavorables à la fixation des cures. Mgr de
Saint-Vallier, successeur de Mgr de Laval, y parut
moins opposé ; ce qui le brouilla avec le séminaire.
Celui-ci pensait que, pour faire subsister plus aisément
le clergé séculier et aussi pour le sanctifier plus
parfaitement, il fallait ne faire de tous les prêtres qu’un
seul corps sous l’autorité de l’évêque et la direction du
séminaire lui-même, auquel Mgr de Laval avait donné
un grand rôle dans son plan de gouvernement
ecclésiastique. Du reste le séminaire de Québec avait
été affilié en 1665 par son fondateur à celui des
Missions étrangères de Paris. Ce bel établissement était
doté en terres achetées dans le pays. Le 9 octobre 1668,
cinq ans après sa fondation, Mgr de Laval avait créé un
petit séminaire, ou collège, qui ne fut guère jusqu’à la
conquête qu’une école préparatoire aux études du
collège des Jésuites, mais qui a rendu depuis des
services éminents aux lettres en Canada. C’est de lui
que l’université Laval est sortie, en 1852. [Près de sept
cents] élèves y reçoivent aujourd’hui une instruction
classique.
[Cependant, des infirmités cruelles qui épuisèrent
prématurément sa robuste constitution devaient amener
Mgr de Laval, en 1685, à résigner les fonctions qu’il
remplissait depuis un quart de siècle. Le courageux
prélat n’en voulut pas moins se rendre en France pour
préparer les voies à son successeur et à la fois pour
présenter lui-même à Louis XIV sa démission. Mais il
n’allait pas tarder à reprendre la route du Saint-Laurent.
Après une retraite prolongée, partagée entre sa
sollicitude pour les pauvres et l’intérêt qu’il portait
toujours à son cher séminaire, le grand évêque de
Québec rendit l’âme le 6 mai 1708, âgé de quatre-vingt-
cinq ans, laissant à l’Église et à la colonie française du
Canada une mémoire ennoblie par tant de labeur, de
dévouement et de sainteté.]
[Mgr de Laval eut pour successeur, Mgr Jean-
Baptiste de la Croix Chevrières de Saint-Vallier. Né à
Grenoble le 14 novembre 1653, il possédait une fortune
personnelle. Il avait été l’un des aumôniers de la Cour ;
il était venu une première fois au Canada (1685), en
qualité de grand vicaire de Mgr de Laval. De retour en
France l’abbé de Saint-Vallier fit une donation de
42 000 livres au séminaire de Québec. Il fut sacré
évêque le 25 janvier 1688 ; les bulles du Souverain
Pontife, Innocent XI, sont datées du 27 juillet
précédent. Il obtint de Louis XIV de nouvelles
gratifications pour le clergé canadien, en plus de 15 000
livres destinées à la construction d’un palais épiscopal.]
Mgr de Saint-Vallier rentra à Québec le 31 juillet
1688, revêtu de la prélature. [Il avait eu en France des
difficultés avec son prédécesseur au sujet des dépenses
du séminaire. À son retour, il révoqua des curés
nommés par Mgr de Laval et alla jusqu’à retrancher à
d’autres leur supplément]. Cela commença d’éveiller
les soupçons. Il voulut ensuite séparer du séminaire la
paroisse et le chapitre, ce qui déplut davantage encore.
Aux yeux de plusieurs, le nouveau prélat passa pour
avoir un esprit inquiet et emporté. [Des pourparlers
s’engagèrent entre le gouverneur, le séminaire et
l’évêque. On finit par soumettre le différend à la Cour.
Le séminaire ayant eu gain de cause (1689), Mgr de
Saint-Vallier se rendit alors auprès du roi pour solliciter
son intervention. L’archevêque de Paris, Mgr François
de Harlay, et le P. La Chaise, confesseur de Louis XIV,
furent désignés comme arbitres. Cette fois, on donna
raison à l’évêque de Québec]. Par suite, le roi, en 1692,
enjoignit de se conformer dans ce pays à sa déclaration
de 1686, donnée pour tout le royaume, qui défendait de
nommer des curés amovibles, sous quelque prétexte que
ce fût. La réunion de la cure de Québec au séminaire fut
confirmée par Louis XIV, en 1697.
Plus tard (1716) Mgr de Saint-Vallier fit des
règlements pour mettre l’Église du Canada sur le même
pied que celle de France, où la subordination des
ecclésiastiques, des séminaires notamment, à leurs
évêques, était mieux pratiquée. Il se plaignait que le
séminaire de Québec ne formait pas de prêtres en
nombre suffisant. Toutefois dix-huit Canadiens avaient
reçu les ordres sacrés depuis cinq ans. Le séminaire à
son tour reprochait à Mgr de Saint-Vallier de ne pas
suivre l’ordonnance sur l’inamovibilité des curés en
voulant faire desservir des paroisses par les Récollets.
La solution de la question des libertés gallicanes ayant,
par la suite, détourné de son attention les affaires
religieuses, la Cour ferma les yeux sur les infractions à
l’arrêt de 1692. Et, peu à peu, les curés redevinrent
amovibles comme auparavant.
Depuis la conquête du Canada, le principe de
l’amovibilité s’est généralisé sans que les curés ni les
paroissiens aient manifesté aucune opposition. Pour se
dérober à l’édit de Louis XIV, l’évêque se réserve, dans
ses lettres de nomination, le droit de révoquer le curé
qu’il pourvoit d’un bénéfice.
Le chapitre de Québec que Mgr de Laval avait
constitué en 1684 disparut peu après la cession de ce
pays à l’Angleterre. Il n’était point électif comme les
chapitres de France, et se composait d’un doyen, d’un
grand chantre, d’un archidiacre, d’un théologal, d’un
pénitencier, de huit chanoines [et de quatre chapelains
ou vicaires]. Après 1713, le roi nomma aux deux
premières charges et l’évêque aux autres. Depuis la fin
du chapitre, l’évêque administre seul son diocèse, en
toute autorité. Mais la prudence et les vertus qui ont
distingué les prélats canadiens jusqu’à ce jour les ont
empêchés d’abuser d’un aussi grand pouvoir.
L’histoire du gouvernement ecclésiastique nous
conduit naturellement à parler des institutions
religieuses placées sous la direction ou la surveillance
du clergé.
L’amour des lettres et la charité ont formé en
Canada tous les grands établissements destinés à
l’instruction publique ou au soulagement des
malheureux et des souffrants. Le collège des Jésuites, à
Québec, fut créé en 1635, principalement par les
libéralités de M. Rohault, marquis de Gamaches. [Peu
après, en 1637, la duchesse d’Aiguillon et son oncle le
cardinal de Richelieu constituaient une dotation
annuelle de 15 000 livres et assuraient ainsi la fondation
de l’Hôtel-Dieu du Précieux-Sang de Québec.] Les
Hospitalières de Dieppe y furent envoyées en 1639. [La
même année Mme de La Peltrie tenait à honneur de
pourvoir à l’établissement du couvent des Ursulines,
dont la première supérieure, nous l’avons vu (livre III,
chap. 1er), fut la Mère Marie de l’Incarnation. Cette
maison d’éducation compte actuellement environ huit
cents élèves]. L’Hôpital-Général de Québec devait
s’ouvrir en 1693 par les soins de Mgr de Saint-Vallier
qui le destinait à remplacer un bureau des pauvres que
les citoyens de la ville avaient établi quatre ans
auparavant ; car il était défendu de mendier. [D’autre
part, grâce à une nouvelle largesse de Mme de Bullion,
qui versait tout d’abord pour cette œuvre plus de 42 000
livres, où elle fut secondée, dès la première heure, par]
Jeanne Mance, l’Hôtel-Dieu de Saint-Joseph s’élevait
en 1643 à Montréal. [Mme de Bullion ajouta par la
suite à ses nombreuses donations une rente viagère
destinée à subvenir aux besoins de l’humble initiatrice.]
À ces fondations venaient se joindre, l’année suivante
(1694), l’Hôpital-Général et l’Institut des Frères
Hospitaliers de Montréal sous la direction de François
Charon.
La Congrégation de Notre-Dame fut instituée pour
l’éducation des jeunes filles du peuple plus
particulièrement par la sœur Marguerite Bourgeoys, née
à Troyes, en Champagne, (17 avril 1620). La sœur
Bourgeoys était une pauvre religieuse inconnue, sans
influence et sans fortune. Ayant visité Montréal une
première fois (1653), elle y revint en 1658 et jeta les
fondements de cette Congrégation combien florissante
aujourd’hui. On dit qu’elle n’avait pour toute ressource
que dix francs lorsqu’elle commença cette entreprise.
Mais son zèle et son dévouement lui valurent
l’encouragement de personnes riches du Canada et
surtout de la France, où elle fit plusieurs voyages.
[Aussi bien, avec une ardeur laborieuse et persévérante,
la sœur Bourgeoys s’était mise à la tâche et, de 1658 à
1666, elle enseigna les rudiments de la grammaire et du
calcul aux petits garçons de Ville-Marie]. La
Congrégation de Notre-Dame possède aujourd’hui,
dans les villes et dans les campagnes de vastes écoles,
dont les fruits attestent sans cesse les mérites et l’utilité.
[Sous le régime français, elle avait neuf établissements ;
à l’heure actuelle elle en dirige, tant au Canada qu’aux
États-Unis, cent quatre-vingt dix-huit, à part cinq
collèges, six Écoles Normales, deux écoles ménagères,
avec un total de 56 000 élèves.]
L’instruction des garçons était abandonnée au
clergé, qui fut, pour ainsi dire, le seul corps enseignant,
avec les religieux, sous le régime français. Le
gouvernement s’en occupa fort peu lui-même. [Mgr
François de Laval, non content d’ouvrir une école
élémentaire au Château-Richer (1674), après nombre
d’autres, avait créé au village de Saint-Joachim, au pied
du cap Tourmente, une sorte de ferme
d’expérimentation qui était aussi une école d’arts et
métiers. Ses élèves, comme ceux du petit séminaire,
allaient se distinguer au siège de Québec (1690). Il se
trouvait au collège des Jésuites à Québec, en 1669,
cinquante pensionnaires et autant d’externes ; la classe
primaire aurait eu, à la fin du siècle, plus d’une centaine
d’écoliers. Le petit séminaire groupait vingt-cinq élèves
de 1675 à 1685, et quatre-vingts en 1700. De leur côté,
à Montréal, les Messieurs de Saint-Sulpice tenaient
depuis 1666, une petite école dans leur séminaire ; et
les Pères Jésuites y enseignèrent aussi à leur maison
dite la « Résidence » (1692). À peu près au même
temps (1694), les frères Charon fondèrent une école qui
occupait une pièce de l’Hôpital-Général ; quelques
années après (1718-1730), ils établirent, dans les
paroisses environnantes, des instituteurs qu’ils étaient
allés chercher en France.]
À vrai dire, il n’y avait guère d’écoles pour les
garçons que dans les villes. [Les campagnes
manquèrent d’instituteurs résidants jusqu’en 1718.] On
se contentait des connaissances nécessaires pour le
courant des emplois et des affaires. [C’est l’intendant
Jean Talon qui eut idée de fonder une Académie de
marine. En 1671, il inaugura un cours d’hydrographie à
Québec que professèrent tour à tour des Pères jésuites
parmi lesquels le R. P. Bonnécamps, et des laïques,
comme J.-B. Franquelin et Louis Jolliet]. Les Jésuites
étaient ceux qui, par état, devaient tenir le premier rôle
dans l’enseignement. [Leurs programmes d’études
comprenaient la grammaire, les humanités, la
rhétorique, la philosophie, la théologie, les
mathématiques et l’hydrographie. Leurs élèves avaient
souhaité la bienvenue au gouverneur d’Argenson
(1658) dans trois langues. Il y eut même, dès 1666, au
collège des Jésuites, une soutenance de philosophie où
l’intendant Talon argumenta en latin.]
D’un autre côté il ne fut jamais question d’aucun
plan général d’instruction publique. La métropole
devait expier la première son oubli à la fois coupable et
impolitique. Si les Canadiens, au lieu de se livrer à la
chasse, à la vie aventureuse, comme le faisait un grand
nombre, s’étaient donnés à l’agriculture, au commerce,
aux arts, leurs succès auraient attiré des colons ; et
quand éclata la guerre de Sept ans, le Canada eut sans
doute été plus riche, plus populeux ; il aurait pu opposer
à ses ennemis une résistance plus heureuse. Du reste
l’imprimerie fut introduite au pays en 1764 seulement.
[Le gouverneur La Galissonnière avait bien proposé au
roi, (1749) d’établir une imprimerie à Québec pour la
publication des ordonnances et des règlements de
police, mais ce fut en vain. C’est à l’Imprimerie royale
de Paris que le gouvernement de la Nouvelle-France
faisait exécuter ce travail.]
L’organisation ecclésiastique a conservé jusque
après la conquête la forme qui lui avait été donnée sous
Louis XIV. Quoique relevant immédiatement du Saint-
Siège, les prélats et une grande partie des curés, avant
cette époque, étaient fournis par le clergé de France.
Chacun sait que ce corps si illustre, étant constitué en
pouvoir politique, a pris une part active à toutes les
révolutions qui ont agité la société française. Fidèles à
leurs traditions, ceux de ses membres qu’il envoya en
Canada voulurent agir comme lui. Ils ne prévoyaient
pas qu’avec les éléments de la société américaine, cette
conduite ne pourrait se prolonger au delà d’un certain
terme, que la conquête est venue précipiter.
Les disputes qui s’élevèrent en France au sujet des
libertés de son Église ne troublèrent point la faible
population éparse sur les bords du Saint-Laurent.
[Plusieurs personnes au Canada, animées d’une foi
enthousiaste, se laissèrent entraîner vers le
mysticisme :] Mme d’Ailleboust, la femme du
gouverneur, s’était vouée à Jésus-Christ dès sa
jeunesse, inspirée qu’elle était par la grâce intérieure et
par l’amour pur et désintéressé ; et dans le mariage, elle
conserva sa pureté virginale. Devenue veuve, elle fut
recherchée par un autre gouverneur, Courcelle, et par
l’intendant Talon ; mais, comme Mme Guyon, et avant
elle Mme de Chantal, elle refusa constamment les partis
les plus avantageux. Mme d’Ailleboust avait de grands
biens et les donna à l’Hôtel-Dieu de Québec, où elle
mourut (1685), suivant le langage de la Mère
Juchereau, « avec l’esprit de prophétie, le don des
larmes, le discernement des esprits et plusieurs autres
grâces gratuites ». (Histoire de l’Hôtel-Dieu de Québec,
I, p. 496).
Bibliographie
Ouvrages à consulter. Abbé Bertrand de la Tour,
Mémoires sur la vie de M. de Laval, Cologne, 1761. –
Abbé Faillon, Histoire de la colonie française en
Canada, tome II et III. – Abbé Auguste Gosselin, Vie
de Mgr de Laval, premier évêque de Québec, 1622-
1708, nouvelle édit., Québec, 1906, 2 vol. ; du même,
L’Église du Canada depuis Monseigneur de Laval,
tome I, Québec, 1911. – Le P. Camille de
Rochemonteix, Les Jésuites et la Nouvelle-France au
XVIIe siècle, déjà cité. – Mgr Camille Roy,
Monseigneur de Laval, Québec, 1923. – Gaillard de
Champris, Monseigneur de Montmorency Laval, Paris,
1924. – Abbé Amédée Gosselin, l’Instruction en
Canada sous le régime français, 1635-1760, Québec,
1911. – M. Barbeau, Au cœur de Québec, Montréal,
1934, pp. 92-113. – Dom Albert Jamet, Marguerite
Bourgeoys, Île de Montréal, 1942, 2 vol. Dans
l’Histoire du cardinal de Richelieu de G. Hanotaux,
tome II, et tome V, il est souvent parlé de la duchesse
d’Aiguillon et de Mme de Bullion. – Abbé Auguste
Gosselin, Mgr de Saint-Vallier et son temps, Évreux,
1899. – Les Annales de l’Hôtel-Dieu de Québec, pub.
avec une introduction et des notes par Dom Albert
Jamet, Québec, 1939. – Le P. P. Archambault, s. j. Sur
les pas de Marthe et de Marie, en collaboration,
Montréal, 1929. – L’Hôtel-Dieu, premier hôpital de
Montréal, 1642-1763, par Sœur Mondoux, tome I,
Montréal, 1942.
Livre quatrième
Chapitre premier
De Mézy à Frontenac
1664-1682
[On a vu plus haut (Livre III, chapitre III) surgir les
premiers différends entre le gouverneur Mézy et une
partie du Conseil souverain (1664)]. L’opposition que
l’abbé de Charny, représentant de Mgr de Laval, ainsi
que Louis Rouer, de Villeray, Jean Juchereau de La
Ferté, Denis-Joseph Ruette d’Auteuil, de Monceaux,
firent à l’élection du syndic des habitants, Jean Le Mire,
brouilla entièrement Mézy avec le prélat. Au vrai le
gouverneur n’avait au Conseil que deux partisans :
Mathieu D’Amours et Le Gardeur de Tilly. Le peuple
aussi était bien pour lui ; mais le peuple n’avait aucune
influence sur le Conseil. Ainsi il ne restait plus au
gouverneur qu’à se soumettre à la volonté de l’évêque,
[fort de la majorité du Conseil et de l’appui du
procureur général, Jean Bourdon], ou bien à former une
majorité à sa dévotion, en essayant les chances d’un
coup d’État, cette dernière ressource des pouvoirs
faibles et chancelants. On connaît assez déjà le
caractère de Mézy pour dire quel parti il allait prendre.
