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François Xavier Garneau[294]

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François Xavier Garneau[294]
François-Xavier Garneau



Histoire du Canada

Tome II









BeQ

François-Xavier Garneau



Histoire du Canada

Selon la huitième édition entièrement revue et

augmentée par son petit-fils Hector Garneau





II



Les origines de Montréal

Seigneurs et censitaires

L’œuvre de Mgr de Laval









La Bibliothèque électronique du Québec

Collection Littérature québécoise

Volume 205 : version 1.1

Cette numérisation reprend la huitième édition,

en neuf volumes, publiée en 1944,

par les Éditions de l’Arbre, à Montréal.

Livre troisième

Chapitre premier



Dispersion des Hurons

1632-1663



Nous reprenons le fil des événements historiques,

que nous avons interrompu au traité de Saint-Germain-

en-Laye (1632). Le huguenot Louis Kirke avait tenu

Québec trois ans pour l’Angleterre. [Au printemps de

1632, le vice-amiral Raymond de La Ralde, à la tête de

trois vaisseaux, alla reprendre le Canada. Il était

accompagné d’Emery De Caen, qui eut le

commandement temporaire de la colonie, du capitaine

Du Plessis-Bochart et de trois Jésuites, les Pères Paul

Le Jeune et Anne de Nouë et un Frère coadjuteur. La

Ralde s’arrêta à Tadoussac tandis que les autres se

rendaient à Québec. Emery De Caen reçut de Kirke

l’habitation] qui n’était plus qu’un monceau de ruines

(13 juillet 1632). [La Compagnie de la Nouvelle-

France, pour réparer un peu les pertes de l’ancienne

Compagnie De Caen, lui avait accordé le monopole de

la traite pendant une année ; elle dut en outre lui payer

une indemnité de 79 000 livres]. L’année suivante, la

Compagnie rentrait en possession du Canada.

Champlain, nommé de nouveau gouverneur (1er mars

1633), [partit de Dieppe le 23 mars, avec trois navires,

le Saint-Pierre, le Saint-Jean et le Don-de-Dieu,

conduits par Du Plessis-Bouchart, et portant environ

deux cents colons et soldats. Ils étaient accompagnés de

deux missionnaires, les Pères Jésuites Ennemond Massé

et Jean de Brébeuf. Le 23 mai, on débarquait à

Québec]. Et aussitôt Champlain reprit l’administration

de la petite colonie. [Emery De Caen, après lui avoir

remis les clefs du fort, était retourné en France].

Voyant le peu d’efforts que la France avait faits

pour soutenir et défendre le Canada, Champlain chercha

encore à s’attacher les populations indigènes, surtout les

Hurons, à qui il envoya des missionnaires porter

l’Évangile. Ces missionnaires furent des Jésuites. On

avait exclu les Récollets pour le moment, quoiqu’ils

fussent très populaires. On croyait que, dans une

colonie naissante, des moines mendiants étaient plus à

charge qu’utiles ; ils prièrent en vain le gouvernement

de les laisser revenir. Un instant l’immigration

augmenta (1634). On vit arriver des cultivateurs,

d’utiles ouvriers, des personnes de bonne famille qui

venaient en Amérique pour jouir de plus de tranquillité

qu’elles n’en pouvaient avoir en France, dans les

provinces où les protestants étaient en majorité.

[C’est en 1634 que le docteur Robert Giffard

conduit sa famille à Québec avec des colons de la

Perche, formant ensemble quarante-deux personnes, et

qui devient ainsi le premier seigneur de Beauport ; un

autre contingent du même nombre débarque l’année

suivante et quarante-cinq nouveaux émigrants, en 1636,

viennent s’établir pour la plupart sur la côte de Beaupré.

Il y avait parmi ces derniers deux familles de

Normandie : les Le Gardeur de Repentigny et de Tilly,

les Le Neuf de la Poterie et du Hérisson, et un avocat

parisien Antoine Cheffant de la Regnardière.]

Un Père Jésuite René Rohault, fils aîné du marquis

de Gamaches, fonda le collège de Québec, près du fort

Saint-Louis, en 1635. [Les Jésuites commencèrent à y

enseigner la doctrine chrétienne, la langue française et

les éléments du latin, deux ans avant l’établissement du

collège Harvard dans le Massachusetts. Cette même

année, le jour de Noël, succombait à Québec, emporté

par la paralysie, un très grand colonial dont le nom,

auréolé de gloire, va rayonner sur nos premières

origines, l’ouvrier saintongeois qui posa les assises de

la Nouvelle-France.]

La mort de Champlain vint troubler la joie que

causaient les progrès de la colonie. Né à Brouage, en

Saintonge, [vers 1567 ou 1570, il était fils d’un

capitaine de marine, Antoine de Champlain et de

Marguerite Le Roy. Dès son jeune âge], il avait adopté

le métier de la mer. [Plus tard, il servit pendant quelque

temps à l’armée du roi comme maréchal des logis ; il

alla ensuite combattre en Bretagne, sous le maréchal

d’Aumont, contre les troupes de la Ligue commandées

par le duc de Mercœur]. Sa conduite attira l’attention

[d’Henri de Navarre qui, une fois devenu Henri IV,

l’invita à la Cour et lui accorda même une petite

pension. Nous avons vu que Champlain fit un voyage

aux Indes occidentales et au Mexique ; à son retour, il

était nommé géographe du roi. C’est à ce moment que]

le commandeur Aymar de Chaste lui donna l’occasion

d’entrer dans une carrière où il devait s’illustrer. Doué

d’un jugement droit et pénétrant, d’un génie pratique,

Champlain pouvait concevoir et suivre, sans jamais s’en

écarter, un plan étendu et compliqué. Trente ans

d’efforts pour établir le Canada prouvent sa

persévérance et la fermeté de son caractère. Il conserva

la possession d’immenses contrées à la France, avec

l’aide des missionnaires et par le moyen d’alliances

contractées à propos avec les indigènes. Il a été blâmé

de s’être déclaré contre les Iroquois. Mais la guerre

existait déjà entre eux et les autres peuplades lorsqu’il

arriva dans le pays. Il ne cessa de s’employer à la

conservation de la paix. Ce n’est que lorsque les

sauvages étaient rendus au dernier degré de décadence,

qu’ils voulaient bien écouter les conseils. Sa disparition

fut un malheur pour les Hurons qu’il aurait peut-être

arrachés à la destruction qui vint fondre sur eux bientôt

après.

Champlain a laissé des relations de ses voyages,

dans lesquelles on trouve un observateur judicieux et

attentif, un auteur fidèle, rempli de détails sur les

mœurs des aborigènes et la géographie du pays. Il était

naturellement religieux. Mais redoutant l’influence des

Jésuites, il aurait préféré pour le Canada les moines de

l’ordre de Saint-François. Les Jésuites firent des

démarches auprès de la cour, et réussirent à se faire

accorder la permission de venir dans la colonie. Il n’est

pas douteux que leur crédit fut bientôt d’un grand

service. En plus d’une occurrence où les rois de France

inclinaient à abandonner le Canada, ils furent arrêtés

principalement par les motifs de religion. Dans ces

moment-là les Jésuites, directement intéressés à la

colonie, en secondaient puissamment le fondateur.

Ainsi le P. Paul Le Jeune écrivait de Québec à

Richelieu, le 1er août 1635 : « Si par malheur la traite

des pelleteries ne succédait pas toujours aux Cent-

Associés, Monseigneur, vous êtes tout-puissant en ce

point comme en plusieurs autres ; un seul regard de vos

yeux peut protéger et animer, secourir encore toutes ces

contrées d’où la France peut tirer un jour de grands

avantages. Il sort tous les ans très grand nombre de

personnes de la France, se jetant, chez l’étranger... et

bonne partie des artisans qui sont en Espagne sont

Français. Quoi donc, faut-il que nous donnions des

hommes à nos ennemis pour nous faire la guerre ? et

nous avons icy tant de terres belles et si bonnes, où l’on

peut jeter des colonies qui seront fidèles à Sa Majesté et

à votre grandeur. » [Le P. Le Jeune n’avait-il pas déjà à

plusieurs reprises adressé de vibrants appels à ses

compatriotes : « Les Français seront-ils seuls entre

toutes les nations de la terre, privez de l’honneur de se

dilater et de se répandre dans ce Nouveau-Monde ? » Il

écrivait encore : « Si ces contrées se peuplent de nos

François, non seulement on affaiblit les forces de

l’Estranger, mais encore fortifie-t-on la France : car

ceux qui naissent en la Nouvelle-France, seront

François, et qui pourront dans les besoins, rendre de

bons services à leur Roy ». (Relations des Jésuites,

1632, 1633, et aussi 1635).]

Avec une belle figure, un port noble et militaire,

Champlain avait une constitution vigoureuse, qui le mit

en état de résister à toutes les fatigues de corps et

d’esprit qu’il éprouva dans sa rude existence. Il ne

traversa pas moins de vingt fois l’Atlantique pour aller

défendre les intérêts de la colonie à Paris.

Champlain, on l’a dit, avait amené sa femme avec

lui en 1620. Il avait épousé Hélène, fille de Nicolas

Boullé, protestant domicilié à Paris, et secrétaire de la

Chambre du roi. Le contrat fut signé le 27 décembre

1610 mais, comme la fiancée était encore trop jeune,

ayant douze ans à peine, il fut stipulé que le mariage ne

se ferait que deux ans après. La fiancée reçut de ses

parents, en avancement d’hoirie, 6000 livres tournois,

dont 4500 furent payées dès le lendemain du contrat à

Champlain, qui donna l’usufruit de tous ses biens à sa

femme, en cas « qu’il fût prévenu de mort en ses

voyages sur la mer et des lieux où il est employé pour le

service du roi ».

Il ne paraît pas qu’ils aient laissé d’enfants.

Mme de Champlain, [qui s’était convertie à la foi

catholique], fut quatre ans en Canada. Frêle de santé, et

n’ayant pu s’habituer à nos hivers, elle retourna à Paris,

en 1624, pour y vivre avec sa mère dans la retraite. Plus

tard (1648) elle fonda un monastère d’Ursulines à

Meaux, et y fit profession sous le nom de sœur Hélène

de Saint-Augustin. Elle mourut en 1654.