Il suspendit de leurs fonctions les trois partisans de Mgr
de Laval, Villeray, La Ferté et d’Auteuil en même
temps que le procureur général, sous le double prétexte
que le prélat, qui les avait désignés à son choix, les
comptait pour ses créatures ; « qu’ils avaient voulu se
rendre les maîtres du Conseil, contre les intérêts du roi
et du public, dans le but de favoriser des particuliers ;
qu’ils avaient formé et fomenté des cabales,
contrairement à leur devoir et au serment de fidélité
qu’ils avaient prêté au roi. » (Ordre de M. de Mézy de
faire sommation à l’évêque de Pétrée, 13 février 1664).
Le roi, il est probable, suivant l’usage en France où
le clergé constituait le premier ordre de l’État, avait
adjoint le chef ecclésiastique de la Nouvelle-France au
gouverneur pour la nomination annuelle des conseillers.
Cette attribution partagée, qui dura jusqu’en 1675,
mettait l’évêque au même rang que le gouverneur.
[« M. l’évêque et M. le gouverneur, écrit à ce propos
Marie de l’Incarnation, sont nommés les chefs du
Conseil » (1663)]. Mgr de Laval devenait par là le rival
du gouverneur et un observateur de sa conduite dans
l’exercice de l’une des prérogatives les plus importantes
de la Couronne. Ce système de surveillance devait être,
et fut, en effet, une cause fréquente de difficultés.
À la vérité, en révoquant de sa seule autorité la
majorité des membres du Conseil, Mézy avait violé
l’édit royal de 1662 ; s’il ne pouvait nommer les
conseillers sans le concours de l’évêque, il ne pouvait
non plus les suspendre sans son assentiment, et cet
assentiment nécessaire lui avait été refusé après une
interpellation faite au prélat par d’Angoville, major du
fort Saint-Louis (13 février 1664). Le prélat avait
répondu trois jours après qu’ayant été informé par M.
Colbert de la venue prochaine de M. de Tracy, nommé
lieutenant général du roi dans les deux Amériques, il ne
pouvait consentir à ce changement de personnes avant
son arrivée. [« Ni ma conscience, ni mon honneur,
déclarait Mgr de Laval, ni le respect et l’obéissance que
je dois aux volontés du roi, ni la fidélité et l’affection
que je dois à son service ne me permettent de procéder
à la nomination d’autres conseillers ou officiers jusqu’à
ce que, dans un jugement légitime, les personnes
inculpées aient été convaincues des crimes dont on les
accuse. » (16 février 1664).] Cela n’avait pas arrêté
Mézy ; au contraire, il fit publier, au son du tambour,
son ordonnance d’interdiction. [Pendant ce temps-là, la
justice était en suspens.] Le gouverneur voulut
remplacer les conseillers interdits en se servant d’un
moyen qui doit paraître étrange à cause de la nature du
gouvernement, mais qui montre que Mézy désirait avoir
le concours du peuple. Il convoqua une assemblée
publique pour choisir des conseillers nouveaux selon
l’avis des habitants. Par cet appel au peuple il entendait
faire voir qu’il avait été induit en erreur à son premier
choix, et que, ne connaissant pas encore assez les
hommes et les choses de la colonie, il avait besoin
d’être éclairé par l’opinion publique. Comme on devait
s’y attendre, d’après les raisons de convoquer le
Conseil et les accusations portées contre certains de ses
membres, Mgr de Laval avait déjà refusé son
consentement et les nominations n’eurent pas lieu.
[Cependant, le gouverneur quelque temps après se
réconciliait avec les conseillers interdits et les
réintégrait dans leurs fonctions.]
Les choses en restèrent là, jusqu’au moment où se
renouvela le Conseil. Alors, le gouverneur, après avoir
fait inviter Mgr de Laval, lequel s’excusa de ne pouvoir
assister à la réunion, remplaça les membres suspendus :
Villeray, d’Auteuil et La Ferté, par Denys, La Tesserie
et Féronne Dumesnil. Il révoqua aussi le procureur
général Bourdon, qui était présent, et qui dénia à Mézy
le droit de le destituer, puisque l’édit de création du
Conseil, en prescrivant la nomination annuelle des
membres, gardait le silence à son égard. Le gouverneur
passant outre aux objections, nomma Louis Théandre
Chartier de Lotbinière à sa place. [Le greffier en chef
du Conseil, Peuvret de Mesnu, fut de même renvoyé et
eut pour successeur Michel Filion (18, 19, 24 septembre
1664). Mézy ne s’en tint pas là]. Il fit embarquer
ensuite pour l’Europe, de sa seule autorité, Bourdon et
Villeray, mettant fin ainsi, par une sorte de révolution
du palais, à la querelle commencée au sujet du syndic
municipal de Québec.
Ces débats avaient beaucoup agité l’opinion au
dehors. Le public blâma la violence du gouverneur, qui
s’était laissé emporter au delà des bornes de la légalité.
D’autre part le clergé monta en chaire pour défendre
son chef. [Au dire des Pères Jésuites, Mézy « fit publier
à son de tambour une carte d’injures contre M.
l’Évêque et autres... M. le Gouverneur se plaignait tout
haut qu’on lui refusait la confession et l’absolution :
mais nostre response estoit que Dieu sçavoit tout. »
(Jour. des Jésuites, 5 octobre 1664).] Le gouverneur, du
reste, pour convaincre de sa bonne foi les Pères qui
l’accusaient de violence et d’avarice, [s’était ouvert à
eux dans une lettre adressée à leur supérieur, le P.
Jérôme Lalemant (28 février 1664). Il y exprimait sa
reconnaissance à Mgr de Laval pour sa nomination de
gouverneur de la Nouvelle-France. Mais cela, insistait-
il, « ne doit entrer en nulle considération pour le regard
du service du roi et de la fidélité que nous sommes
obligé de rendre à Sa Majesté ». Il rappelait qu’on
l’avait représenté à l’évêque et au clergé comme un
calomniateur, un mauvais juge et un ingrat ; qu’on
menaçait de lui interdire l’entrée des églises et de lui
refuser les sacrements. Déclarant ensuite « qu’il ne sait
comment concilier ses obligations envers l’évêque et
envers le roi », il terminait ainsi : « ... nous sommes
obligé d’avoir néanmoins recours aux Révérends Pères
Casuistes de la maison de Jésus pour nous dire en leur
conscience ce que nous pouvons pour la décharge de la
nôtre et pour garder la fidélité que nous devons avoir
pour le service du roi ». À quoi le P. Jérôme Lalemant
répondit en ces termes : « Le différend entre les deux
autorités est tout à la fois du ressort du tribunal de la
conscience et celui du civil ; pour le premier, il faut
s’en rapporter au confesseur ; quant au second, ce n’est
pas à des religieux de juger de quel côté est le tort. »
(Le P. J. Lalemant à M. le gouverneur, fin février
1664).]
Pendant ce temps, Villeray et Bourdon parvenaient à
Paris ; Mgr de Laval et les conseillers suspendus les
avaient chargés d’exposer leurs griefs devant le roi.
Villeray n’eut qu’à se présenter pour obtenir pleine
réparation de la Cour, fort mécontente de Mézy et de
ses appels au principe électif et au peuple. Louis XIV
voulut même en faire un exemple pour l’instruction des
gouverneurs futurs. Quoiqu’il eût déjà décidé de le
rappeler, il ordonna qu’il fût arrêté, jugé et renvoyé en
France pour satisfaire à sa justice et au repos de ses
peuples. Sa disgrâce était encore plus complète que
celle du baron d’Avaugour. De tous ces débats, Colbert
avait conclu [qu’il faudrait dorénavant choisir, pour le
gouvernement du Canada « des chefs qui fussent de
caractère à ne donner aucune prise sur leur conduite, et
à ne pas souffrir qu’on partageât avec eux une autorité
dont il convenait qu’ils fussent seuls revêtus... sauf à
prendre de bonnes précautions pour donner des bornes à
la puissance des ecclésiastiques et des missionnaires ».
(Instruction à Talon, 27 mars 1665. Voir aussi le P. C.
de Rochemonteix, II, p. 391).]
C’est au même temps que le Canada fut concédé à la
Compagnie des Indes occidentales. Par édit royal, du 28
mai 1664, cette compagnie gigantesque devint
maîtresse des possessions françaises dans l’hémisphère
américain, et sur la côte africaine de l’Atlantique, en
toute seigneurie, propriété et justice, moyennant foi et
hommage et les ordinaires obligations de peupler les
établissements, d’en développer le commerce, et de
soutenir les dépenses de leur entretien. [Elle reçut, en
outre, le monopole du commerce et de la navigation
pour une durée de quarante ans]. Sur sa demande, le roi
nomina directement les gouverneurs et intendants
provinciaux, et de même aussi un vice-roi pour toute
l’Amérique. C’est ainsi que Louis XIV retint en
quelque sorte son autorité sur l’administration de la
Nouvelle-France. Un vieil officier de mérite, Alexandre
de Prouville, marquis de Tracy, conseiller du roi, eut la
charge de lieutenant général en l’Amérique méridionale
et septentrionale [à la place du vice-roi, le maréchal
d’Estrades qui était alors ambassadeur en Hollande.
(Commission du 19 novembre 1663)]. Il devait se
rendre dans les Antilles françaises afin d’y mettre
l’ordre, et ensuite dans la Nouvelle-France, où il
travaillerait à consolider le Canada au dedans comme
au dehors ; évitant les discussions avec les Jésuites :
c’étaient des difficultés avec eux, disait le ministre, [sur
la foi des affirmations de Mézy], qui avaient amené le
rappel des gouverneurs d’Avaugour et ensuite de Mézy.
(Mémoires de Colbert à Tracy, 15 nov. 1664).
Daniel de Remy, seigneur de Courcelle, fut désigné
pour succéder à Mézy, comme gouverneur général de la
Nouvelle-France (23 mars 1665). [Né en 1628 d’une
ancienne famille originaire de l’Artois, il occupait le
poste de lieutenant gouverneur de Thionville au
moment de sa nomination. Il était célibataire. En même
temps] Louis XIV choisissait Jean Talon pour remplir
les fonctions d’intendant de la justice, police et finances
dans la colonie, à la place de Louis Robert qui ne vint
jamais en Amérique. [Talon naquit à Châlons-sur-
Marne, en Champagne, vers 1625. Ses ancêtres, partis
d’Irlande, avaient émigré en France. Il appartenait à
cette branche de la famille qui comptait au dix-septième
siècle des avocats et des parlementaires réputés, dont
quelques-uns inclinaient fortement vers le gallicanisme.
Ainsi que Colbert, Talon fut élève des Jésuites et fit ses
études au collège de Clermont. Plus tard, entré dans
l’administration militaire, il avait par ses aptitudes
remarquables, sa pondération et sa perspicacité qui
perçaient déjà, attiré sur lui l’attention et la faveur du
cardinal Mazarin. Dès lors il était nommé commissaire
à l’armée de Turenne dans les Flandres. Son
avancement fut rapide. Il allait recevoir à trente ans
l’intendance du Hainaut, prélude de celle qu’il occupait
maintenant en Nouvelle-France.] Le nouveau
gouverneur et Talon furent chargés par le roi
conjointement avec le marquis de Tracy d’informer
contre le gouverneur révoqué et de lui faire son procès.
[Sur ces entrefaites, au cours du printemps, Mézy
était atteint d’une grave maladie. Sentant sa fin
prochaine, il voulut se réconcilier avec Mgr de Laval, et
fit mander le prélat à son chevet. D’ailleurs, ignorant
encore qu’il était rappelé], il avait, peu de temps avant
d’expirer, le 6 mai 1665, adressé au marquis de Tracy
une lettre où il disait, à propos de ses relations avec
l’évêque de Pétrée et les Pères Jésuites, notamment :
« Vous éclaircirez bien mieux que je n’ai pu le faire ce
que j’ai mandé au roi touchant leur conduite dans les
affaires temporelles. Je ne sais néanmoins si je ne me
serai point trompé, en me laissant trop légèrement
persuader... C’est pourquoi, si vous trouvez quelque
défaut dans mes procédés, je vous conjure de le faire
connaître au roi, afin que ma conscience n’en puisse
être chargée. » (Lettre à Tracy, 25 avril 1665).
La Cour avait envoyé l’ordre de se préparer pour
pousser la guerre avec vigueur contre les Iroquois. Une
levée de volontaires fut décidée, et l’on annonça
l’arrivée prochaine du régiment de Carignan-Salières.
[Ce corps d’infanterie faisait partie de six mille
hommes de troupes commandés par le comte de
Coligny, que la France expédia, en 1664, au secours de
l’empereur d’Allemagne, Léopold, contre les Turcs ; il
eut l’honneur de la journée décisive de Saint-Gothard,
sur le Raab, où Montecuculli, général des Impériaux,
défit complètement le grand-vizir, Koeprilü (1er août).
Ce régiment avait auparavant pris part, à la guerre de la
Fronde, aux combats d’Étampes, en Beauce, et du
faubourg Saint-Antoine, à Paris, pour les royalistes
(1652).]
Le marquis de Tracy atteignit Québec le 30 juin
1665, [avec quatre compagnies des régiments de
Champbellé, Orléans, Poitou et de Broglie (Relations
des Jésuites, 1665. Journal des Jésuites, p. 332. État
général de la défense faite à cause des troupes en
Canada, 15 juin 1666)]. Il débarqua au milieu des
acclamations du peuple qui l’accompagna jusqu’à la
cathédrale. Mgr de Laval vint le recevoir sur le parvis, à
la tête de son clergé, et le conduisit au pied du chœur,
où avait été préparé un prie-Dieu, que le pieux vice-roi
refusa, voulant s’agenouiller humblement sur le pavé nu
de l’église. Après le chant du Te Deum, le prélat le
reconduisit avec les mêmes honneurs. Le gouverneur
reçut ensuite les hommages de toutes les autorités de la
colonie.
[Déjà (18-19 juin), quatre compagnies du régiment
de Carignan-Salières étaient venues au Canada. Elles
furent suivies, en août et en septembre, de seize autres,
sous les ordres du colonel Henry de Chapelas, sieur de
Salières ; son fils âgé de quinze ans l’accompagnait.
Les vingt-quatre compagnies comprenaient environ
treize cents hommes. Parmi eux se trouvaient plus
d’une vingtaine de protestants, dont le capitaine
Berthier, qui se convertirent au catholicisme, un mois à
peine après leur débarquement.] Courcelle, Talon, et un
grand nombre de familles d’artisans et d’engagés,
arrivèrent aussi cette même année à Québec (12
septembre). [Suivant le Journal des Jésuites, (1665) on
y comptait quatre-vingt-deux femmes et huit jeunes
filles, et cent trente hommes. Marie de l’Incarnation, de
son côté, parle de deux cents hommes de travail. (Lettre
du 28 juillet 1665).] Ils amenèrent des bœufs, des
moutons, des chèvres, et les premiers chevaux (sauf une
exception) qu’on eût encore vus dans le pays. Ce noble
animal excita l’admiration des indigènes, qui
s’étonnaient de le voir si souple et si docile à la volonté
de l’homme.
Dès que le vice-roi eut reçu les renforts, il songea à
réprimer les Iroquois. [Il dépêcha aux Trois-Rivières
quatre compagnies royales avec des sauvages et des
volontaires canadiens commandés par Jean-Baptiste Le
Gardeur de Repentigny]. Sa tâche était plus difficile
qu’il ne l’avait pensé. Il fit élever trois forts sur la
rivière Richelieu, où quelques ouvrages avaient déjà été
construits plusieurs années auparavant ; il plaça ces
forts, l’un à Sorel, [à l’embouchure du Richelieu,]
l’autre à Chambly, au pied des rapides, et le troisième
[appelé Sainte-Thérèse], à trois lieues plus haut. [La
direction des travaux avait été confiée aux capitaines
Pierre de Sorel, Jacques de Chambly et du colonel de
Salières]. Tracy nomma au commandement de ces forts
des officiers dont deux au moins, Sorel et Chambly ont
laissé leurs noms à ces lieux. Un autre poste fortifié fut
établi, l’année suivante, à Sainte-Anne, [dans l’île La
Motte, à l’entrée du lac Champlain.] Ces petits
ouvrages arrêtèrent d’abord les Iroquois, et cette année-
là les récoltes se firent assez tranquillement.
Pendant que Tracy prenait ainsi des mesures pour
mettre le pays à l’abri des incursions ennemies,
l’intendant Talon qui restait à Québec s’occupait de
l’administration intérieure : il examinait et appréciait
tout, en vue du rapport qu’il devait faire parvenir à
Colbert. Il avait reçu de lui, avant de quitter la France,
d’amples instructions (Mémoire du roi pour servir
d’instruction à Talon, 27 mars 1665). Louis XIV, disait-
il, l’avait choisi parce qu’il avait toutes les qualités
nécessaires pour prendre une connaissance parfaite de
l’état de la colonie, et pour réformer les abus dans
l’administration de la justice, de la police et des
finances. On se plaignait que les Jésuites avaient pris
une autorité qui dépassait les bornes de leur profession ;
que l’évêque étant leur créature, restait dans leur entière
dépendance ; qu’ils avaient jusque-là nommé les
gouverneurs pour le roi ou fait révoquer ceux qui
avaient été choisis sans leur participation. L’intendant
devait s’enquérir de toutes ces choses, sans néanmoins
découvrir ses intentions ; éviter les disputes avec eux,
en les ménageant, mais repousser toute entreprise de
leur part, contre l’autorité du roi ou contre ses intérêts ;
car il était absolument nécessaire de tenir dans une juste
balance l’autorité temporelle, qui réside en la personne
du roi et ses représentants et la spirituelle « qui réside
en la personne du dit sr. Évêque et des Jésuites », de
manière toutefois que celle-ci soit inférieure à l’autre.