Le successeur par intérim de Champlain fut

Brasdefer de Chasteaufort, son lieutenant, dont on

connaît à peine le nom. Charles Huault de Montmagny,

chevalier de Malte, vint le remplacer (15 juin 1636) et

résolut de marcher sur les traces de Champlain. Mais il

prit le gouvernement de la colonie à une époque

extrêmement difficile, à cause de la guerre qui venait de

recommencer entre les Hurons et les Iroquois, de plus

en plus acharnés les uns contre les autres.

L’établissement de la Compagnie de la Nouvelle-

France avait fait tant de bruit que les Hurons en avaient

conçu un espoir excessif. Et loin de suivre les avis

prudents que Champlain leur avait si souvent donnés,

ils s’abandonnèrent, dans l’attente de secours

imaginaires, à une présomption fatale ; elle fut cause de

leur ruine.

Les Iroquois, plus habiles, usèrent d’abord de

stratagème, afin de les accabler plus facilement. Ils

firent une paix simulée avec le gros de la nation, et

ensuite, sous divers prétextes, ils attaquèrent les

bourgades éloignées. La ruse ne fut découverte que

quand le cri de guerre retentit, pour ainsi dire, au cœur

de la nation. Les Hurons n’étaient pas préparés à

repousser les attaques d’un ennemi implacable, qui

marchait précédé de la terreur. Ils furent tout

déconcertés et leurs mesures, se ressentant du trouble

de leur esprit, furent autant de fautes.

Cette guerre entre les indigènes suffit pour

désabuser ceux qui croyaient que la colonie pouvait

faire la loi à toutes les nations sauvages, depuis la

création de la nouvelle compagnie, et montra que ce

grand corps, imposant de loin, serait incapable de tenir

ses promesses.

Ce fut en 1634 que les Iroquois pénétrèrent, pour la

première fois, jusqu’au milieu des bourgades huronnes.

[Deux ans] après, ils y revinrent. Les Hurons, instruits

par leurs défaites et devenus plus circonspects,

résistèrent à leurs puissants adversaires, sur lesquels ils

remportèrent même quelques avantages signalés ; car

leurs guerriers ne leur cédaient point en courage : leurs

désastres venaient de leur indiscipline et d’une humeur

trop présomptueuse. Devant cette résistance inattendue,

les Iroquois, toujours plus habiles, voulant unir la

politique aux armes, cherchèrent à séparer les Hurons

des Français, pour n’avoir à combattre qu’un ennemi à

la fois. [Au printemps de 1641,] ils détachèrent cinq

cents guerriers, par petites bandes, pour faire des

prisonniers. Leur intention était de traiter cruellement

les Hurons et de ménager les Français, afin d’exciter

ainsi les soupçons des premiers. Cette ruse n’ayant pas

réussi, ils [vinrent, au nombre de trois cent cinquante

et] feignirent de menacer les Trois-Rivières, où

commandait M. de Champflour, successeur de M. de

Châteaufort. Dans le moment qu’on s’y attendait le

moins, ils demandèrent la paix et remirent les

prisonniers. Montmagny lui-même [avec soixante et dix

hommes], se rendit à ce poste [situé à trente lieues en

amont de Québec (12 juin). Le premier habitant des

Trois-Rivières, Jacques Hertel était débarqué en 1633.

L’année suivante (4 juillet), Champlain y faisait

commencer un établissement par le sieur de La

Violette]. Mais il ne tarda pas à pénétrer leur dessein, et

il rompit la négociation. S’il ne pouvait leur porter de

grands coups, il cherchait toujours à les intimider par

une attitude décidée. Sa situation, alors, était des plus

pénibles. Faute de troupes, il se voyait témoin passif de

la lutte des sauvages, exposé souvent à leurs insultes,

sans pouvoir faire respecter son drapeau, qu’ils venaient

braver jusque sous le canon des forts. L’état déplorable

dans lequel on le laissait était un sujet d’étonnement

pour tout le monde. Les progrès que faisait le pays

étaient dus aux seuls efforts de quelques personnes.

Ainsi l’habitation de Sillery, à trois ou quatre milles au-

dessus de Québec, au bord du fleuve, avait été établie

aux frais du commandeur de ce nom, sous l’inspiration

des Jésuites, en 1637. Messire Noël Brûlard de Sillery

[commandeur de Malte, avait été ambassadeur en

Espagne et à Rome]. Il quitta le monde à un âge avancé

pour s’engager dans les ordres sacrés. Devenu prêtre en

1634, de Paris, où il faisait ordinairement sa résidence

et où il mourut en 1640, il étendit ses bienfaits sur la

Champagne, sur la Savoie, sur le Canada et ailleurs.

C’était le chevalier Isaac de Razilly, qui l’avait

intéressé au Canada et fait entrer dans la Compagnie de

la Nouvelle-France. On n’employa à l’établissement de

Sillery que des sauvages chrétiens ou le voulant

devenir. Le P. Le Jeune, qui représentait M. de Sillery,

y dépensa des sommes considérables pour la

construction des édifices nécessaires.

L’établissement de l’île de Montréal fut commencé

peu d’années après. [Le 15 janvier 1636,] la Compagnie

de la Nouvelle-France avait concédé l’île à Jacques

Girard, sieur de La Chaussée qui l’avait cédée, à son

tour, deux ans après, à Jean de Lauzon, alors intendant

du Dauphiné. [À dire le vrai, La Chaussée n’avait servi

que de prête-nom à Lauzon, président du Grand-Conseil

et depuis nommé intendant de la Nouvelle-France, qui

était le véritable concessionnaire (13 avril 1638). Deux

années auparavant, Lauzon s’était fait adjuger la

seigneurie, appelée ensuite de Lauzon, sous le nom

d’un directeur de la Compagnie de la Nouvelle-France,

Simon le Maistre. C’est ainsi qu’en 1638, il reçut la

concession d’une partie de l’île d’Orléans (plus tard la

seigneurie de Charny), sous le couvert de Jacques

Castillon, un des membres de la Compagnie. Par

ailleurs, dès 1635, Lauzon avait fait donner à son

second fils, François, la seigneurie de la Citière, sur la

rive droite du Saint-Laurent, contenant soixante lieues

de terre, de la rivière Saint-François aux rapides de

Lachine, y compris une partie des États-Unis. (Édits et

Ordonnances, 1 p. 16, 18, 19. Pièces et documents

relatifs à la tenure seigneuriale. 1. p. 350). Il est à noter

que ni Lauzon ni son fils n’envoyèrent un seul colon au

Canada. À leur exemple, d’autres personnes influentes

obtenaient aussi de vastes concessions dans ce pays,

qu’elles négligeaient le plus souvent de mettre en

valeur.]

Les missionnaires avaient prié maintes fois la

compagnie de la Nouvelle-France d’occuper l’île de

Montréal, dont la situation était avantageuse pour

contenir les Iroquois et pour étendre le domaine

d’évangélisation. Le projet fut repris par Jérôme le

Royer, sieur de La Dauversière, receveur des tailles à la

Flèche, en Anjou. Pour le réaliser, [il choisit comme

associés, entre autres, un jeune prêtre, Jean-Jacques

Olier, à la veille de fonder à Paris la Compagnie de

Saint-Sulpice et deux gentilshommes, Pierre Chevrier,

baron de Fancamp et le baron de Renty]. Sous eux, se

forma une association de personnes riches et puissantes

[appelée Société de Notre-Dame de Montréal (1639-

1640). Composée à l’origine, de six membres

seulement, elle en compta bientôt à peu près quarante-

sept, parmi lesquels étaient Roger Duplessis, seigneur

de Liancourt, Mme de Bullion, veuve de Claude de

Bullion, surintendant des finances, M. de la Marguerie

et l’académicien Hubert de Montmor, maître des

requêtes, marié à Henriette de Buade de Frontenac,

sœur du futur gouverneur de la Nouvelle-France. La

Dauversière trouva pour le seconder des auxiliaires

selon son cœur en un jeune associé de 28 ans, Paul de

Chomedey sieur de Maisonneuve, et dans une sainte

fille, née le 12 nov. 1606, à Langres, sur les confins de

la Champagne et de la Lorraine, et qui s’appelait Jeanne

Mance. L’un et l’autre, chacun dans son cadre préféré,

possédés de la même foi exaltante, poussés par une

commune passion généreuse toujours en haleine, feront

merveille. Ce sont, il est vrai, les premières Relations

des Jésuites parvenues en France qui avaient tout

d’abord éveillé en eux, comme chez Marie de

l’Incarnation, les plus purs élans d’enthousiasme et un

besoin d’action irrésistible. Au reste, avant que

l’entreprise eût été mise en train, les Messieurs et les

Dames de la Société s’étaient rendus ensemble à Notre-

Dame de Paris, dirigés et inspirés par cet admirable

excitateur d’âmes, La Dauversière ; et là, après avoir

entendu la messe et communié, ils consacrèrent

solennellement l’île de Montréal à la Sainte-Famille,

sous la protection particulière de la Vierge Marie. Au

même temps, dans une lettre au Souverain Pontife,

Urbain VIII, sollicitant sa bénédiction, ils exprimaient

les vrais mobiles qui les animaient : « Un certain

nombre de personnes, éloignant d’elles toute vue de

lucre temporel et d’intérêt de commerce, déclaraient-ils,

et ne se proposant d’autre fin que la gloire de Dieu et

l’établissement de la religion dans la Nouvelle-France,

sont entrées dans cette Société, afin de contribuer, par

leurs soins, leurs richesses et leurs voyages au delà des

mers, à répandre la foi parmi ces nations barbares. »

(1643).]

Rien ne fait mieux connaître l’esprit de cette

colonisation, que la manière dont on s’assura des

sentiments religieux de Maisonneuve. On voulait non

seulement des soldats mais un chef digne de

commander. « Je sais un brave gentilhomme

champenois qui ferait votre affaire », dit un jour le P.

Charles Lalemant, retourné en France, à La

Dauversière ; « il est à telle hôtellerie. » La Dauversière

voulut connaître le caractère de celui qui lui était

désigné, et pour cela il alla se loger dans la maison

indiquée, sans laisser voir son dessein.