[Il faut souligner que ces instructions, quoique portant
la signature du roi, seraient en réalité de Colbert. C’est
lui qui « soufflait au monarque les mots à dire ». En
fait, tous les discours et les lettres de Louis XIV sont
minutés de la propre main du ministre. (E. Lavisse,
Histoire de France, VII, 1ère partie, pp. 144-145).]
L’intendant était autorisé à nommer avec le
concours du vice-roi et du gouverneur de Courcelle un
nouveau conseil souverain, plus sage que l’ancien, ou à
modifier la composition de ce dernier. « Il importe que
l’intendant ait perpétuellement dans l’esprit que la
justice, devant faire la félicité des peuples, doit régner
sans distinction de personnes et qu’il prenne garde que
le Conseil la rende toujours avec intégrité, sans cabale
et sans frais ». Il était chargé aussi de s’entendre avec le
conseil et les principaux habitants du pays, pour faire
des règlements fixes touchant la gestion des deniers
publics, la culture des terres et l’établissement de
manufactures. Il devait s’appliquer à faire occuper les
terres de proche en proche afin que les habitants
pussent mieux se défendre contre les attaques des
sauvages ; en outre on ferait défricher et ensemencer
trente ou quarante terres par année, aux frais du roi,
pour de nouvelles familles. Enfin, les instructions de
l’intendant s’étendaient aux dîmes, qu’il fallait fixer le
plus bas possible. Elles étaient tout entières inspirées
par les sentiments les plus nobles et les plus généreux.
[« Le roi considérait tous ses sujets du Canada depuis le
premier jusqu’au dernier comme s’ils étaient presque
ses propres enfants, et désirant satisfaire à l’obligation
où il est de leur faire ressentir la douceur et la félicité de
son règne... le dit sieur Talon s’étudiera uniquement à
les soulager en toutes choses et à les exciter au travail et
au commerce. » En plus, que, « l’intendant devra
visiter » toutes les habitations les unes après les autres,
pour en reconnaître le véritable état... afin qu’en faisant
le devoir d’un bon père de famille, il puisse leur
faciliter les moyens de faire quelques profits et
d’entreprendre de labourer les terres incultes. » À la
vérité ces instructions quoique contresignées par
Hugues de Lionne, ministre des Affaires étrangères,
sont de Colbert.] Quel autre aspect aurait présenté le
Canada en 1759, si le même génie eût toujours inspiré
les conseils d’État et quel autre dénouement aurait eu la
guerre de Sept Ans pour la France !
Le marquis de Tracy avait reçu de son côté des
instructions fort détaillées. Louis XIV, qui achevait de
concentrer tout le pouvoir dans ses mains, y affirmait
que c’était à lui-même qu’il faudrait s’adresser
désormais pour rendre compte des affaires et pour
recevoir ses ordres ; « car ceux qui étaient dans des
postes de confiance devaient tenir pour maxime d’avoir
leur principale relation avec Sa Majesté, la
correspondance avec les personnes de son Conseil
n’étant qu’une suite et une dépendance de la première »
(Colbert à Tracy, 15 nov. 1664).
La mort de Mézy ayant mis fin aux accusations
portées contre lui, et débarrassé d’une question difficile
le nouveau gouvernement, celui-ci put s’occuper sans
délai de questions plus utiles au pays. Talon avait des
vues élevées et un caractère indépendant. Au début de
l’automne (1665), il transmit à Colbert un volumineux
rapport sur tous les sujets qu’il était chargé d’examiner.
Il déclare en parlant des Pères Jésuites, que si, par le
passé, ils avaient balancé l’autorité temporelle par la
spirituelle, ils avaient bien réformé leur conduite depuis
peu. Pour ce qui était du pays lui-même, on ne pouvait
faire un tableau trop favorable de ses rivières, de sa
salubrité et de sa fertilité. [« Si Sa Majesté, ajoutait-il, a
regardé ce pays comme un beau plan dans lequel on
peut former un grand royaume... je ne puis me
persuader qu’elle réussisse, laissant en d’autres mains
que les siennes la seigneurie, la propriété des terres, la
nomination aux cures et adjoints, même le commerce
qui fait l’âme de l’établissement qu’elle prétend. Depuis
que les agents de la Compagnie (des Indes occidentales)
ont fait entendre qu’elle ne souffrirait aucune liberté de
commerce, non seulement aux Français qui avaient
coutume de passer en ce pays pour le transport des
marchandises de France, mais même aux propres
habitants du Canada, jusqu’à leur disputer le droit de
faire venir des denrées du royaume, tant pour leur
subsistance que pour la traite avec les sauvages, tout le
monde a été révolté. Je reconnais très bien que la
Compagnie continuant de pousser son établissement
profitera sans doute beaucoup en dégraissant le pays, et
non seulement elle lui ôtera les moyens de se soutenir,
mais encore elle fera un obstacle essentiel à son
établissement, et dans dix ans il sera moins peuplé qu’il
ne l’est aujourd’hui. » (Mémoire de Talon à Colbert, 4
octobre 1665)]. On doit noter que le Conseil souverain,
dans une lettre qu’il adressait également au ministre de
Louis XIV, (30 octobre 1668), marque le même
sentiment contre le régime des Sociétés privilégiées. En
effet, une pareille politique eût enrichi la Compagnie
des Indes occidentales, mais à coup sûr ruiné les colons.
[Colbert cependant ne laissait pas de défendre cette
Compagnie : l’état languissant du Canada, à ses yeux,
provenait de la faiblesse de l’ancienne Compagnie de la
Nouvelle-France et de l’abandon de ses droits à la
compagnie des Habitants ; il faisait valoir, par contre, la
puissance de sa nouvelle Compagnie. (Lettre à Talon, 5
avril 1666)].
Des représentations si sages furent en partie
écoutées. Au mois d’avril suivant (1666) le Conseil du
roi accorda à la colonie la liberté du commerce avec les
sauvages et avec la France. Il ne laissa à la Compagnie
que le droit du quart sur les castors, du dixième sur les
orignaux, et la traite de Tadoussac, en l’obligeant même
à payer, pour cette réserve, les charges ordinaires du
pays ; elles montaient à 48 950 livres, monnaie du
temps.
Cette réforme commerciale était urgente. Tout était
tombé dans une langueur mortelle. Le Conseil
souverain avait été obligé de multiplier les ordonnances
pour satisfaire le peuple ; et, d’une ordonnance à
l’autre, le commerce se trouva de plus en plus resserré.
Ainsi le Conseil voulut limiter par un tarif le prix des
marchandises dont la Compagnie avait le monopole (30
juin 1689), et qui étaient devenues d’une cherté
excessive : elles disparurent aussitôt du marché. Cet
état de choses, qui ne pouvait durer sans faire péricliter
la colonie, cessa dès que le commerce fut redevenu
libre, tant il est vrai de dire qu’il ne peut y avoir de
commerce que là où il y a assez de liberté pour une sage
concurrence.
Sur la fin de l’année 1665, trois des cinq cantons de
la confédération iroquoise, [les Onnontagués, les
Goyogouins et les Tsonnontouans,] envoyèrent une
ambassade de paix à Québec. Le chef onnontagué,
Garakontié, en faisait partie ; c’était, comme on le sait
déjà (livre III, chap. 1) un ami de l’alliance française.
Tracy lui fit beaucoup d’amitiés ; un traité fut conclu
(13 décembre 1665) et les députés retournèrent dans
leur pays chargés de présents. [C’était, il convient de le
dire, le premier traité formel signé entre les Français et
les nations iroquoises]. Les Agniers et les Onneyouts,
qui étaient restés chez eux allaient avoir maintenant à
combattre toutes les forces des Français. En effet deux
corps de troupes, [cinq cents hommes au total],
commandés l’un par le gouverneur Courcelle en
personne et l’autre par le capitaine Sorel, se mirent en
route au milieu de l’hiver pour porter la guerre jusque
dans leurs foyers (9 janvier 1666). [Ils marchèrent plus
de quatre cents milles, avec des raquettes aux pieds], à
travers les forêts et les neiges, sur les rivières et les lacs
glacés ; le gouverneur lui-même à la tête des troupes
portait ses vivres et ses armes comme le dernier soldat.
La milice canadienne, qui s’est distinguée si souvent
depuis par sa bravoure, son endurance et surtout par la
hardiesse de ses entreprises lointaines, commence à
paraître ici sur la scène. Elle était, dans cette campagne,
[sous les ordres de Jean-Baptiste Le Gardeur de
Repentigny. Les autres officiers s’appelaient : Charles
Le Moyne, Le Neuf de La Vallières, Nicolas Juchereau
de Saint-Denis, Paul-Louis Chartier de Lotbinière,
Joseph Giffard et Bécancour]. À la nouvelle de leur
approche, les Onneyouts effrayés s’empressèrent
d’envoyer des ambassadeurs à Tracy ; les Agniers les
avaient chargés de pleins pouvoirs. C’était bien ce que
le lieutenant général désirait, et l’intérêt des Français
exigeait le maintien de bonnes relations avec toutes les
nations indigènes. Ainsi des traités furent conclus (25
mai – 7 juillet 1666). Cependant les Agniers ne
cessaient leurs courses ; une de leurs bandes venait
encore de massacrer, aux environs du fort Sainte-Anne,
trois jeunes officiers parmi lesquels se trouvait un
neveu de Tracy (Journal des Jésuites, p. 346). Malgré
ces hostilités, la négociation eût probablement réussi,
sans la cruelle insolence d’un chef agnier, lequel s’était
joint à la députation et qui, étant à table chez le
lieutenant général, lui dit, en levant le bras, que c’était
ce bras qui avait cassé la tête à son neveu. Tracy, outré
de colère, répondit au chef sauvage qu’il ne tuerait plus
personne, et à l’instant même il le fit entraîner hors de
la salle et étrangler par la main du bourreau. Cette
action ne pouvait être justifiée que par la nécessité où
l’on était d’inspirer de la crainte à ces barbares ; elle eut
un bon effet par la suite ; mais elle ôta, pour le moment,
tout espoir de faire la paix avec leurs cantons.
Cela se passait pendant que Courcelle, ignorant la
présence des ambassadeurs à Québec, s’acheminait vers
les bourgades ennemies. [Faute de guides, l’expédition
s’égara maintes fois. Au bout de quarante jours (20
février), on arriva enfin, non chez les Iroquois, mais
près de Corlar (Schenectady), dans la Nouvelle-
Hollande]. Les Agniers, d’ailleurs, comptant déjà la
paix pour faite, étaient allés assaillir d’autres nations.
Comme la saison devenait mauvaise et inquiétante,
[l’on dut rebrousser chemin. Courcelle revint à Québec
(16 mars), ayant perdu soixante hommes, tous morts de
faim. (Journal des Jésuites, pp. 340-342)]. Cette
brusque entreprise néanmoins avait étonné les Iroquois,
et la campagne de l’automne suivant acheva de les
remplir d’une terreur salutaire.
Le marquis de Tracy, quoique âgé de soixante-deux
ans, voulut commander lui-même le gros de
l’expédition (14 septembre 1666). Son armée se
composait de six cents soldats du régiment de Carignan,
de presque tous les habitants capables de porter les
armes, puisqu’on y comptait six cents Canadiens, et
d’une centaine de Hurons et Algonquins. [Courcelle, de
son côté, était déjà parti avec quatre cents hommes].
Parvenue au delà du lac Saint-Sacrement (lac George),
l’armée de Tracy fut tellement retardée dans sa marche
par le passage des rivières et par les embarras des
forêts, qu’elle épuisa toutes ses provisions avant
d’atteindre l’ennemi, et que, sans un bois de
châtaigniers chargés de fruits qu’elle rencontra, elle
allait être réduite à se disperser pour chercher de quoi
vivre. Les Agniers n’osèrent pas attendre les Français,
qui traversèrent leurs villages au son du tambour,
enseignes déployées. À la dernière bourgade, les
sauvages, parurent un moment vouloir le combat ; mais,
lorsque les tambours battirent, ils prirent la fuite. Il y
avait dans tous ces villages des vivres en très grande
abondance, surtout du maïs. On prit ce qu’on put
emporter, et le reste fut détruit avec toutes les cabanes,
qui furent livrées aux flammes. [Tracy avait auparavant
pris possession du pays des Agniers au nom du roi. Sur
quoi il retourna à Québec. (Procès-verbal de la prise de
possession... 17 octobre 1666). Pour servir d’exemple,
il fit pendre un des captifs iroquois]. Ces pertes
abattirent l’orgueil des Iroquois, accoutumés depuis
longtemps à faire trembler leurs ennemis.
La France venait de rompre avec les Anglais (26
janvier 1666). [Le gouverneur de New-York, Nicolls,
voulut aussitôt engager les gouverneurs de la Nouvelle-
Angleterre à faire la conquête du Canada, mais sans
succès. Il ne s’employa pas moins à piller les navires
hollandais et français]. La Hollande ayant réclamé
l’assistance de la France contre l’Angleterre, en vertu
d’un traité d’alliance défensive qui existait entre les
deux pays, (1662), Louis XIV essaya inutilement
d’interposer sa médiation. [« Mais comme Charles II lui
laissait carte blanche aux Pays-Bas espagnols, il se
trouvait pris entre ses engagements et ses intérêts. La
meilleure façon pour lui de sortir de cette situation, « la
plus extraordinaire et la plus embarrassante du
monde », était de moyenner un bon accord entre ses
deux alliés ou amis. Il ne réussit pas à empêcher la
guerre entre eux, mais parvint à rester neutre. » (A. de
Saint-Léger).] Un mois auparavant le roi avait écrit, au
marquis de Tracy : « Mon intention est que vous vous
mainteniez en neutralité avec les Anglais en cas que
vous le puissiez, sinon que vous vous prépariez à vous
bien défendre. » (Documents de Paris, coll. Ferland,
Québec, 1ère série). La neutralité se maintint selon le
désir du roi : cette guerre fut à peine sentie en Canada.
L’année suivante (31 juillet 1667), les Anglais signèrent
le traité de Bréda ; ils rendirent alors l’Acadie.
Tracy repassa en France (28 août 1667), après avoir
mis la Compagnie des Indes occidentales en possession
des droits que l’arrêt du Conseil d’État pour la liberté
du commerce lui avait réservés. (Requête de Le Barroys
à Tracy... 15 juillet 1665, 15 sept. 1666).
L’administration de cet actif vieillard, secondé par
Talon, s’était distinguée par deux événements qui
eurent des conséquences heureuses pour le Canada :
l’abolition du monopole de la Compagnie et la
conclusion de la paix avec la confédération iroquoise.
Cette paix dura dix-huit ans, c’est-à-dire jusqu’en
1684 ; elle permit de réaliser les plus brillantes
découvertes dans l’intérieur de l’Amérique.
Il avait été souvent question à la cour de franciser
les sauvages. [Ce fut là, on l’a vu, le rêve de
Champlain ; aussi bien les Ursulines de Québec, au
témoignage de la mère Marie de l’Incarnation, s’y
appliquèrent constamment]. Talon, suivant les
instructions du roi et de Colbert, engagea les
missionnaires à entreprendre cette œuvre difficile en
enseignant le français aux enfants, et en les
accoutumant à vivre à la manière européenne.
(Mémoire du roi, 1663 ; Colbert à Talon, 5 avril 1666).
Mais toutes les tentatives échouèrent ; et sur des
représentations de Tracy, dont Colbert reconnut la
sagesse, on abandonna un projet qui ne présentait que
des dangers. Car la barbarie est aussi tenace dans ses
usages que la civilisation. Louis XIV et son ministre
n’en poursuivirent pas moins une politique dont
dépendait, à leurs yeux, le maintien de la puissance
française en Amérique. [À cette fin, le roi avait créé un
fonds spécial de 3000 livres pour servir de dotation aux
filles indigènes].
Malgré la réorganisation du Conseil souverain, où
furent réinstallés les anciens membres suspendus par
Mézy ; malgré le rétablissement de Bourdon et Peuvret
de Mesnu, l’un dans sa charge de procureur général, et
l’autre dans celle de greffier, Colbert cherchait à
restreindre l’influence du clergé dans les affaires
temporelles, et à suivre les avis qu’il recevait des
Canadiens, lorsque ces avis lui paraissaient dictés par la
raison et la prudence. Pour se conformer à ses
instructions, Talon entoura le clergé de respect et traça
les bornes que les ecclésiastiques ne devaient point
dépasser.
La paix rétablie, au dedans et au dehors, permit à
l’intendant de travailler avec ardeur au progrès de la
colonie. Il écrivit à Colbert que sa population, bien
qu’elle fût sortie de différentes provinces de France, lui
avait paru assez unie. Il demanda des lettres de noblesse
pour MM. Jean Godefroy, Simon Denys, Charles
Le Moyne, Mathieu Amyot, et Louis Couillard, cinq
des habitants les plus considérables du pays. Mais il
exigea trop des ministres en demandant avec instance
plus de colons. Colbert répondit qu’il ne serait pas
prudent de dépeupler la France pour peupler le Canada ;
que l’émigration devait être graduelle, et qu’il ne fallait
pas y faire passer plus d’hommes que le terrain défriché
n’en pouvait nourrir. (Colbert à Talon, 5 avril 1666).
Talon sans se décourager, ne cessait point de vanter les
avantages qu’on retirerait du pays, si on savait
l’administrer. Il pensait que le Canada pourrait
contribuer par ses productions à la subsistance des
Antilles, et leur procurer un secours assuré si celui de
France venait à leur manquer ; qu’il pourrait leur
fournir, ainsi qu’à la France elle-même, du goudron, de
la résine, de la farine, du poisson, des bois, des huiles,
etc. Il fallait se faire céder Manhatte (Nouvelle-York)
pour avoir deux débouchés à la mer.