Insensiblement il amena Maisonneuve à parler de

l’établissement de Montréal, et à lui dire un jour qu’il

serait bien aise de s’éloigner de la France pour éviter les

désordres, et de le servir dans son projet. « Je suis sans

intérêt, ajouta-t-il ; j’ai assez de bien pour mon peu

d’ambition : j’emploierai ma fortune et ma vie à votre

entreprise, sans autre récompense que l’honneur de

servir Dieu et mon roi dans les armes que j’ai toujours

portées. [Maisonneuve, à vrai dire, possédait deux mille

livres de rente]. La Dauversière, en l’entendant parler

un langage si chrétien et si résolu, le reçut comme un

don de la Providence et s’empressa d’accepter ses

services. Maisonneuve [était né le 13 février 1612 à

Neuville-sur-Varnes, dans l’Aube. Il] avait commencé

le métier des armes en Hollande, à l’âge de treize ans ;

il avait commencé sa piété dans les camps au milieu de

ces pays hérétiques, dit l’abbé Dollier de Casson. Il

avait appris à pincer du luth pour passer ses loisirs seul

et pour n’être pas obligé de fréquenter « la compagnie

des méchants ». Il partit pour le Canada, le cœur rempli

de joie.

[La Société de Notre-Dame de Montréal avait

obtenu, le 7 août 1640, de Jean de Lauzon, la

concession de l’île tout entière de Montréal. Mais la

Compagnie de la Nouvelle-France, intervenant quelque

temps après, fit un nouveau contrat (17 décembre) par

lequel elle ne lui accordait que le bas de l’île et la

seigneurie dite de Saint-Sulpice. Plus tard (1659), la

Société entrait en possession de tout le reste des terres.

Quatre années après (9 mars 1663), cette Société faisait

donation de l’entière seigneurie de l’île de Montréal au

séminaire de Saint-Sulpice de Paris en pleine propriété,

à la charge seulement d’acquitter ses dettes tant en

France qu’au Canada.]

[La Compagnie de la Nouvelle-France s’était

obligée à transporter, la première année, trente des

personnes qui viendraient se fixer dans l’île de

Montréal, avec en plus trente tonneaux de vivres ; elle

devait autoriser le gouverneur Montmagny à céder à la

Société un emplacement à Québec et aux Trois-Rivières

où seraient construits des magasins pour recevoir les

provisions. Par ailleurs, la Société de Montréal aurait le

droit de nommer le gouverneur de la nouvelle colonie.

La Société, de son côté, devait y envoyer d’abord

quarante hommes pourvus de tout le nécessaire et qui

travailleraient au défrichement et à la mise en culture de

la terre ; élever des logements ainsi que des forts afin de

garantir les colons des incursions iroquoises ; et, en

outre, faire passer chaque année un nombre plus grand

d’ouvriers et de laboureurs, avec assez de bestiaux pour

« en peupler l’île » ; au bout de cinq ans, elle ferait bâtir

une maison pour la commodité des Français et un

séminaire où pourraient habiter dix à douze

ecclésiastiques. En fait de droit et de justice la Coutume

de Paris serait observée comme dans toute la Nouvelle-

France ; les appellations des juges particuliers que

désignerait la Société ressortiraient à la cour souveraine

qui devait être établie à Québec.]

[Durant l’été de 1641 (8 août), deux navires mirent à

la voile du port de La Rochelle : l’un portait

Maisonneuve, qui était nommé gouverneur de

Montréal, un prêtre, M. Antoine Fauls, avec vingt-cinq

colons et soldats ; l’autre avait à son bord, un Jésuite, le

P. Jacques de Laplace, Jeanne Mance et douze hommes.

Un troisième vaisseau équipé à Dieppe et amenant trois

femmes et une dizaine d’ouvriers les avait déjà

précédés. En tout, l’armement coûtait aux premiers

associés de Montréal la somme de 75 000 livres ; le

baron de Fancamp en donnait vingt mille pour sa part.

Maisonneuve essuya de si violentes tempêtes qu’il dut

faire relâche par trois fois, ayant perdu en route cinq

hommes, dont un chirurgien, avant de jeter l’ancre à

Québec (20 août)]. À son arrivée, le gouverneur M. de

Montmagny lui conseilla en vain de se fixer dans l’île

d’Orléans, afin d’être hors de l’atteinte des Iroquois. [Il

qualifiait le projet de « folle entreprise »]. Maisonneuve

ne voulut pas se laisser intimider par le danger. [Il fit au

gouverneur cette réponse qui révèle toute sa fermeté

d’âme : « Ce que vous me dites serait bon si on m’avait

envoyé pour délibérer et choisir un poste : mais ayant

été déterminé par la Compagnie que j’irois au Montréal,

il est de mon honneur et vous trouverez bon que j’y

monte pour y établir une colonie, quand tous les arbres

se devroient changer en Iroquois. » Peu après, (15

octobre), Maisonneuve allait prendre possession de l’île

de Montréal, en compagnie du gouverneur, du P.

Vimont, supérieur de la mission des Jésuites, puis

retournait à Québec.]

[Le printemps revenu et la construction de ses

embarcations achevée, Maisonneuve repartit de Saint-

Michel le 8 mai (1642). Sa flottille comprenait deux

bateaux à voile et deux barques. Il était accompagné du

gouverneur de Montmagny, Jeanne Mance, Mme de la

Peltrie, du P. Vimont, d’autres Jésuites et en outre de

Pierre de Puiseaux, sieur de Montrenault, vieillard de

75 ans, lequel avait donné tous ses biens, pour aider

l’entreprise. La petite expédition remonta le Saint-

Laurent, voguant entre les rives désertes et silencieuses

où Jacques Cartier, un siècle auparavant, avait visité des

tribus indiennes maintenant disparues ; cependant

qu’apparaissaient ça et là, au milieu d’un paysage d’une

douceur infinie et baigné de lumière, des prairies en

fleurs, dont les couleurs fraîches et étincelantes

venaient caresser l’œil de ces nouveaux Français,

missionnaires de la foi et de la civilisation. Le voyage

s’effectua sans violentes intempéries et sans aucun

accident fâcheux. Au bout de neuf jours, on prit terre

dans la partie de l’île que Champlain avait baptisée

Place Royale. C’est là que fut fondée la colonie

nouvelle et que dans cette île s’élève aujourd’hui la

ville de Montréal. Le P. Barthélemy Vimont raconte

l’événement en ces simples lignes qui apportent un

témoignage indiscutable : « Le dix-septième de May de

la présente année 1642, Monsieur le Gouverneur mit le

sieur de Maisonneuve en possession de cette Isle, au

nom de Messieurs de Montréal, pour y commencer les

premiers bastimens : le P. Vimont fit chanter le Veni

Creator, dit la saincte Messe, exposa le Saint-

Sacrement, pour impetrer du Ciel un heureux

commencement à cet ouvrage. » (Relation de 1642). En

manière de sermon pour célébrer une heure désormais

historique, il adressa aux assistants des paroles, qui

prenaient sur ses lèvres, peut-on dire, le sens d’une

prophétie. « Ce que vous voyez ici, déclarait-il, n’est

qu’un grain de sénevé ; mais il est jeté par des mains si

pieuses et si animées de foi et de religion, qu’il faut

sans doute que le Ciel ait de grands desseins, puisqu’il

se sert de tels instruments pour son œuvre ; oui, je ne

doute nullement que ce petit grain ne produise un grand

arbre, qu’il ne fasse un jour des progrès merveilleux, ne

se multiplie et ne s’étende de toute part. » (Cité par M.

Dollier de Casson).] Maisonneuve érigea une bourgade

palissadée, pour se mettre à l’abri des attaques

iroquoises, et la nomma Ville-Marie. Il réunit ensuite

autour de lui des sauvages chrétiens, pour les civiliser et

leur enseigner l’agriculture. Ainsi Montréal devint à la

fois une école de morale, d’industrie et de civilisation,

noble destination qui fut inaugurée avec toute la pompe

de l’Église. [La même année, la Société de Montréal

envoyait encore à Maisonneuve une équipe d’ouvriers

en même temps que des vivres. Quelques mois après

(1643)], il arriva un renfort de colons sous la conduite

[d’un gentilhomme champenois et associé de Montréal]

Louis d’Ailleboust de Coulonges [qui était venu avec sa

femme et sa belle sœur. Le roi lui avait donné un navire

de 350 tonnes, tout armé, le Notre-Dame].

À cette époque, la population européenne en Canada

ne dépassait pas trois cents âmes. Les émigrants étaient

tous choisis, comme leurs chefs, avec le plus grand

soin. Un sieur de La Barre y vint, en 1644, avec

plusieurs colons. [En même temps débarquait une

compagnie de soixante soldats dont la levée et

l’équipement avaient coûté 100 000 livres à la régente

Anne d’Autriche]. La Barre était un homme de mœurs

dissolues, qui avait su jusque-là dissimuler sa conduite.

Il portait à La Rochelle un long chapelet à sa ceinture,

avec un crucifix, sur lequel il jetait constamment les

yeux ; ce qui l’avait fait prendre pour un homme très

dévot. Mais, lorsqu’on eut reconnu sa mauvaise

conduite, on le fit rembarquer aussitôt pour la France.

Une entreprise semblable à celle de Ville-Marie se

poursuivait alors à Québec. Une petite colline boisée

séparait le collège des Jésuites de l’Hôtel-Dieu. Sur les

deux versants, quelques maisons avaient été bâties à

l’européenne, sous les murs de ces monastères, pour

loger les sauvages et les accoutumer à vivre à la

manière des Français. Des Montagnais et des

Algonquins aidèrent à défricher une partie du plateau,

que couvre aujourd’hui la haute ville. Ils se fatiguèrent

bientôt de cette vie arrêtée et tranquille. Ce n’était pas

en une génération qu’on pouvait changer les habitudes

des sauvages, dans un pays où les forêts les invitaient

sans cesse à reprendre leur vie errante.

Maisonneuve fut conduit un jour sur la montagne de

Montréal par deux vieux sauvages de la nation qui avait

habité l’île autrefois. « Nous étions, lui dirent-ils, en

très grand nombre, et toutes les collines que tu vois au

midi et à l’orient étaient peuplées. Les Hurons en ont

chassé nos ancêtres, dont une partie s’est réfugiée chez

les Abénaquis et une autre dans les cantons iroquois ;

quelques-uns sont demeurés avec leurs vainqueurs ».