« À mesure que la colonie du Canada recevra des
accroissements, elle pourra par ses peuples,
naturellement guerriers et disposés à toute sorte de
fatigues, soutenir la partie de l’Amérique méridionale,
si l’ancienne France ne pouvait lui porter ses secours ;
d’autant plus aisément qu’elle aura de soi des
vaisseaux... Si elle s’amplifie ou d’elle-même, et par ses
productions, elle donnera la subsistance nécessaire à ses
colons, et en ce cas elle ne sera pas à charge à
l’ancienne France ou elle empruntera de la dite France
ce qui pourra lui manquer ». Et l’intendant poursuit :
« Si ces denrées consistant en pelleteries tournent au
bénéfice des sujets de Sa Majesté lesquelles, si la
Nouvelle-France n’était soutenue, tomberaient entre les
mains des Anglais, des Hollandais ou des Suédois. Et
cet avantage n’est pas si peu considérable que la
Compagnie ne doive convenir que cette année, il passe
de la Nouvelle à l’ancienne France pour près de
550 000 francs de pelleteries » ; enfin concluait-il sur ce
point : « Par toutes ces raisons, comme par celles qui
sont connues, ou qui sont cachées, que le temps fera
découvrir, on doit connaître que le Canada est d’une
utilité sensible ». (Mémoire sur l’état présent du
Canada, 1667).
L’intendant porta aussi son attention sur nos
richesses minérales. En faisant route vers le Canada, il
s’était fait débarquer à Gaspé, où il pensait trouver du
minerai d’argent. [On découvrit effectivement du cuivre
dans la région du lac Supérieur, et en outre, du charbon
de terre au Cap-Breton. (Lettre de Talon déjà citée).]
L’année suivante, en 1666, il avait envoyé La Tesserie
à la baie Saint-Paul, au-dessous de Québec, pour y faire
des recherches géologiques. Cet ingénieur lui rapporta
qu’il avait trouvé en cet endroit une mine de fer très
abondante, et qu’il espérait y trouver aussi du cuivre et
peut-être de l’argent. Lorsque Talon repassa en France,
deux ans après, il engagea Colbert à faire continuer les
explorations. Le ministre fit partir de La Potardière qui,
après avoir visité deux mines découvertes depuis peu à
quelques milles des Trois-Rivières, sur le Saint-
Maurice, déclara qu’il n’était pas possible de se
procurer de meilleur fer, et en plus grande quantité
(1670). Ce fer est, en effet, supérieur à celui de Suède.
[Au vrai l’exploitation de ces mines ne devait
commencer qu’au siècle suivant, sous l’intendance de
Hocquart.]
Talon fonda ou encouragea une foule d’industries.
[On vit s’ouvrir des manufactures de souliers et de
chapeaux, des fabriques de savon, de potasse et de
goudron. Il y eut des confections de droguets, de serges
et de draps canadiens. (Mémoire du 2 novembre 1671).]
L’intendant fit couper des bois de toute sorte, entre
autres des mâtures qu’il expédia à La Rochelle pour la
marine royale. [Il s’occupa également de la construction
de navires. Dans le but d’activer cette industrie, Louis
XIV accorda une subvention de 40 000 livres et une
prime de 4 francs par tonneau. (Talon à Colbert, 11
nov. 1666, 27 oct. 1667, et addition au Mémoire du 10
nov. 1670)]. Il fit faire de nombreux essais de cultures ;
établit de nouvelles branches de commerce ; noua des
correspondances avec la France, l’île de Madère et
plusieurs autres contrées ; commença des pêcheries
dans le Saint-Laurent et les rivières affluentes. Il
favorisa surtout la pêche du loup marin, qui produisit
bientôt assez d’huile pour la consommation intérieure,
et pour l’exportation non seulement en France, mais
dans les Antilles, colonies avec lesquelles il voulait
établir des relations suivies, et où il fit envoyer aussi de
la morue verte et sèche, du saumon salé, de l’anguille,
des pois, du merrain et des planches. Comme les pêches
sédentaires pouvaient devenir une des principales
branches du commerce canadien, il projeta la création
d’une compagnie assez puissante pour les exploiter en
grand. Il ne doutait point qu’elle ne réalisât en peu de
temps de gros bénéfices. Il y avait encore la pêche du
marsouin blanc, exigeant peu de dépenses, et pouvant
donner des huiles excellentes pour les manufactures.
(Mém. du 27 octobre 1667. Relations des Jésuites,
1667).
On cultivait déjà les grains. Talon aida les colons à
la culture du lin et du chanvre, afin de fournir aux
besoins du pays et aux demandes de son commerce
extérieur. Une tannerie et une brasserie, les premières
qui aient existé en Canada, furent installées près de
Québec et eurent un plein succès. Enfin, sous sa main
créatrice, bientôt tout changea d’aspect. Il entrait dans
le détail des moindres choses, invitait les habitants à
venir chez lui, ou allait les visiter dans leurs foyers ; il
éclairait leur industrie et stimulait leurs entreprises. En
1668, onze navires mouillèrent dans la rade de Québec,
chargés de toutes sortes de marchandises. Tant de
beaux résultats étaient dus à l’impulsion vigoureuse que
Talon avait donnée aux affaires de la colonie et à la
plus grande liberté qui venait d’être accordée au
commerce.
[Un bon nombre d’officiers et de soldats s’étaient
déjà fixés au Canada pour la protection des
établissements]. Comme l’immigration augmentait peu,
le roi promit de donner leur congé à ceux qui
voudraient faire une habitation. [Aussi, en 1668, quand
le colonel de Salières ramena ses troupes en France,
quatre de ces compagnies décidèrent de demeurer. Il y
eut tout de suite plus de quatre cents colons. Les uns
reçurent des terres aux environs de Québec ou de
Montréal ; d’autres furent placés en Acadie.] On leur
distribua des vivres avec des secours d’argent. En 1670,
il revint six compagnies de Carignan-Salières qui
étaient repassées en Europe : [elles apportaient un
contingent de trois cent cinquante hommes.
(Ordonnance du 29 mars 1669). Les officiers de ce
régiment, gentilshommes pour la plupart, se
nommaient : René Gaultier de Varennes, Pierre de
Saint-Paul, sieur de la Motte-Lussière, Pierre de Sorel,
Hubert d’Andigny de Grandfontaine, Jacques de
Chambly, Olivier Morel, sieur de La Durantaye,
François Jarret de Verchères, Pierre de Saint-Ours,
Thomas-Xavier Tarieu, sieur de Lanaudière et de la
Pérade, Antoine Pécaudy de Contrecœur, Vincent
d’Abbadie, sieur de Saint-Castin, Séraphin Morgane,
sieur de la Valtrie, Jacques Baby, Pierre Bécard de
Grandville, Pollet de la Combe Pocatière, Alexandre
Berthier, Michel Dugué, sieur de Boisbriant, Pierre de
Joybert, sieur de Marson, Philippe Gauthier, sieur de
Comporté, Paul Dupuis, Laurent Bory ou Bornay, sieur
de Grandmaison, Randin, André Jarret de Beauregard,
Paul de Morel, Pierre Mouet de Moras]. Tous obtinrent
des seigneuries, dans lesquelles s’établirent plusieurs de
leurs soldats. L’estime née sur les champs de bataille
s’éteint difficilement. Ces vieux soldats de Turenne, qui
avaient couru les hasards et les périls de la guerre
ensemble, voulurent encore partager la même destinée
dans une nouvelle carrière et dans une nouvelle patrie.
Vers la fin de 1668, Talon retourna en France. L’état
de sa santé, des affaires de famille, peut-être des
difficultés avec le gouverneur, provenant moins de la
diversité de vues que de la différence de caractère,
l’avaient engagé à se démettre de ses fonctions. Sa
situation vis-à-vis du clergé avait aussi contribué à le
décider à cette démarche. Courcelle qui eut l’honneur
de gouverner le Canada pendant l’une des périodes les
plus fructueuses de son histoire, était doué de grands
talents administratifs ; mais, nous dit le Père
Charlevoix, il manquait quelquefois d’activité.
L’intendant, au contraire, concevait et exécutait
rapidement, ce qui lui faisait décider bien des choses
sans en communiquer avec le gouverneur, pour éviter
un retardement préjudiciable au service public. Cela
déplaisait à Courcelle, qui n’approuvait pas non plus
tous les ménagements que Talon avait à l’égard du
clergé contre lequel le gouverneur s’était laissé
prévenir, quoiqu’au fond ces deux hommes fussent d’un
même sentiment. C’est pourquoi le ministre mandait à
l’intendant de dire à Courcelle de se conduire avec
douceur envers tout le monde, de ne point blâmer
publiquement la conduite de l’évêque et des Jésuites,
mais de lui envoyer plutôt des mémoires afin qu’il pût
conférer à ce sujet avec leurs supérieurs. (Colbert à
Talon, 20 février 1668. Colbert à Courcelle, 15 mai
1669).
Claude de Bouteroue vint remplacer Talon (1668).
De Ressan, ancien secrétaire de Tracy, aurait voulu
avoir la charge ; mais l’animosité qu’il avait montrée
contre l’évêque et les Jésuites, empêcha le roi de la lui
donner. « Il faut, disait le ministre, que le gouverneur et
l’intendant adoucissent les esprits au lieu de les aigrir,
maximes qui sont contraires à celle de M. de Ressan. »
Bouteroue était un homme savant, poli, gracieux ;
mais qui aurait trouvé difficile de surpasser, voire
même d’égaler son prédécesseur. Il était
particulièrement chargé par Colbert de modérer avec
sagesse la sévérité de l’autorité religieuse et de
maintenir la bonne intelligence entre tous les
ecclésiastiques. (Instruction à Bouteroue, 5 avril 1668).
On peut supposer que ces recommandations avaient été
inspirées par le mémoire que Talon avait adressé,
l’année précédente (27 octobre), à la cour. Le roi eût
désiré conserver Talon encore deux ou trois ans en
Canada. Il pensait que sous son impulsion la population
se fût doublée et même triplée.
En 1670, on s’aperçut que les Cinq-Nations
iroquoises cherchaient à engager les Outaouas à leur
apporter leurs pelleteries, dans l’intention de les
revendre elles-mêmes aux Anglais, qui occupaient la
Nouvelle-Hollande depuis six ans. Cette province avait
été explorée, en 1609, par Henrik Hudson, pour les
Hollandais : il visita la rivière qui porte son nom, et sur
les bords de laquelle sont aujourd’hui Albany (d’abord
fort Orange) et New-York (qui s’appela Nouvelle-
Amsterdam ou Manhatte) devenue la plus grande ville
de l’Amérique, et l’une des plus commerçantes de
l’univers. La Hollande y envoya ses premiers colons en
1623. Quelques années après (1638), les Suédois
s’établissaient dans une contrée plus au sud,
aujourd’hui la Pennsylvanie et le Delaware. Ces deux
nations restèrent en paix avec les Anglais jusque vers
1654. Leurs établissements commençant alors à se
toucher, les difficultés ne tardèrent pas à naître. Les
Anglais, qui convoitaient depuis longtemps la
Nouvelle-Hollande, trouvèrent un prétexte, en 1664,
pour y envoyer des commissaires et des troupes, et ils
s’emparèrent de la province sans coup férir ; car les
colons hollandais tirèrent à peine l’épée pour se
défendre. Plus amoureux de leur bien-être que sensibles
à l’honneur national ils acceptèrent volontiers un état de
choses qui leur permettait du moins de commercer en
paix (8 septembre). L’Angleterre acquit donc à peu de
frais une belle province qu’elle appela New-York ; elle
céda en échange à la Hollande la plantation de Surinam,
dans la Guyane. C’est ainsi que l’Angleterre devint
notre voisine dans la vallée du Saint-Laurent.
Courcelle, qui surveillait la conduite des sauvages
d’un œil attentif, vit promptement le danger où le jetait
la démarche des Iroquois. En effet s’il laissait les tribus
des lacs et des rivières qui s’y déchargent porter leurs
pelleteries ailleurs, le commerce du Canada, dont la
traite formait la principale branche, serait presque
anéanti. Ce qui était plus grave encore, l’alliance de ces
peuples serait sérieusement compromise, sinon
entièrement perdue. Il ne balança pas un instant à partir
pour les Cantons ; afin de démontrer qu’on pouvait s’y
rendre par eau, et que les obstacles de la navigation
n’étaient insurmontables ni pour le commerce ni pour la
guerre, il remonta, avec cinquante-six hommes, tous les
rapides, depuis Montréal jusqu’au lac Ontario. Son
voyage eut un plein succès (3-17 juin 1671). [Il inspira
la crainte aux Cantons et les détourna de leur entreprise.
(Récit de ce qui s’est passé au voyage de M. de
Courcelle au lac Ontario)]. Mais les fatigues que
Courcelle y endura altérèrent tellement sa santé qu’il fut
obligé de « demander son rappel, afin que, disait-il, s’il
avait le bonheur de recouvrer ses forces, il pût aller se
faire tuer pour le service du roi, comme avaient déjà fait
tous ses frères ». Il ne repassa en France, cependant,
qu’en 1672.
Le séjour de Talon à Paris ne fut pas inutile au
Canada. S’il n’en était plus l’intendant, du moins il y
avait des intérêts de commerce considérables, et son
influence à la Cour n’était pas diminuée. Il continua de
s’occuper activement des affaires de la colonie, surtout
des moyens de presser l’émigration, qui marchait
beaucoup trop lentement à son gré. [Ainsi un contingent
de 529 personnes seulement était arrivé à Québec en
1665. Cependant le recensement officiel atteste une
augmentation constante quoique assez mince dans le
nombre des habitants de la colonie. La population, qui
était de 3418 en 1666, s’élevait l’année suivante à 4312
et passait à 5870 en 1668, sans compter les 422
officiers et soldats du régiment de Carignan. Pour sa
part, le gouverneur Frontenac estime la population
canadienne à 6705 âmes en 1673 et à 7832 en 1675.
(Observations faites par Talon, 13 novembre 1669. État
abrégé du contenu au rôle des familles de la colonie,
1666. Mémoire de Frontenac, 13 novembre 1673. Le
roi à Frontenac, 16 avril 1676.).]
Louis XIV autorisa Talon à envoyer au Canada cinq
cents familles. Les Récollets obtinrent alors la
permission d’y retourner et de se faire remettre en
possession des biens qu’ils y possédaient au moment de
leur expulsion. (Le roi au P. Allart, 15 mai 1669). [En
1692, un édit royal assura leur rétablissement dans ce
pays ainsi qu’à Terre-Neuve.] Aussi bien Talon dont
réellement on ne pouvait se passer, se décida à
reprendre sa charge d’intendant. Colbert, en annonçant
cette nouvelle au gouverneur, disait qu’avec le temps il
finirait par reconnaître en lui des qualités qu’il n’avait
pas soupçonnées la première fois.
Talon repartit pour le Canada, en 1669, avec un
armement de 200 000 livres. Il fut suivi par [trois cent
cinquante émigrants,], qui atteignirent heureusement
leur destination tandis que lui-même, après une
traversée orageuse de trois mois, faisait naufrage sur les
côtes du Portugal, et se voyait forcé d’attendre à l’année
suivante pour reprendre son voyage. [Il parvint à
Québec le 18 août 1670 ; il était accompagné de
quelques Récollets et de son neveu, François Ferrat,
nommé gouverneur de Montréal. Il faut signaler au
surplus l’arrivée de cinq cents nouveaux colons (1670-
1671) et de soixante jeunes filles (1673) qui s’établirent
définitivement dans la Nouvelle-France (Talon à
Colbert, 10 nov. 1670. Lettre de Marie de l’Incarnation,
27 août 1670. Colbert à Frontenac, 13 juil. 1673).]
Jusque-là on avait été très scrupuleux sur le choix
des émigrants destinés pour le Canada, que l’on
regardait plutôt comme une mission que comme une
colonie de peuplement. Comme preuve de ce que nous
avançons, une fille de mauvaise vie étant venue au
Canada en 1658, elle fut aussitôt forcée de retourner en
France. (Lettre de d’Argenson, 14 octobre 1658). [« Il
n’est pas vrai, écrivait peu après (1663) le gouverneur
des Trois-Rivières Pierre Boucher, qu’il vienne ici de
ces sortes de filles. Ceux qui parlent ainsi ont pris les
îles de Saint-Christophe et la Martinique pour la
Nouvelle-France... car avant que de les (filles)
embarquer, il faut qu’il y ait quelqu’un de leurs parents
ou amis qui assurent qu’elles ont toujours été sages. »
Ainsi les registres de Notre-Dame de Québec,
compulsés par l’abbé Ferland, confirment ce
témoignage de façon probante : sur un total de six cent
soixante-quatorze enfants baptisés dans l’église de cette
ville, de 1621 à 1661, et parmi ceux qui reçurent
également le baptême de 1661 à 1690, on compte
seulement deux naissances illégitimes. Aussi bien
Colbert, soucieux de préserver des contacts malsains la
population grandissante, avait-il interdit le passage en
Nouvelle-France de toute personne qui ne serait point
muni d’un certificat de bonne conduite. Cette attestation
était le plus souvent donnée par les curés de chaque
paroisse d’où venaient les futurs colons. (Colbert à
Talon, 11 février 1671). Cependant, encore qu’il se
glisse parfois « beaucoup de canaille » au dire de la
Mère Marie de l’Incarnation, l’assertion du baron de La
Hontan quant aux filles de joie qui seraient venues avec
le régiment de Carignan n’en demeure pas moins une
sotte calomnie. (Lettre d’octobre 1669. – Nouveau
voyage, de La Hontan, deuxième lettre).]
Ce système qui privait le Canada de beaucoup
d’habitants était, croyons-nous, erroné. L’expérience a
démontré que les mœurs des émigrés s’épurent à
mesure qu’ils acquièrent de l’aisance et que la pauvreté
excessive corrompt les hommes comme le grand luxe.