Maisonneuve, touché du malheur de cette nation, leur

dit de tâcher d’en rassembler les débris ; qu’il les

recevrait dans le pays de leurs pères, les protégerait et

ne les laisserait manquer de rien. Mais tous leurs efforts

ne purent réunir les restes d’un peuple dont le nom

même était oublié. Était-ce le peuple que Jacques

Cartier avait visité plus de cent ans auparavant à

Hochelaga ? Les annales des sauvages remontent peu

dans le passé sans devenir vagues et confuses. Les

premiers voyageurs ne pouvaient faire un pas dans les

forêts, sans entendre parler de tribus qui avaient existé

dans des temps peu reculés selon nos idées, mais déjà

bien éloignés d’après celles de ces peuples, dont chaque

siècle révolu couvrait l’histoire d’un profond oubli.

Pendant que des personnes religieuses et charitables

cherchaient à améliorer la condition des indigènes, les

colons étaient aussi l’objet de tendres sollicitudes. Nous

avons parlé de la fondation du collège des Jésuites, à

Québec. L’Hôtel-Dieu et le couvent des Ursulines

furent encore les fruits de cette générosité inépuisable à

laquelle le Canada doit presque tous les grands

établissements d’éducation et de bienfaisance qu’il

possède aujourd’hui. L’Hôtel-Dieu de Québec fut fondé

en 1639, par la duchesse d’Aiguillon, dont nous parlons

ailleurs. La même année, Mme de la Peltrie

commençait le couvent des Ursulines où elle allait

s’enfermer jusqu’à la fin de ses jours (1671). [Marie

Madeleine de Chauvigny, issue d’une famille noble de

Normandie, était née à Alençon (1603). Dès l’âge de

dix-sept ans, elle avait épousé, suivant le désir de son

père, le chevalier de Gruel seigneur de la Peltrie.

Lorsque jeune encore elle devint veuve et héritière

d’une fortune considérable, elle voulut consacrer sa vie

à l’instruction des jeunes Françaises et des filles

indigènes de la Nouvelle-France. Elle eut pour

collaboratrice une femme qui se distinguait à la fois par

le goût de la règle, une vie intérieure intense, la finesse

insinuante et la vivacité d’esprit alliées au sérieux le

plus rare, et par les grâces spontanées et naturelles de

son style que révèlent, dans ses écrits spirituels et dans

sa correspondance intime, tant de pages diversement

attachantes : la Mère Marie de l’Incarnation. Marie

Guyard, de son nom de fille, naquit à Tours (1599). Elle

s’était mariée avec un fabricant de soieries de cette

ville, Claude-Joseph Martin. Étant restée veuve à vingt-

et-un ans avec un fils, qui allait devenir membre de la

Congrégation de Saint-Maur, elle entrait, dix ans plus

tard, au couvent des Ursulines de sa ville natale. C’est

de là qu’elle partit avant de s’embarquer pour le

Canada. Nommée première supérieure des Ursulines de

Québec elle devait le rester jusqu’à sa mort (1672).

Bossuet l’avait, surnommée la « Thérèse de la

Nouvelle-France ». Un historien de notre temps, l’abbé

Henri Bremond, dans son œuvre imposante, l’Histoire

littéraire du sentiment religieux en France, a consacré

tout un volume à cette Tourangelle, « française de tête

et de cœur jusqu’au bout des ongles », qui écrivait « à

ravir » : la grande mystique, à la fois « souple et

volontaire, rieuse et grave » que rehaussaient aux yeux

mêmes des plus préjugés, « sa grâce, son génie, ses

vertus »].

[Mme de la Peltrie et Marie de l’Incarnation,

accompagnées de trois Ursulines, de trois Hospitalières

et de trois Pères Jésuites] arrivèrent à Québec sur le

même navire, le 1er août 1639. « Le jour de l’arrivée, dit

M. de Laroche-Héron, (H. de Courcy), fut pour toute la

ville un jour de fête ; les travaux cessèrent, et les

boutiques furent fermées. Le gouverneur reçut ces

héroïnes sur le rivage, à la tête de ses troupes et au bruit

du canon ; après les premiers compliments, il les mena

à l’église au milieu des acclamations du peuple ; et le

Te Deum fut chanté, en action de grâces du double

bienfait que Dieu faisait au Canada. »

L’hospice fut d’abord placé à Sillery ; mais, en

1644, la crainte des Iroquois le fit transporter à Québec.

Ces pieuses fondations, qui font encore l’honneur du

pays, s’élevaient dans le bruit des armes et dans les

agitations que causait l’alternative des succès et des

revers.