On jugea donc à propos de se départir d’une sévérité
dont les avantages étaient temporaires, les mauvais
effets, permanents et irréparables. On put dès lors
trouver des colons en plus grand nombre ; mais Colbert,
qui craignait toujours de dépeupler la France, fit savoir
bientôt que la marche devait être moins rapide. Ce
ministre recommandait en même temps au chef de la
colonie « de porter les peuples à la culture des terres, et
encore plus au commerce de mer ainsi qu’aux pêcheries
et aux manufactures ; le roi voulant, disait-il, que vous
vous serviez de tous les moyens qui sont en votre
pouvoir et de toute votre industrie, pour porter les
habitants à continuer à bâtir des vaisseaux, et à
transporter eux-mêmes leurs marchandises dans les îles
françaises de l’Amérique ». (Colbert à Courcelle, 11
mars 1671. Colbert à Talon, 11 février 1672).
Vers ce temps-là la paix avec les Iroquois fut mise
en danger par quelques pillards français, qui
assassinèrent, les uns, six Onneyouts, les autres, un chef
tsonnontouan, pour avoir leurs pelleteries (1668-1669).
À la première nouvelle de ces meurtres, les Iroquois
entrèrent en fureur et menacèrent d’en tirer une
vengeance éclatante. Il n’y avait pas un moment à
perdre. Courcelle partit aussitôt pour Montréal, où se
trouvaient heureusement des hommes de ces tribus et
quelques-uns des assassins. Il assembla les Iroquois et
leur démontra la nécessité de rester unis avec les
Français ; puis en leur présence, il fit fusiller trois des
meurtriers, assurant que tous les complices du crime
subiraient le même sort. Il donna ensuite des présents
aux sauvages, pour les dédommager des pelleteries
volées, et les envoya chez eux satisfaits d’une si
prompte justice.
Le gouverneur eut encore d’autres affaires à régler
avec ses alliés. Sa politique invariable était de les
maintenir en paix ensemble. Il obligea les Cinq-Cantons
et les Outaouas, qui faisaient des courses les uns contre
les autres, à poser les armes. Il pacifia les
Tsonnontouans et les Poutewatomis, en 1671, malgré
leurs menaces et leurs murmures. Il fut ainsi
continuellement occupé, jusqu’à la fin de son
administration, à accorder les nations sauvages ; grâce à
son adresse, il parvenait le plus souvent à terminer leurs
démêlés. Des Iroquois chrétiens lui demandèrent la
permission de s’établir parmi les Français. Courcelle
donna son consentement, persuadé qu’ils formeraient
plus tard une barrière contre les irruptions de leurs
anciennes tribus. Ils furent placés d’abord à la Prairie de
la Madeleine au sud du fleuve, presque vis-à-vis de
Montréal, et ensuite [sur les terres de Caughnawaga
situé en face de la ville actuelle de Lachine]. Le
moment était très propice pour établir cette influence
salutaire sur les indigènes. Un fléau les décimait alors,
qui les disposait à la soumission : La terrible année de
1670 fut une époque de deuil et de désolation pour eux.
La petite vérole enleva des tribus entières et dépeupla
presque complètement le nord du Canada. Les
Attikamègues disparurent comme nation. En outre,
Tadoussac où l’on voyait jusqu’à douze cents sauvages
se livrer à la traite, fut depuis ce moment aussi
abandonné. Quelques années plus tard, cette maladie si
funeste fit un vaste tombeau de la bourgade de Sillery
(Relations des Jésuites, 1670). Quinze cents indigènes
furent atteints et pas un seul ne guérit, suivant le P.
Charlevoix.
Dès sa première intendance, Talon avait [engagé le
roi à pousser les conquêtes au sud jusqu’à la Floride, y
compris les nouvelles Suède, Hollande et Angleterre, et
même jusqu’au Mexique. De retour à Québec, il projeta
de] faire passer les contrées de l’Ouest, dont on ignorait
l’étendue, sous la suprématie de la France, afin de
porter son influence aux dernières limites du continent.
Il y avait de la grandeur et de la politique dans cette
idée, qui témoigne du génie de son auteur. Louis XIV,
qui aimait les grandes choses, l’avait accueillie avec
faveur pendant le séjour que Talon avait fait à Paris ; à
la prière de l’intendant, il promit une récompense à
celui qui parviendrait à la mer Pacifique. [À cette fin,
Colbert envoya au gouverneur douze médailles portant
l’effigie du monarque. (Talon au roi, 2 novembre 1671,
Colbert à Talon, 4 juin 1672)]. Sûr de l’appui du roi,
Talon, revenu à Québec, s’occupa du moyen d’exécuter
son dessein.
[Déjà, en 1669, Cavelier de La Salle et deux
Sulpiciens, les abbés Dollier de Casson et Bréhant de
Galinée, étaient partis vers l’ouest, le premier pour
découvrir un passage à la mer du Sud, ceux-ci pour
évangéliser des peuplades nouvelles. L’expédition,
composée de vingt-deux Français et de guides indiens
quitta Montréal le 6 juillet 1669. La Salle tombé malade
allait prendre une autre direction. Cependant les
Sulpiciens se rendirent jusqu’au nord du lac Érié
(aujourd’hui Port Dover), où ils hivernèrent après avoir
pris possession du pays au nom de la France. De là, ils
gagnèrent le Sault Sainte-Marie puis s’en revinrent à
Montréal (18 juin 1670). Au même temps (1669), Louis
Jolliet, et Jean Péré entreprenaient un voyage à la
recherche de mines de cuivre vers les rives du lac
Supérieur. Le Père jésuite Claude Allouez en était
revenu et avait rapporté quelques morceaux de ce métal
(1667). Au reste, Talon l’initiateur du projet, donnait
des gratifications de mille et de quatre cents livres aux
deux explorateurs. C’est alors qu’ils rencontrèrent, au
fond du lac Ontario, sur l’emplacement actuel de la
ville de Hamilton, La Salle et les Sulpiciens qui firent
route avec eux. Jolliet cependant devait bientôt
rebrousser chemin tandis que Péré se rendait à sa
destination. (Relations des Jésuites, 1667. Patoulet à
Colbert, 11 novembre 1669. Récit de l’abbé Galinée,
1669-1670).]
On a vu dans un autre chapitre que les nombreuses
tribus de la famille algonquine occupaient, avec les
Hurons, une partie considérable du continent, à l’est du
Mississipi, et que ces peuples étaient fort attachés aux
Français, dont ils aimaient les mœurs agréables et le
caractère chevaleresque. C’était à eux d’ailleurs qu’ils
étaient redevables dans le moment même du repos dont
ils jouissaient. Talon profita habilement de ces
circonstances pour les engager à reconnaître la
suprématie de Louis XIV, et à se mettre sous sa
protection. Les missionnaires furent ses auxiliaires.
Mais, pour ouvrir la négociation, il fallait trouver un
homme qui fût capable de remplir avec succès cette
mission délicate et difficile. Personne n’y parut plus
propre qu’un voyageur dans ces contrées, Nicolas
Perrot, homme de beaucoup d’esprit et, parlant bien la
langue de ces peuples, sur lesquels il avait acquis une
grande influence. [Le chef de l’expédition était François
Daumont, sieur de Saint-Lusson. Il partit de Montréal,
en octobre 1670, accompagné de quinze hommes, ayant
l’ordre de prendre possession des terres le plus au nord
et à l’ouest]. Il visita plusieurs nations, traversa de
vastes déserts et s’avança jusqu’à la baie Verte, à
l’extrémité occidentale du lac Michigan où les Miamis
le reçurent comme le messager d’un grand roi. Il
invitait, le long de la route, toutes les peuplades à
envoyer des députés, le printemps suivant, au Sault
Sainte-Marie, au pied du lac Supérieur. C’est là que se
tenaient, à cette époque, les assemblées générales des
indigènes. François Daumont, en sa qualité de
commissaire subdélégué du roi, arriva au mois de mai
1671, chargé des pleins pouvoirs. Il y trouva les chefs
de quatorze tribus, qui habitaient les pays situés entre
les bords des lacs Huron et Supérieur et le fond de la
baie d’Hudson. Le P. Claude Allouez leur fit un
discours en langue algonquine. Il les pria d’accepter les
propositions du monarque qui leur faisait offrir sa
protection, et dont il exalta la gloire et la magnificence
dans le langage figuré des sauvages. Les députés
s’écrièrent qu’ils ne voulaient plus avoir d’autre père
que le grand Ononthio des Français. Alors Nicolas
Perrot creusa un trou dans la terre et y planta une croix
aux armes de France, pour sceller par ce signe la prise
de possession du pays, que Saint-Lusson déclara
désormais sous la puissance du roi. Cette déclaration se
fit au bruit de la mousqueterie et aux acclamations des
indigènes eux-mêmes. (Procès-verbal de la prise de
possession, 14 juin 1671. Mémoire de Nicolas Perrot,
édit. du P. Tailhan, p. 126-128. Talon au roi, 2
novembre 1671).
Talon, voyant le succès qui avait couronné sa
première tentative, fit continuer les découvertes
jusqu’au dernier moment de son séjour en Canada. En
1671, il envoya Paul Denys, sieur de Saint-Simon,
gentilhomme canadien, et un sieur Couture en
compagnie du Père jésuite Charles Albanel, à la baie
d’Hudson [qu’ils atteignirent le 28 juin 1672. Pendant
leur voyage à travers ce vaste territoire, ils avaient
parcouru huit cents lieues, fait deux cents portages et
franchi quatre cents rapides (Relations des Jésuites,
1672)]. Ils devaient engager les Kilistinons
(Christinaux) à commercer avec les Français ;
reconnaître si l’on ne pourrait pas faire hiverner des
bâtiments dans la baie ; y établir un entrepôt qui pût un
jour fournir des provisions aux navires qui iraient par là
découvrir la communication des deux océans. (Talon au
roi, 2 novembre 1671). [Mentionnons ici la conduite
déplorable de deux Français, Groseillers et Radisson,
passés au service de l’Angleterre et qui déjà en 1668
avaient pris possession de ces terres pour le roi Charles
II et y faisaient la traite. De la sorte ils allaient
contribuer indirectement à la formation de la
Compagnie de la baie d’Hudson qui a connu depuis une
prospérité et une fortune considérables]. Les sauvages
occidentaux rapportaient qu’il y avait au couchant du
Canada un grand fleuve, nommé Mississipi. Talon
voulut aussi faire éclaircir ce point. Il proposa Louis
Jolliet, que devait accompagner le Père jésuite
Marquette, pour cette nouvelle mission, dont il sera
parlé au chapitre suivant.
Nous avons dit que Courcelle avait demandé son
rappel. Louis XIV choisit pour le remplacer Louis de
Buade, comte de Palluau et de Frontenac, (7 avril
1672). [Il n’est pas sans intérêt de noter que le comte de
Grignan, gendre de Mme de Sévigné, avait sollicité
cette charge. Ce qui fit dire à la spirituelle marquise,
avec une moue dédaigneuse, en apprenant à sa fille la
nomination du comte de Frontenac : « Qu’il eût été bien
triste d’aller habiter un pays si lointain, avec des gens
qu’on serait fâché de connaître en celui-ci »]. Le
nouveau gouverneur arriva à Québec au mois de
septembre 1672, précédé d’une réputation qui fit désirer
à Talon de résigner son office. L’intendant jugea que la
colonie était trop petite pour donner des occupations
séparées à deux hommes fort actifs, peut-être nullement
disposés à dépendre l’un de l’autre, ni par conséquent à
agir avec ce concert qui exige des concessions
réciproques. C’est pourquoi il avait demandé sa retraite,
(31 octobre 1671). Un des derniers actes de Courcelle
fut une convention qu’il conclut avec les Iroquois pour
la fondation de Cataracoui (aujourd’hui Kingston), à
l’entrée du lac Ontario. Ces peuples, après une longue
guerre de plusieurs années, où les succès avaient été
longtemps balancés, venaient de détruire presque
entièrement les Andastes et les Chaouanons, vers
l’Ohio. La victoire les avaient gonflés d’orgueil, et l’on
ne savait où s’arrêterait leur ambition. Courcelle pensa
qu’il était temps de se mettre en garde contre leurs
entreprises, puisque rien ne les occuperait plus ailleurs.
Il convoqua les principaux chefs à Cataracoui, où il se
rendit lui-même (12 juin 1671), comme nous l’avons dit
plus haut. Il leur fit un discours, dans lequel,
dissimulant son vrai motif, il déclara qu’il allait bâtir un
fort à cet endroit, afin qu’ils pussent y faire la traite plus
commodément avec les Français. Soit qu’ils ne
découvrissent pas le but du gouverneur, soit qu’ils
s’abusassent sur leurs propres forces, les Iroquois
trouvèrent ce projet bien imaginé, mais, avant que les
travaux fussent commencés, le comte de Frontenac
débarquait en Canada. Le nouveau gouverneur, allant à
son tour sur les lieux, comprit au premier regard
l’importance de la position. Il donna l’ordre de
construire le fort, qu’il nomma d’après lui, au confluent
de le petite rivière Cataracoui et du fleuve Saint-
Laurent. [Frontenac était parti avec quatre cents
Français et sauvages le 3 juin 1672 ; il fut de retour à
Montréal le 1er août suivant.].
Le départ de Courcelle entraîna celui de Talon
(novembre 1672), et fut une véritable perte pour la
colonie. [Encore qu’il eût demandé d’être relevé de ses
fonctions, il n’en gardait pas moins une foi entière dans
l’avenir réservé au Canada. N’avait-il pas écrit à Louis
XIV, le 2 novembre 1671, en des termes prophétiques,
analogues à ceux que Frontenac emploiera à son tour :
« Cette partie de la monarchie française deviendra
quelque chose de grand ». Au reste, avant de se
rembarquer pour la France, il devait donner en
concession une soixantaine de seigneuries].
Les qualités de Courcelle, sans être aussi brillantes
que celles de son successeur, étaient peut-être plus
solides. Avec beaucoup d’énergie et d’expérience, il
possédait cette sagesse, si précieuse aux hommes
d’État, qui prévient les difficultés. D’une part, en
retenant d’une main douce, quoique ferme, les
prétentions du clergé dans de justes bornes, il sut se
concilier la bienveillance des missionnaires, qui ont
rendu de tout temps de précieux services au pays, en
contribuant à faire respecter par les indigènes le
gouvernement et le nom français ; au surplus, il montra
dans les affaires des sauvages une politique habile, dont
on regretta l’absence plus d’une fois par la suite. Il faut
aussi lui tenir compte du bon esprit qu’il eut de tolérer
l’espèce d’indépendance que prenait quelquefois Talon,
dont les talents jetaient de l’éclat sur son
administration. Le caractère particulier des deux
hommes, l’activité de l’un suppléant à la nonchalance
de l’autre, a fait qu’ils ont pu marcher ensemble malgré
des brouilleries qu’excitait peut-être l’amour-propre
blessé, mais que faisaient taire bientôt les idées les plus
généreuses, la gloire et l’amour de la patrie. Les regrets
des colons accompagnèrent ces excellents
administrateurs en France. [Cependant la carrière de
Talon ne devait point s’arrêter là. Il reçut
successivement les emplois de premier valet de
chambre et de secrétaire du cabinet du roi et occupa
ensuite le poste de gouverneur du château de
Mariemont dans les Flandres. Ajoutons que Louis XIV
érigeait sa baronnie des Islets à Québec en comté
d’Orsainville (1675). Entre temps, Talon avait rédigé
deux mémoires (9 mars 1673) touchant les ressources et
les possibilités de la Nouvelle-France. Il comptait
toujours y revenir et projetait de fonder un nouvel
hôpital à Québec. Resté célibataire, il devait finir ses
jours à Paris, à l’âge de 69 ans (24 mars 1694).]
Le rang, l’influence et la réputation du successeur de
Courcelle firent espérer qu’on ne cesserait point de
travailler à l’avancement de la colonie, et qu’elle serait
toujours l’objet de la même attention de la part du
prince. Petit-fils d’un chevalier des ordres fort dévoué à
la cause d’Henri IV dans la guerre de la Ligue, [et fils
d’Antoine de Buade, seigneur de Frontenac, baron de
Palluau, conseiller d’État, premier maître d’hôtel du roi
et capitaine du château de Saint-Germain-en-Laye, le
comte de Frontenac était né à Paris en 1622 et eut Louis
XIII pour parrain. Comme ses ancêtres, il avait de
bonne heure embrassé la carrière militaire et fut, dès
l’âge de 23 ans, promu colonel de cavalerie au régiment
de Normandie.] Il avait appris le métier des armes en
Flandre sous le fameux Maurice, prince d’Orange, et
servit en France, en Italie, en Allemagne, en Hongrie [à
la journée de Saint-Gothard, 1664]. En outre il eut
l’honneur d’être désigné par Turenne pour commander
les secours que Louis XIV expédiait à Canodie,
assiégée par les Turcs (1669). [C’est durant la bataille
d’Orbitello, où il était maître de camp au régiment de
Navarre, en 1646, qu’il avait eu un bras fracturé.]
[Son mariage d’ailleurs marquait un contraste
imprévu dans la vie rude et disciplinée du jeune
officier. En effet, il enlève sa fiancée de seize ans, Anne
de la Grange-Trianon, avant d’aller l’épouser, en
présence de quelques parents, à la petite église de Saint-
Pierre aux Bœufs (1648). La comtesse de Frontenac
devient l’une des dames d’honneur de la duchesse de
Montpensier, nièce du roi. Est-ce pour cette raison
qu’elle refusera de suivre son mari au delà de l’Océan.
Malgré tout, une correspondance intime, qu’on n’a pas
retrouvée, devait se continuer longtemps, de Paris à
Québec, entre les deux époux. C’est le moment d’ouvrir
les Mémoires de Saint-Simon qui nous apporte sur ces
personnages des traits singuliers et piquants : « C’était
un homme de beaucoup d’esprit, écrit-il à propos de
Frontenac, fort du monde, et parfaitement ruiné. Sa
femme qui n’était rien, avait été belle et galante,
extrêmement du grand monde et du plus recherché. Elle
et son amie Mlle d’Outrelaize qui ont passé leur vie
logées ensemble à l’Arsenal, étaient des personnes dont
il fallait avoir l’approbation ; on les appelait les
Divines... Un si aimable homme et une femme si
merveilleuse ne duraient pas aisément ensemble ; ainsi,
le mari n’eut pas de peine à se résoudre d’aller vivre et
mourir à Québec, plutôt que mourir de faim ici en
mortel auprès d’une Divine ». (Édition A. de Boislisle,
VI, p. 166). À son tour, Mlle de Montpensier jugeait
Frontenac par un tout autre aspect. S’il faut l’en croire,
il tirait vanité de sa personne et recherchait les
occasions de paraître ; il se plaisait à vanter sa table, sa
vaisselle, ses habits, ses chevaux et tout ce qu’il
possédait ; du reste, il était volontiers poseur et même
bretteur décidément à l’occasion. (Mémoires, collection
Petitot, Paris, 2ème série, pp. 112, 398)]. On lui
reprochait encore de la hauteur et de l’ambition. [Ces
défauts pourtant étaient rachetés par des qualités de
premier ordre] : un esprit pénétrant, fertile en
ressources, orné par l’étude, [une volonté virile, le don
du commandement, et une dextérité personnelle qui
allaient se révéler aux heures de crise et dans les
contacts avec les peuples indigènes du Canada.
Toutefois, on ne manquera pas de remarquer dans la
colonie que le gouverneur était d’autant plus fier devant
les riches et les personnes haut placées qu’il était
affable et gracieux vis-à-vis du populaire.
[Louis XIV avait donné à Frontenac six mille livres
« pour se mettre en équipage », et neuf mille livres pour
former « une compagnie de vingt hommes de guerre à
cheval dits carabins » devant servir comme garde corps.
(Ordonnance du 15 avril 1672). Mais en cours de route,
les Hollandais auxquels la France venait de déclarer la
guerre, s’emparèrent de ses équipages, de ses meubles
et des autres objets qu’il emportait]. Le gouverneur
néanmoins parvint à Québec au début de septembre
(1672) avec des instructions qui s’étendaient à tous les
sujets. On lui répétait que l’agrandissement du Canada
devait être la règle et la fin de sa conduite ; il aurait à
penser aux moyens de conserver tous les habitants dans
le pays et d’en attirer d’autres ; il devait encourager les
mariages, l’agriculture, l’élevage des bestiaux, la pêche,
la construction des navires, le commerce avec les Îles,
l’ouverture d’un chemin entre Québec et la côte
d’Acadie ; s’opposer adroitement et sans partialité aux
Jésuites qui voudraient porter trop loin l’autorité
ecclésiastique, et appuyer le séminaire de Saint-Sulpice
et les Récollets, pour balancer l’autorité que les
premiers pourraient se donner au préjudice de celle du
roi : enfin veiller, suivant la recommandation toujours
répétée, à ce que la justice fût administrée d’une
manière équitable. (Mémoire du roi pour servir
d’instruction au comte de Frontenac, 7 avril 1672.) [Ici
encore, comme dans les instructions à Talon citées plus
haut, on aperçoit l’inspiration de Colbert et c’était bien
le ministre qui dictait les phrases.]
Frontenac trouva la position de Québec des plus
imposantes. Il écrivit au ministre : « Rien ne m’a paru si
beau et si magnifique que la situation de la ville de
Québec, qui ne pourrait pas être mieux postée, quand
elle devrait devenir un jour la capitale d’un grand
empire ». [Il soulignait ensuite la nécessité, en vue du
développement futur de la colonie, d’empêcher les
habitants de construire des maisons « à leur fantaisie et
sans aucun ordre » ; de marquer les rues et les places
qu’on y pourrait faire afin que chaque fois que des
particuliers désireraient bâtir, il le fasse « avec symétrie
et d’une manière que cela puisse augmenter la
décoration et l’ornement de la ville ». De même le
gouverneur insistait sur l’envoi immédiat d’ouvriers et
d’engagés de tous les métiers et en même temps de
filles à marier à un grand nombre d’hommes qui n’en
peuvent trouver dans le pays, ajoutant aussitôt : « S’il y
avait eu ici cette année cent cinquante filles et autant de
valets, dans un mois ils auraient tous trouvé des maris
et des maîtres. » Passant ensuite aux mines de fer qu’il
avait visitées, et notamment celle du Cap-de-la-
Madeleine qu’il estimait très riche, il en signalait
d’autres situées entre Champlain et le Cap « qui en sont
toutes pleines » ; de sorte que si l’on décidait d’établir
des forges et des fonderies, la matière première ne
manquerait point. (Mémoire à Colbert, 2 novembre
1672.]
Dès qu’il eut pris les rênes du gouvernement,
Frontenac réunit, (17 septembre), le Conseil souverain
d’une manière solennelle. [Au moment où le Conseil
enregistrait sa commission, le gouverneur, toujours
orgueilleux de son rang et de sa naissance, le pria de
faire précéder du qualificatif de « Haut et puissant
seigneur » le titre de « Gouverneur et lieutenant général
pour le roi en Canada, Acadie, Isle de Terreneuve et
autres pays de la France septentrionale », par lequel
était désigné sans plus son prédécesseur Courcelle].
Contre l’usage il lui adressa un discours où l’on
reconnaît le soldat qui aime à voir dans le triomphe
militaire la grandeur de sa patrie. « Messieurs, dit-il,
après vous avoir remerciés de toutes les civilités que
j’ai reçues de votre Compagnie, et vous avoir témoigné
la joie que je ressens de me voir avec vous, je vous
avouerai que je n’en ai pas une médiocre de ce que la
première fois que je viens vous apporter les ordres de
Sa Majesté, j’ai à vous faire part de l’heureux succès de
ses armes et à vous annoncer ses victoires.
« Elle désire que vous enregistriez la déclaration de
la guerre qu’elle a faite par mer et par terre contre les
Hollandais. Mais vous ne saurez pas plus tôt par là
qu’ils sont ses ennemis, que je vous dirai qu’ils sont
devenus ses sujets ; et qu’elle a poussé ses conquêtes
avec tant de rapidité qu’en un mois de temps elle s’est
assujetti des peuples qui, pendant plus de cent années,
avaient résisté à toute la puissance de la maison
d’Autriche, lors même qu’elle était dans le plus haut
point de sa grandeur et de son élévation.
« Ce sont les nouvelles que les derniers vaisseaux
m’ont apportées... Tous ces prodiges, qui n’ont presque
point d’exemples, doivent augmenter l’amour et la
vénération que nous sommes obligés d’avoir pour cet
incomparable monarque, que nous voyons être favorisé
de Dieu si visiblement, et nous engager à lui donner de
plus en plus de plus grandes preuves de notre
obéissance et de notre fidélité.
« Quoique Sa Majesté n’ait jamais eu lieu de douter
de la vôtre, elle m’a commandé néanmoins qu’à mon
avènement dans ce pays, je vous en fisse prêter un
nouveau serment entre mes mains, et que je vous
excitasse à vous acquitter du devoir de vos charges avec
toute sorte de vigilance et d’intégrité.
« C’est par la justice que les États les mieux établis
se conservent, et ceux qui ne font que naître ont encore
plus besoin qu’on la rende avec exactitude et célérité.
« C’est pourquoi vous devez, messieurs, appliquer
tous vos soins à répondre en cela aux intentions de Sa
Majesté, puisque c’est une des choses qui peuvent le
plus contribuer aux progrès de cette colonie, dont elle
souhaite fort l’accroissement.
« Pour moi, j’essaierai de vous en donner l’exemple,
en ne faisant aucune acception de personnes, en
protégeant toujours le pauvre et le faible contre ceux
qui les voudraient opprimer, et en cherchant avec soin
les moyens de procurer l’avantage et la satisfaction de
toutes les personnes que je verrai être bien
intentionnées pour le bien du pays et pour le service de
Sa Majesté... » (Jug. et délib. du Conseil souverain,
tome I, p. 689).
Tous les membres du Conseil ensuite levèrent la
main et firent le serment d’usage.
Peu après, le 23 octobre 1672, le gouverneur
assembla à Québec, dans la chapelle des jésuites mise à
sa disposition par les Pères, les trois ordres de la
colonie, ou ce qu’on appelait en France les États
généraux, pour donner, suivant son expression, « une
forme à ce qui n’en avait point encore eu et composer
une espèce de corps de clergé, de noblesse, de justice et
de tiers état. » [Il y avait là, représentant la noblesse,
des gentilshommes, des officiers, des juges ordinaires,
le syndic des habitants, les principaux bourgeois et
marchands de la ville ; Mgr de Laval, qui était absent,
avait délégué à sa place un grand vicaire le chanoine
Jean Dudouyt ; enfin un certain nombre de colons
figuraient le tiers-état. Frontenac ouvrit la séance en
prononçant comme la première fois une harangue où
son penchant oratoire se donnait libre cours. Après
avoir félicité les habitants du Canada de leur fidélité et
de leur zèle pour le service du roi, il les exhorta à
garder sans cesse « profondément gravés dans leurs
cœurs » les vrais sentiments de respect et d’obéissance
qu’ils devaient « à notre incomparable monarque ».
Puis, parlant des événements d’Europe, et
particulièrement de la guerre de Louis XIV avec la
Hollande, qui entraînait de si grandes dépenses, il
expliqua que pour cette raison la Nouvelle-France avait
été privée des secours qu’elle attendait, mais que sans
doute elle allait recevoir au double l’année suivante. Le
meilleur moyen d’en obtenir, disait-il, était de
« conspirer tous ensemble à tout ce qui peut contribuer
au progrès et à l’avancement de cette colonie. » Le
gouverneur dès lors adressait un appel vigoureux à
chacun des trois ordres. Le clergé devait continuer
« avec une piété singulière, à instruire les peuples par sa
parole et son exemple », et les missionnaires
s’employer plus que jamais à la conversion des
indigènes pour les rendre à la fois « sujets de Jésus-
Christ et sujets du roi » ; et qu’en outre tous ensemble
leur inspirent « l’envie d’apprendre notre langue ». De
son côté, la noblesse prouverait encore, en même temps
que son ardeur et son courage, qu’elle est prête à
défendre avec l’aide de ses vassaux, et au besoin les
armes à la main, les intérêts et les entreprises du pays ;
au surplus, elle travaillerait à l’accroissement et à la
mise en valeur des terres et des seigneuries. Quant aux
magistrats, il pensait bien qu’ils rendraient toujours la
justice « avec intégrité et sans corruption » et qu’ils
chercheraient à diminuer la durée des procès et les frais
des parties. Il demandait enfin au peuple proprement dit
de ne songer qu’au défrichement et à la culture de ses
concessions, à l’augmentation de son petit négoce, soit
en pourvoyant à la nourriture d’un plus grand nombre
de bestiaux, soit en établissant de nouvelles
manufactures, soit encore « en défaisant de cette
inclination fainéante et vagabonde qui fait que
quelques-uns ont de la peine à subsister. » (Harangue
prononcée par le comte de Frontenac à l’assemblée
tenue à Québec). Après quoi] Frontenac fit prêter le
serment de fidélité à tous les assistants, devant un
concours de plus de mille personnes. Comme beaucoup
de Français il conservait de l’attachement aux
anciennes institutions, et il voulait les introduire dans le
Canada. Cette grande solennité ne plut pas en France.
Frontenac écrivit au ministre qu’il avait convoqué les
notables pour leur faire part de ce qu’il avait dessein
d’entreprendre, afin que, l’exécution dépendant en
partie de leurs soins et de leur argent, ils s’y portassent
plus volontiers. Et il ajoutait, pour se justifier, qu’il
avait « fait dépendre la confirmation et la destitution
des membres de l’assemblée de sa seule volonté, afin
qu’il n’y eût point d’autorité qui ne fût soumise à celle
des personnes entre les mains desquelles le roi avait
confié la sienne. » (Frontenac à Colbert, 2 novembre
1672, le même au même, 13 novembre 1673). Colbert
lui répondit : « L’assemblée et la division que vous
avez faite de tous les habitants du pays en trois ordres
ou états, pour leur faire prêter le serment de fidélité,
pouvaient produire un bon effet à ce moment ; mais il
est bon que vous observiez que, comme vous devez
toujours suivre dans le gouvernement et la conduite de
ce pays-là des formes qui se pratiquent ici et que nos
rois ont estimé du bien de leur service depuis longtemps
de ne point assembler les États généraux de leur
royaume, pour peut-être anéantir insensiblement cette
forme ancienne, vous ne devez aussi donner que très
rarement, et, pour mieux dire, jamais, cette forme au
corps des habitants du Canada ; et il faudra même, avec
un peu de temps, et lorsque la colonie sera encore plus
forte qu’elle n’est, supprimer insensiblement le syndic
qui présente des requêtes au nom de tous les habitants,
étant bon que chacun parle pour soi, et que personne ne
parle pour tous » (Colbert à Frontenac, 13 juin 1673).
C’est ainsi que Louis XIV achevait d’abolir partout
les anciennes formes populaires et complétait le
despotisme de la royauté.
Le comte de Frontenac avait trouvé la colonie et les
sauvages en pleine paix, et la paix dura plusieurs
années. La déclaration de guerre contre la Hollande,
qu’il fit proclamer en Canada (17 septembre 1672), ne
fut qu’une simple formalité, qui intéressa tout au plus
quelques marchands. Il n’eut donc qu’à s’occuper des
progrès du pays et du perfectionnement de ses jeunes
institutions. La justice fut particulièrement l’objet de sa
sollicitude ; et en cela il ne fit que suivre les tendances
du gouvernement de Louis XIV à une réforme
concernant la France elle-même. Cet habile monarque,
qui avait réuni en ses mains tous les droits et les
prérogatives de la royauté, vaincu l’opposition
protestante, [mais aussi bien dans les affaires
religieuses, avait pris à l’égard du Souverain Pontife,
Innocent XI, une attitude fort arrogante qui répondait à
son absolutisme], cherchait néanmoins à couvrir ses
usurpations par une administration plus régulière et plus
éclairée de la justice. Ainsi l’on a vu Napoléon, après
avoir renversé la constitution de la France, promulguer
un code de lois qui suffirait à lui assurer une gloire
immortelle.
Le gouverneur, après les avis qu’on lui avait donnés,
prit le roi pour modèle. Mais très attaché à son pouvoir,
il en usa bientôt despotiquement. Il se fit par suite des
ennemis nombreux et implacables. Son tort à lui aussi,
suivant quelques contemporains, fut principalement son
opposition aux Jésuites. [Elle se manifeste franchement
dans la correspondance avec Colbert ; cependant
Frontenac avait grand soin de chiffrer tous les passages
où les Pères étaient fort malmenés, parfois même de
façon outrageante. Sa verve audacieuse et ses pointes
d’irrévérence dirigées contre eux eussent sans doute
réjoui le cœur de ce voltairien d’avant la lettre, le baron
de La Hontan, qui fut pendant deux mois son hôte au
château Saint-Louis.]
Le comte de Frontenac étudia et bientôt connut les
intérêts véritables de la colonie à la prospérité de
laquelle il travailla avec ardeur sans se laisser distraire
par les intrigues ou les ressentiments de ses adversaires.
Après s’être assuré des bonnes dispositions des
indigènes, qu’il sut s’attacher par sa politique, il voulut,
comme l’avaient fait quelques-uns de ses
prédécesseurs, marquer le début de son administration
par des ordonnances, qui recevaient le nom de
règlements de police, mais qui avaient souvent une bien
autre portée. Il en promulgua plusieurs où perçait
encore, malgré les avertissements du roi, l’esprit des
institutions qu’on voulait faire oublier partout. Une de
ces ordonnances (23 mars 1673) établit que trois
échevins seraient élus à la pluralité des voix par les
habitants de Québec, pour remplir les fonctions de
juges de police et veiller à l’exécution des règlements.
Trois ans après (11 mars 1676), tous les règlements
relatifs à la police subirent une révision, et s’étendirent
aux sauvages qui furent soumis aux lois françaises pour
les délits graves et pour le commerce avec l’étranger,
qu’on leur interdit. Un article prescrivit au lieutenant
général de la prévôté de tenir chaque année, à Québec,
deux assemblées de police générale, composées des
principaux habitants, afin de considérer surtout les
moyens propres à augmenter et enrichir la colonie.
Frontenac donnait ainsi aux citoyens l’occasion de
communiquer leurs lumières sur la culture, le
commerce et les travaux publics.
Vers le même temps Louis XIV cédant enfin aux
vœux des Canadiens, supprima totalement la
Compagnie des Indes occidentales, qui ne remplissait
plus aucune de ses obligations, et remboursa à ses
membres les fonds qu’ils avaient versés. (Édit du roi de
décembre 1674). [Dans l’espace de dix années, la
Compagnie s’était endettée pour une somme de
5 583 000 livres que le roi se chargea d’acquitter. (E.
Levasseur).] Cette fois la réunion de la Nouvelle-France
au domaine de la Couronne fut définitive. D’après l’édit
de révocation, la population des colonies françaises en
Afrique et en Amérique était, à cette époque, de plus de
quarante-cinq mille âmes, et leur commerce employait
cent navires, sans compter ceux engagés dans la pêche
de la morue et de la baleine. Le roi recommandait au
gouverneur du Canada de faire habiter les terres les plus
voisines du fleuve, qui était la seule voie de
communication avec l’Océan et la France.
En même temps que la Compagnie des Indes
occidentales s’éteignit la prévôté de Québec instituée
par elle. Mais l’absence d’un tribunal de première
instance, pour les matières civiles et criminelles
produisit des inconvénients, et le roi la rétablit par l’édit
de mai 1677. L’introduction de la fameuse ordonnance
uniforme de 1667 eut lieu l’année suivante (7 novembre
1678). Ce code de procédure civile, l’un des plus
grands bienfaits qui aient été conférés à ce pays sous
l’Ancien régime, fut pour le Canada, en matière civile,
ce qu’a été depuis le code anglais en matière criminelle.
Enfin, l’année 1679 vit paraître l’important édit
concernant les dîmes et les cures fixes, et une
ordonnance non moins salutaire à la liberté des
citoyens, celle qui défendît aux gouverneurs particuliers
d’emprisonner personne, réservant ce droit au
gouverneur général et au Conseil souverain. Elle avait
été suggérée probablement par ce qui venait de se
passer entre Frontenac et François Perrot, [neveu de
l’intendant Talon à qui il devait sa nomination de
gouverneur particulier de l’île de Montréal (1670) dont
les Messieurs de Saint-Sulpice depuis 1663 étaient les
seigneurs.]
Dès 1673 ces deux hommes se trouvaient en guerre
ouverte. Le satirique baron de La Hontan disait du
dernier que, n’ayant que mille écus d’appointements
ordinaires, il avait trouvé le moyen d’en gagner
cinquante mille, en faisant un commerce illicite de
pelleteries avec les sauvages [dans l’île qui porte
aujourd’hui son nom. (Nouveaux voyages dans
l’Amérique septentrionale, I, p. 25)]. À tort ou à raison,
Frontenac crut que Perrot n’observait ni les
ordonnances ni ses instructions ; il lui envoya porter ses
ordres à ce sujet par le major Jacques Bizard, et
lieutenant de ses gardes, aidé de trois soldats. [Bizard
arrive à Montréal, et en l’absence de Perrot se saisit de
l’un de ses associés nommé Carion ; sur quoi, prévenu
au plus vite], Perrot fait jeter l’officier en prison.
Aussitôt (10 février 1674) le gouverneur assembla
extraordinairement le Conseil souverain, pour délibérer
sur cet acte d’insubordination, qu’il regardait comme un
attentat à l’autorité du roi ; et le substitut du procureur
général fut chargé d’ouvrir l’instruction sans délai.
Perrot vit à ce début que l’affaire prenait une tournure
encore plus sérieuse qu’il ne l’avait pensé, et
commença de regretter sa vivacité. Suivant l’ordre de
Frontenac, il descendit à Québec [accompagné de
l’abbé de Fénelon (dont il est parlé ci-dessous) espérant
bien que tout s’arrangerait à l’amiable], mais il ne fit
qu’avancer sa disgrâce. Le 29 janvier 1674, Perrot est
arrêté et enfermé au château Saint-Louis, où il resta six
mois, peut-être même un an. Lorsqu’il se vit en la
puissance du chef qu’il avait offensé, Perrot reprit sa
première attitude : il lui contesta ainsi qu’au Conseil
souverain, le droit de le juger. (Ordonnance du Conseil
souverain, 30 janvier 1674. Mémoire des motifs qui ont
obligé le comte de Frontenac de faire arrêter le sieur
Perrot, 10 février 1674. Frontenac à Colbert, 16 février
1674).
Cette difficulté, déjà assez grave, se compliqua par
la part qu’y voulurent prendre quelques prêtres du
séminaire de Saint-Sulpice de Montréal, notamment
l’abbé François de Salignac de Lamothe Fénelon, curé
de la ville, et frère consanguin du futur archevêque de
Cambrai. [L’abbé de Fénelon avait connu Frontenac à
Paris et s’embarqua avec le gouverneur lorsqu’il vint
occuper son poste au Canada. Leurs relations devinrent
par la suite très amicales. Si bien que dès le début de
cette affaire, Frontenac pria l’abbé de tâcher à obtenir la
soumission de Perrot]. L’intervention des Sulpiciens
cependant ne laissa pas d’échauffer les esprits. [On alla
même jusqu’à soupçonner l’abbé de Fénelon d’avoir
communiqué secrètement avec Perrot dans sa prison
afin de le faire évader. Les choses de plus en plus se
gâtaient. Le jour de Pâques, (25 mars 1674), dans la
chapelle de l’Hôtel-Dieu, qui servait d’église
paroissiale, l’abbé de Fénelon, en présence de deux
cents personnes, prononça au cours de son sermon, les
paroles suivantes : « Celui qui est nanti de l’autorité ne
doit pas inquiéter les peuples qui dépendent de lui... Il
ne doit point fouler le peuple ni le vexer par des corvées
extraordinaires qui ne servent qu’à ses intérêts... Il ne
faut pas qu’il se fasse des créatures qui le louent
partout, ni qu’il opprime sous des prétextes recherchés
des personnes qui servent les mêmes princes
lorsqu’elles s’opposent à ses entreprises... ». Cavelier
de La Salle, qui était dans l’assistance, s’offusqua fort
de tout ce passage où il voyait une attaque directe
contre la conduite du gouverneur – c’était aussi l’avis
des Sulpiciens – et n’eut rien de plus pressé que de lui
en faire part. Frontenac piqué au vif entra dans une
grande colère. Du coup il résolut d’agir. Pendant ce
temps, au dire des amis du gouverneur], l’abbé aurait
recueilli des signatures parmi les citoyens de Montréal
pour une remontrance au roi. [Quant aux sentiments
qu’il avait réellement exprimés dans son sermon de
Pâques, l’abbé se défendit de toute intention hostile à
l’égard de Frontenac. « J’ai parlé, affirmait-il, d’une
manière générale, à tous ceux qui sont revêtus de
l’autorité dans ce pays ; si le gouverneur eût été présent,
je serais entré dans les mêmes détails. Ceux qui ont
appliqué mes paroles à M. de Frontenac lui ont fait plus
d’injure que moi. » (Informations et déclarations de
René Robert, sieur de La Salle... 2 mai 1674.
Déclarations des ecclésiastiques du séminaire de
Montréal, 16 mai 1674).]
[Sur le rapport de Cavelier de La Salle, le comte de
Frontenac avait exigé l’expulsion de l’abbé de Fénelon
du séminaire de Montréal ; et le Sulpicien s’était retiré
de bonne grâce, résigné tout à fait à son sort. Mais le
gouverneur ne s’en tint pas là : il entendait pousser
l’affaire aux extrêmes]. Il assigna l’abbé devant le
Conseil souverain. D’autres ecclésiastiques furent
sommés de comparaître pour porter témoignage contre
lui. Après avoir fait défaut plusieurs fois, ils se
présentèrent : ce fut pour décliner la juridiction du
Conseil. Ils alléguèrent qu’ils ne pouvaient être jugés ni
cités que par l’évêque. L’abbé de Fénélon réclama le
privilège que possédaient les ecclésiastiques en France
de parler assis et couverts en présence des Conseils
souverains. Il s’avance donc vers les membres du
Conseil et se couvre. Le gouverneur, qui présidait,
[accuse l’abbé de rébellion et de provocation à la
sédition. Prenant ensuite la parole ce dernier maintient
son refus de répondre aux accusations portées contre
lui ; il récuse à la fois le gouverneur et les conseillers ;
il en appelle au tribunal ecclésiastique lequel, insiste-t-
il, a seul le droit de l’entendre et de le juger]. Frontenac
alors fait retirer l’abbé de Fénelon dans une salle
voisine, sous la garde de l’huissier. L’assemblée décida
tout d’une voix que la prétention de l’abbé ne pouvait
être admise, d’autant qu’il comparaissait comme
accusé. Il fut en conséquence ramené devant le Conseil
qui, le voyant s’obstiner à refuser de répondre aux
interrogations, le fit mettre aux arrêts. (Jugements et
délibérations du Conseil souverain, 21-29 août,
septembre, octobre 1674. Frontenac à Colbert, 16
février et 14 novembre 1674.)
François Perrot, de son côté, persistait à récuser le
Conseil. Parmi ses objections, il s’en trouva de bien
fortes, et elles influèrent puissamment sur la décision
qui fut prise ensuite. Il représenta qu’étant accusé
directement par le gouverneur général, son ennemi
personnel, il ne pouvait consentir à mettre son sort entre
les mains d’un tribunal dont ce gouverneur était le
président ; qu’en outre plusieurs des conseillers étaient
intéressés à sa perte, parce que [l’officier La Nauguère,]
nommé pour commander à sa place dans le
gouvernement de Montréal (10 février 1674), était leur
proche parent ; ce qui expliquait leur acharnement
contre lui ; pour ces raisons, il les récusait tous,
nommément M. de Frontenac, et il en appelait au
Conseil d’État à Paris.
L’abbé de Fénelon, en suivant un semblable système
de défense, rendit sa cause commune avec celle de
Perrot, à qui l’influence du clergé devint très utile. Les
membres récusés s’abstinrent de siéger. Frontenac, pour
justifier sa présence, prétendit qu’il n’était pas plus
intéressé dans le procès que le roi lui-même, dont il
était le représentant. Mais la cour ne se trouvait plus en
nombre ; il fallut nommer d’autres membres. Après
plusieurs séances, le Conseil, qui ne demandait pas
mieux que de s’abstenir également dans une affaire
délicate, conclut à renvoyer le point de la compétence
au roi, (22 octobre 1674), avec prière en même temps
de faire savoir si la présidence devait continuer à
appartenir au gouverneur. Frontenac fit donc repasser
en France l’abbé de Fénelon et François Perrot
(novembre 1674). Ce dernier fut mis à la Bastille
[durant trois semaines] pour servir d’exemple et
satisfaire l’autorité royale qu’il avait blessée ;
cependant que l’abbé de Fénélon recevait l’ordre de son
supérieur de ne plus retourner au Canada. (Jugement et
délib. du C. S., 1674. Frontenac à Colbert, 14 novembre
1674. Le roi à Frontenac, 22 avril 1675. Lettre de M.
Bretonvilliers, supérieur de Saint-Sulpice à Paris, 7 mai
1675).
Perrot, néanmoins, reconquit les bonnes grâces du
roi. Il revint dans la colonie [et reprit le gouvernement
particulier de Montréal. À cette occasion, Louis XIV
mandait à Frontenac : « Après avoir laissé quelques
jours à la Bastille le sieur Perrot, je le renverrai dans
son gouvernement, et lui ordonnerai auparavant de vous
voir et de vous faire ses excuses de tout ce qui s’est
passé. Après quoi je désire que vous ne conserviez
aucun ressentiment contre lui, et que vous le traitiez
selon le pouvoir que je lui ai donné. » (Lettre du 22 mai
1675)]. Perrot, on le sait, était le neveu de Talon,
pourvu alors d’un office de premier valet de chambre
du roi ; ce qui peut expliquer le pardon accordé par le
monarque. [Il demeura gouverneur de Montréal
jusqu’au commencement de l’année 1684. Dans
l’intervalle cependant, il avait été accusé de transactions
louches avec les coureurs de bois et, chose plus grave,
d’avoir conspiré contre l’ordre public ; par suite,
Louis XIV dut le mettre en interdit. Mais, étant rentré
dans ses droits, Perrot fut ensuite nommé gouverneur de
l’Acadie (1684).]
La présidence du Conseil souverain à cette époque
vint compliquer les choses. Le 5 juin 1675 Jacques
Duchesneau, [conseiller du roi, commissaire de la
généralité de Tours, trésorier de France et général des
finances de la Touraine] avait été nommé intendant de
la Nouvelle-France. [Personnage plutôt médiocre,
caractère effacé, au demeurant bon et honnête homme,
mais supportant mal toute supériorité qui lui portait
ombrage]. D’après ses instructions, (30 mai 1675), il
devait « présider au Conseil souverain en l’absence du
sieur de Frontenac. » Au même temps, Louis XIV
décida que la première place du Conseil serait réservée
au gouverneur ; la seconde à l’évêque ; la troisième à
l’intendant qui aurait, toutefois, la présidence effective
[y compris le pouvoir de demander les avis, recueillir
les voix et prononcer les arrêts. (Édit du 5 juin 1675
enregistré au C. S., 23 septembre 1675).]
[La question de préséance au Conseil semblait
réglée. Il en fut tout autrement. Rappelons à ce propos
que, de 1663 à 1675, la présidence du Conseil revenait
au gouverneur. Frontenac aussi bien avait ordonné au
greffier Peuvret de Mesnu, de l’intituler désormais dans
les procès-verbaux des séances : « chef et président du
Conseil » ; et de qualifier l’intendant par les mots :
« faisant aussi fonction de président ». Il s’appuyait
encore sur plusieurs dépêches du roi qui lui conféraient
les qualités et prérogatives de président. (Lettres des 22
avril 1675, 15 avril 1676, 12 mai et 24 mai 1678).
Néanmoins Duchesneau protesta vivement : il invoquait
à l’encontre la déclaration royale de 1675 et les
coutumes suivies en France. Faut-il s’en étonner quand
les commissions et les instructions respectives des
gouverneurs et des intendants étaient souvent
contradictoires ? Ainsi Colbert écrivait à Frontenac de
faire rien d’autre dans les questions de justice, police et
finances que d’aider et appuyer l’intendant (18 mai
1677). Et deux ans après, il mande à Duchesneau qu’il a
le tort de croire qu’il est à peu près l’égal du
gouverneur et que ce dernier ne peut rien faire sans le
consulter. « C’est le contraire qui doit être. Il peut ne
pas vous consulter et vous devez le consulter même
dans les choses qui regardent vos fonctions. » (25 avril
1679). De même aussi, l’intendant de Meulles reçoit et
se voit enlever ensuite le pouvoir d’évoquer à lui toute
affaire (1er et 10 mai 1682). Ce n’est qu’en 1684 que
Louis XIV régla définitivement la question : « Sur le
fait de la guerre et des armes, le gouverneur doit
ordonner ce qu’il estimera à propos. Et pour ce qui est
de la justice et de la police à l’égard des sauvages mêlés
avec les Français, l’intendant et le Conseil souverain en
doivent connaistre. Sa Majesté ne veut pas que
l’intendant donne aucun ordre aux gouverneurs, mais
quand il y a quelque chose qui regarde le bien de son
service, il peut leur écrire, et les gouverneurs à cet
égard doivent suivre ses avis. » (Difficulté qu’il plaira à
M. de Seignelay de décider sur les fonctions de
gouverneur et intendant du Canada. En marge :
réponses du roi 10 avril 1684).]
Dans cette confusion, le Conseil souverain conclut
de prier le gouverneur et l’intendant de ne point prendre
le titre de président jusqu’à ce que le roi encore se fût
prononcé. Mais Frontenac s’obstina : il employa même
l’intimidation. Le procureur général d’Auteuil, [qui
avait rédigé un réquisitoire sur l’affaire, ainsi que] les
conseillers Villeray et Tilly reçurent l’ordre de se retirer
respectivement à Sillery, l’île d’Orléans et Beauport,
aux environs de Québec (14 juillet 1679). Le nom de
d’Auteuil continua pourtant de figurer au procès-verbal
des séances. Peu après, leur exil fut levé [et le conflit
prit fin. On convint que le Conseil s’assemblerait à
l’ordinaire et que personne ne serait nommé dans les
procès-verbaux (16 octobre). L’arrangement fut porté
en France par Villeray. L’année suivante, le roi rendit
un arrêt (29 mai 1680), confirmant l’édit de 1675.
(D’Auteuil à Colbert, 10 août 1679. Frontenac à
Colbert, 9 octobre 1679. Duchesneau à Colbert, 10
novembre 1679)]. D’ailleurs Mgr de Laval qui ne
paraissait plus, depuis 1671, aux assemblées du Conseil
souverain, commença d’y revenir ; [pendant une année
seulement, il se fit remplacer] par un prêtre vigilant et
sûr, [M. de Bernières ou M. Dudouyt agissant comme
grand vicaire.]
La violence de Frontenac lui attira les reproches du
roi et de Colbert. Louis XIV s’étonnait. Hors lui nul
gouverneur et lieutenant général en France n’eût
demandé la qualité de chef et de président d’un Conseil
comme celui du Canada pour augmenter ses dignités.
[Le monarque blâmait encore le gouverneur de ses
procédés extrêmes à l’égard de deux membres du
Conseil et du procureur général ajoutant que sans les
assurances de ses amis qu’il agirait avec modération à
l’avenir, il l’aurait sûrement révoqué. Au surplus,
malgré les raisons qu’il alléguait pour se justifier,
Frontenac avait contrevenu à ses ordres en favorisant
les coureurs de bois qui faisaient le commerce des
spiritueux, « ce qui était entièrement contraire au bien
et à l’augmentation de la colonie ». (Correspondance de
1677. Lettre à Frontenac, 29 avril 1680. Colbert à
Frontenac, 4 déc. 1679, 20 avril 1680). C’est justice de
dire que l’intendant Duchesneau fut critiqué plus
sévèrement encore.]
[À peu près au même temps, certains incidents se
produisirent au sujet des honneurs dus pendant les
offices dans l’église cathédrale de Québec. Faute de
précisions, il est permis de supposer, tant ces petits
riens prenaient d’importance au dix-septième siècle,
qu’on argumentait sur la place que devait occuper le
prie-Dieu du gouverneur et sur la manière de présenter
l’encens aux chefs ecclésiastique et civil. Toujours est-
il que Louis XIV mandait à Frontenac qu’il avait tort de
réclamer plus d’honneurs que n’en étaient accordés aux
gouverneurs et lieutenants généraux des provinces dans
le royaume ; il l’engageait à « accommoder ce petit
différend avec l’évêque. » (15 avril 1676.) La
discussion allait se prolonger, puisque, trois ans plus
tard (24 mai 1679), le roi enjoignit à Mgr de Laval de
rendre au comte de Frontenac les mêmes honneurs que
recevait le gouverneur de Picardie dans la cathédrale
d’Amiens.]
À peine cependant ces démêlés avaient-ils cessé,
qu’il s’éleva des conflits beaucoup plus sérieux, qui ne
devaient finir que par le rappel de Frontenac et de
l’intendant Duchesneau. Un esprit querelleur, rancunier,
intolérant, semblait s’être emparé de tout le monde. Le
roi lui-même fut de nouveau obligé d’écrire à
Frontenac : « Je vous exhorte encore de bannir de votre
esprit toutes les difficultés que vous avez fait naître
jusqu’à présent dans l’exécution de mes ordres ; d’agir
avec douceur et modération à l’égard de tous les
habitants ; de vous dépouiller de toutes sortes
d’animosités particulières qui ont été jusqu’à présent
presque le seul motif de toutes vos actions ; rien n’étant
plus contraire au service que vous me devez rendre
dans la place que vous tenez... quand je vois clairement
que tout cède à vos inimitiés particulières, et que ce qui
regarde mon service et l’exécution de mes ordres n’est
presque jamais le seul fondement de tout ce que vous
m’écrivez ». (30 avril 1681).
Les réprimandes sévères du prince à Frontenac, à
propos de ses dissensions avec le Conseil, le clergé,
l’intendant, les particuliers, le firent à peine changer de
conduite. La traite de l’eau-de-vie, que tout le monde
avait dans l’habitude de faire, était une question qui
n’avait pas cessé d’agiter sourdement le pays sous
l’administration de Courcelle. Ce gouverneur était
favorable comme Talon, à l’exercice de ce négoce
parmi les seuls Français. [Le Conseil souverain qui
avait à maintes reprises (1663, 1664, 1667) interdit la
vente des boissons enivrantes aux indigènes, revint sur
sa décision ; à la demande de Courcelle mais
principalement de Talon], il le rendit libre, avec
certaines restrictions, entre les colons et les sauvages
(10 novembre 1668), [Mgr de Laval ne laissa pas de
protester énergiquement, il refusa même de signer un
tel arrêt. Pourtant les abus et les désordres
recommençaient. Au point que le Conseil dut intervenir
(26 juin 1669) et prohiber sous des peines rigoureuses
le trafic des boissons avec les sauvages dans les bois,
mais non pas dans les habitations françaises. En 1676,
par une ordonnance du 14 avril, le roi sur la demande
de l’intendant Duchesneau, supprimait les congés de
traite qui étaient accordés chaque année au nombre de
vingt-cinq ; et deux ans après (12 mai 1678), il
renouvelait ses défenses. Tout de même], Mgr de Laval
n’avait rien relâché de sa fermeté première. Par des
mandements et le refus de l’absolution, l’évêque
continuait son opposition [à la traite des alcools avec
les indigènes], tout en faisant entendre ses plaintes à la
Cour. Duchesneau, brouillé dès le début avec
Frontenac, appuya les demandes du clergé.
Frontenac répondit que ces demandes étaient mal
fondées. La traite de l’eau-de-vie, disait-il, restreinte
dans de justes bornes, était nécessaire pour s’attacher
les indigènes et les empêcher ainsi d’aller vendre leurs
pelleteries aux Anglais et aux Hollandais. Au reste, le
zèle des ecclésiastiques à cet égard « ne servait guère
que de prétexte pour persécuter ceux qui les
empêchaient de dominer dans le pays, et pour solliciter
leur révocation » (Mémoire de 1677). Il faisait allusion
par ces paroles aux gouverneurs déjà rappelés, et à lui-
même. Tout annonçait donc un coup de tempête encore
plus rude que ce que l’on avait vu jusque-là, quand le
Conseil d’État, fatigué de ses divisions, intervint.
Il ordonna à Frontenac de convoquer, en outre des
administrateurs et des officiers du Conseil souverain,
une assemblée de vingt des principaux habitants de
toute la colonie, y compris [les seigneurs, les bourgeois
de Montréal et de Québec, et notamment Cavelier de La
Salle et Louis Jolliet,] pour avoir leur opinion sur le
commerce de l’eau-de-vie et sur ses conséquences. Ces
notables se réunirent au château Saint-Louis, le 26
octobre 1678, et firent un rapport favorable à la liberté
de la traite, [malgré l’avis contraire de cinq d’entre eux,
parmi lesquels étaient Jacques Le Ber et Louis Jolliet.]
Et le rapport fut aussitôt envoyé à Paris.
Mgr de Laval passa exprès en France au mois de
novembre 1678, pour en arrêter l’effet. [Déjà, les
docteurs en théologie de la Sorbonne, qui furent
consultés à deux reprises sur cette affaire (1er février
1662 – 8 mars 1675), avaient donné raison au prélat.
« Afin d’empêcher un commerce si préjudiciable au
salut des âmes, déclaraient-ils, Monseigneur peut user
de la puissance que Dieu lui a donnée, et même il est
obligé en conscience de se servir à cet effet des moyens
les plus efficaces et qu’il jugera les plus convenables,
tel que serait par exemple de faire un cas réservé du
péché que l’on commet par le malheureux débit de ces
sortes de liqueurs et boissons. » Au surplus, Mgr de
Laval eut un entretien à ce sujet avec Louis XIV.] Le
roi soumit la question à l’archevêque de Paris et à son
confesseur le P. La Chaise. L’un et l’autre après en
avoir conféré avec l’évêque de Québec, déclarèrent que
la traite de l’eau-de-vie dans toutes les bourgades
sauvages devait être défendue sous les peines les plus
sévères. [À la suite de ce rapport Louis XIV, en 1679,
rendit deux ordonnances : la première (25 avril)
autorisait la chasse pendant trois mois, du 15 janvier au
15 avril, et interdisait en même temps la vente des
spiritueux aux indigènes ; la seconde (24 mai)
permettait la traite dans les habitations françaises, mais
la prohibait chez les sauvages dans la profondeur des
bois ; de plus, les cas réservés par l’archevêque étaient
réduits. (Corr. gén. 5, fol. 119, Édits et ord., 1, p. 77).]
Mais un demi-triomphe était regardé par l’évêque de
Québec et par ses partisans presque comme une défaite.
[Un pareil résultat ne fut pas sans contrister Mgr de
Laval. Il ne lui restait plus qu’à s’incliner. Il accepta
donc la décision royale avec une résignation tranquille,
et reprit le chemin de Québec. L’avenir cependant,
après plus de deux siècles, devait témoigner en faveur
du chef ecclésiastique et lui donner gain de cause contre
ses puissants antagonistes. Car, de nos jours, une loi
canadienne a interdit, sous les pénalités les plus sévères,
la vente de toute boisson alcoolique aux Iroquois,
Hurons, Abénaquis et aux autres sauvages qui survivent
encore dans le pays.]
[D’autre part, à en croire Colbert qui n’hésitait point
à prêter au grand monarque ses propres intentions],
Louis XIV toujours fidèle à sa politique, et voyant que
l’évêque affectait une autorité un peu trop indépendante
de la sienne, avait déjà chargé Duchesneau de saisir
toutes les occasions de lui ôter l’envie d’aller au
Conseil, parce qu’il serait peut-être bon qu’il n’y eût
pas de siège. « Mais vous devez en cela, disait le
ministre, vous conduire avec beaucoup de retenue et de
secret et bien prendre garde que qui que ce soit ne
découvre ce que je vous écris sur ce sujet. » (1er mai
1677). Mgr de Laval n’avait pas été sans en soupçonner
quelque chose.
Cette conclusion, toutefois, augmenta l’irritation du
gouverneur contre l’intendant. Celui-ci, qui avait
soutenu l’évêque, écrivit à Paris que le pays était dans
un état déplorable, que les intrigues entretenaient le
désordre, qu’on employait toutes sortes d’artifices pour
empêcher les plaintes de parvenir, en France, que le
gouverneur faisait la traite du castor et vendait ses
pelleteries aux Anglais, au mépris des ordonnances, etc.
(Lettres à Colbert, oct. et nov. 1679). [Frontenac ne
pouvait laisser de telles accusations sans réplique. Il les
repoussa avec vigueur, et, à son tour, il exposait au
ministre les torts de Duchesneau. Il alléguait
notamment que l’intendant avait fait de sa maison à
Québec un magasin pour des articles de traite,
d’épicerie, de quincaillerie, voire même pour des
étoffes et des chaussures ; et que ravitailler de la sorte,
il continuait de traiter avec les Anglais par
l’intermédiaire de négociants de Montréal. (Frontenac à
Colbert, 9 oct. 1679, 2 nov. 1681 ; à Seignelay, 2 nov.
1681)]. D’ailleurs, Duchesneau s’en prenait aussi à
François Perrot, à Cavelier de La Salle et Daniel
Greysolon du Lhut, amis du gouverneur, et à plusieurs
autres personnes. Frontenac ne se conduisit envers
l’intendant qu’avec plus de hauteur, ainsi qu’il le faisait
envers tous ceux qu’il regardait comme ses ennemis. Il
le traita de téméraire, un jour, en plein Conseil, et
menaça même de le faire arrêter. (Registre du C. S., 4
novembre 1681). Enfin, malgré les recommandations de
la Cour, les choses en vinrent au point qu’il fallut les
rappeler tous les deux en 1682.
Frontenac quittait le Canada au moment où il avait
le plus besoin de son énergie et de son expérience. Un
incendie, arrivé le 5 août, avait réduit [presque toute la
basse ville] de Québec en cendres, ruiné le commerce et
fait subir des pertes énormes à la colonie. En outre, on
s’attendait à une guerre avec les Iroquois. L’influence
du voisinage des Anglais se faisait sentir chaque jour
davantage. Le colonel Thomas Dongan, gouverneur de
New-York, entreprit de rallier ces barbares aux intérêts
de l’Angleterre. À la vérité, il avait plusieurs moyens de
réussir. L’accroissement qu’avait déjà acquis le
commerce des Anglais leur permettait de vendre toutes
les marchandises à bien meilleur marché que les
Canadiens, et de payer les pelleteries cent soixante pour
cent plus cher. Il était évident qu’ils devaient finir par
s’emparer de toute la traite de ces contrées.
À part ces motifs commerciaux, que l’Angleterre
avait soin de faire valoir contre les Français, des
difficultés fâcheuses survenues entre notre commandant
au poste de traite du Michillimakinac et les sauvages,
au sujet de représailles exercées par lui pour venger la
mort de quelques-uns de ses compatriotes, avaient
presque détaché ces peuplades de la cause française.
Dans cette conjoncture il fallait une grande habileté
pour éviter une rupture avec ces nations et pour
conserver leur commerce. Frontenac sans cesse occupé
à raffermir ses alliances et à neutraliser l’effet de
l’influence anglaise, n’y était parvenu qu’à force
d’adresse et de présents. Mais, à l’heure de son départ,
les choses avaient pris un aspect alarmant. Tout chez les
Iroquois présageait la guerre. Recherchés à la fois par
les Français et par les Anglais, ces sauvages,
naturellement fiers et ambitieux, redoublaient d’audace
et élevaient leurs prétentions. Ils n’y mettaient plus de
bornes, surtout depuis que le gouvernement de New-
York s’était mis à flatter leur orgueil, à vanter leurs
exploits et à leur promettre le concours de l’Angleterre.
Les conférences de Frontenac, [à Montréal, avec des
Hurons, des Kiskakons et des Miamis (13-20 août
1682) et avec un chef onnontagué (11 septembre),] pour
apaiser les inimitiés entre ces peuples, n’avaient eu
après tout aucun résultat. Il partait donc alors que la
guerre, qui était imminente non plus cette fois entre les
Français et la confédération iroquoise seulement, mais
entre toutes les peuplades de l’occident, pouvait mettre
en péril le système d’alliances si nécessaire au progrès
comme à la sûreté de la colonie.
C’est au cours de l’automne de 1682 que le comte
de Frontenac se rembarqua pour la France. Son départ
était, dans le fond, un nouveau triomphe pour le parti de
Mgr de Laval, mais c’était le dernier. Le rappel presque
successif de trois gouverneurs attestait suffisamment la
puissance du prélat. L’administration des deux premiers
n’avait duré en tout que quatre années. Celle de
Frontenac dura dix ans. Ses talents remarquables et son
crédit à la Cour avaient seuls pu le maintenir si
longtemps dans ce poste difficile. Mme de Frontenac,
nous l’avons vu, ne vint jamais au Canada. Elle avait
entretenu une correspondance avec sa cousine, Mme de
Maintenon, qui exerçait au milieu des princes, par son
esprit, sa part d’influence sur les destinées de la France.
Elle était aussi de la société de Mme de Sévigné et ses
hautes liaisons aidaient singulièrement son mari. C’est
autant à sa femme que Frontenac dut sa seconde
nomination au gouvernement du Canada en 1689, qu’à
sa famille, de tout temps fidèle aux Bourbons. Les
successeurs qu’on lui donna s’étant montrés des
administrateurs médiocres, on sentit plus que jamais la
nécessité de soutenir contre les cabales coloniales, les
gouverneurs qui travaillaient avec le plus de succès à
l’agrandissement des possessions françaises. Quoique
les différends de Frontenac avec l’intendant soient la
cause apparente de son rappel, il est facile de voir, en
lisant l’histoire de son administration, que le pays était
divisé en deux partis, dont le gouverneur et l’évêque
étaient les chefs. La lutte se continuait sous différents
prétextes et sous différents noms. Dans tous les démêlés
de Frontenac, soit avec Perrot ou avec Duchesneau, soit
avec Mgr de Laval ou avec l’abbé de Fénelon,
l’influence ecclésiastique était mise en œuvre contre lui,
et donnait à chaque sujet de discussion une teinte
religieuse. En Canada, pays de missions, le clergé
voulait jouir de la liberté religieuse dans toute sa
plénitude, et conserver l’indépendance des temps
passés. Les officiers civils et militaires, les
ecclésiastiques qui étaient envoyés en Amérique,
appartenaient à la moyenne noblesse de province, à la
bourgeoisie et au peuple ; ils conservaient encore dans
leurs mœurs quelque chose de la violence remontant
aux guerres de religion. Ils avaient l’humeur aigre et
impétueuse, comme des hommes qui ont combattu
longtemps pour des droits et pour des idées.
Avant d’aller plus loin, nous allons retourner un peu
en arrière pour reprendre la chaîne des glorieuses
découvertes dans l’intérieur de l’Amérique, qui
n’avaient pas cessé de s’étendre sous Frontenac. À
l’imitation de Talon, ce gouverneur les avait
encouragées de tout son pouvoir. Il avait protégé
particulièrement Cavelier de La Salle dont il aimait
l’esprit hardi et aventureux, et lui avait affermé en 1675
le fort Frontenac, à Cataracoui, (aujourd’hui Kingston,
sur les bords du lac Ontario). Ces découvertes, en
augmentant l’empire de la France, avaient mis la
colonie en relation avec un grand nombre de
peuplades ; elles avaient compliqué ses alliances, ses
intérêts, et multiplié par là même les causes de guerre
avec les nations voisines.
Bibliographie
Ouvrages à consulter. Abbé A. Gosselin, Vie de Mgr
de Laval ; abbé J.-B. Ferland, Cours d’histoire du
Canada ; le P. Camille de Rochemonteix, les Jésuites et
la Nouvelle-France au XVIIe siècle, déjà cités. – Sir
Thomas Chapais, Jean Talon, intendant de la Nouvelle-
France, Québec, 1904. – Abbé B. de La Tour, Mémoire
sur la vie de M. de Laval ; M. Faillon, Histoire de la
colonie française en Canada, déjà cités. – H. Larin, le
Comte de Frontenac, étude sur le Canada français à la
fin du XVIIe siècle, Paris, 1895. – F. Parkman, Count
Frontenac, and New-France under Louis XIV, réédition
de Boston, 1904. – E. Salone, la Colonisation de la
Nouvelle-France, Paris, 1906. – R. Roy, « Remy de
Courcelles », Bulletin des recherches historiques,
Québec, tome XX ; du même, Les Intendants de la
Nouvelle-France, Mémoire de la Société royale du
Canada, Ottawa, 1903. – A.-G. Roy, « François-Marie
Perrot », Revue canadienne, Montréal, 1919. – Sur le
comte et la comtesse de Frontenac, on lira les Mémoires
de Saint-Simon, rééd. de Chéruel, Paris, 1882-1884,
tomes II, III, IX. – E. Myrand, Frontenac et ses amis,
Québec 1902. – À propos de La Hontan, voir J.-E. Roy,
Le Baron de La Hontan, Lévis, 1903. – Nouveaux
documents de La Hontan sur le Canada et Terre-Neuve,
publiés par G. Lanctôt, Ottawa, 1940. – Sur Frontenac
ajouter Frontenac and the Jesuits, by Jean Delanglez,
s. j. Chicago, 1939. Voir également le baron de La
Hontan, Nouveaux voyages dans l’Amérique
septentrionale, La Haye, 1703-4, 3 vol. (Lire avec une
extrême précaution).
Table des matières
Tome premier
Livre troisième
I – La dispersion des Hurons.
II – Guerre civile en Acadie.
III – Gouvernement civil du Canada.
IV. Gouvernement ecclésiastique du Canada.
Livre quatrième
I. De Mézy à Frontenac.
Cet ouvrage est le 205ème publié
dans la collection Littérature québécoise
par la Bibliothèque électronique du Québec.
La Bibliothèque électronique du Québec
est la propriété exclusive de
Jean-Yves Dupuis.