On a vu comment s’étaient terminées les

négociations pour la paix aux Trois-Rivières, où les

Iroquois furent démasqués, mais non intimidés. Les

embarras de Montmagny n’avaient fait qu’augmenter

depuis. Les colons, qui ne commencèrent à semer du

blé [à Québec qu’en 1642,] parce qu’ils avaient cru le

climat trop froid pour cette plante, ne recueillaient pas

encore de quoi se nourrir toute l’année. Il fallait que le

gouverneur pourvût en même temps à la subsistance et

à la sûreté des habitants. [De leur côté, les colons de

Montréal avaient au début cultivé des pois et du blé-

d’Inde]. Tout le monde était armé, et le laboureur ne

s’aventurait plus aux champs sans son fusil. Les

Iroquois se glissaient furtivement jusque dans le

voisinage de Québec, et semaient l’alarme sur les deux

rives du Saint-Laurent. Leur audace croissait avec le

succès ou plutôt l’impunité de leurs entreprises. La

nécessité de mettre un frein à leurs courses était

pressante. Comme préliminaire, on résolut de leur

fermer le chemin en dressant un fort à l’embouchure de

la rivière Richelieu, [sur l’emplacement actuel de la

ville de Sorel], par où ils descendaient au fleuve (13

août 1642). [Le fort fut nommé : Richelieu.

Montmagny, qui dirigeait les travaux, avait une

centaine d’hommes avec lui]. Les Iroquois réunirent

leurs efforts pour en empêcher la construction, et

fondirent à l’improviste, au nombre de deux cents

guerriers, sur les travailleurs, qui les repoussèrent (20

août).

Pour se venger, ils tournèrent leurs armes contre les

Hurons et les Algonquins, sur lesquels ils prenaient une

supériorité décidée que l’usage des armes à feu vint

encore accroître. Les Hollandais de la Nouvelle-

Hollande, aujourd’hui l’État de New-York, avaient

commencé à leur vendre des fusils, de la poudre et des

balles, malgré les représentations que Montmagny avait

faites à leur gouverneur, [Kieft,] qui s’était contenté de

répondre en termes vagues mais polis sans changer de

conduite (1642). On le soupçonnait depuis longtemps

d’exciter secrètement les Cantons, quoique les deux

gouvernements fussent en paix.

Cependant les Hurons n’étaient déjà plus que

l’ombre d’eux-mêmes. Le fer et la flamme désolaient

leurs frontières, dont le cercle se rapetissait chaque jour,

et ils n’osaient remuer de peur d’augmenter la fureur de

leurs ennemis, qui voulaient, disaient-ils, ne faire avec

eux qu’un seul peuple et qu’une seule terre. En 1644,

les Iroquois disposèrent leur plan d’attaque, contre les

Français et leurs alliés, avec un art stratégique que l’on

est surpris de trouver chez des barbares. Divisés en dix

bandes, ils enveloppèrent toute la colonie comme dans

un immense réseau, et, au printemps, ils firent irruption

sur tous les points à la fois. Ils prenaient, dit le P.

Jérôme Lalemant, des positions telles qu’ils pouvaient

voir de quatre, cinq ou six lieues sans être aperçus eux-

mêmes, et ils n’attaquaient que quand ils étaient les plus

forts.

Les deux premières bandes se placèrent au portage

des Chaudières, et la troisième s’arrêta au pied du

Long-Sault, sur la rivière Ottawa ; la quatrième fut

envoyée au-dessus de Montréal ; cinq autres corps se

partagèrent l’île même de Montréal, la rivière des

Prairies, le lac Saint-Pierre, le voisinage des Trois-

Rivières et du fort Richelieu ; enfin la dixième bande

était destinée à entrer dans le pays des Hurons et à y

faire le ravage

Une de ces troupes, composée de quatre-vingts

guerriers, ne fut pas heureuse. Après être restée trois

jours en embuscade près du fort du Montréal, dans

l’espérance de surprendre les Français, elle fut

découverte et dispersée [grâce à la bravoure et à

l’audace de Maisonneuve. Laissant le fort sous la garde

de d’Ailleboust de Coulonges, il était parti avec une

trentaine d’hommes à la recherche des Iroquois. La

neige couvrait le sol d’une nappe épaisse et plusieurs

marchaient, selon la mode indienne, en se servant de

raquettes. Soudain on aperçoit l’ennemi. Un combat

s’engage (non loin de la Place d’Armes actuelle). Mais

les munitions des Français sont vite épuisées ; sur

l’ordre du commandant ils battent en retraite. Resté seul

au milieu des Iroquois et armé de deux pistolets,

Maisonneuve fait tête au chef qui voulait le prendre

vivant et le tuer. Aussitôt tous les autres s’enfuient

pendant que Maisonneuve regagnait tranquillement le

fort, sans avoir reçu la moindre blessure (30 mars

1644). Les Français eurent trois hommes de tués et

deux autres emmenés prisonniers qui furent ensuite

brûlés vifs. Quant aux Iroquois ils comptèrent beaucoup

de morts et de blessés. Au début de l’année suivante ils

renouvelèrent leurs incursions mais chaque fois les

Montréalistes furent victorieux.] C’est dans

l’embuscade dressée par une autre bande iroquoise près

du lac Saint-Pierre, à six lieues des Trois-Rivières, que

tomba le P. Bressani, Jésuite italien qui était en Canada

depuis deux ans et qui partait pour les missions

huronnes. Montmagny repoussa ce parti devant le fort

Richelieu.

Ne pouvant cependant, faute de troupes, protéger

partout la colonie et ses alliés, ni atteindre l’ennemi qui

voltigeait sans cesse, le gouverneur songea à ouvrir une

nouvelle négociation, afin de conclure avec lui une paix

solide et durable, en employant pour cela l’influence

que lui donnait la supériorité du génie européen. Du

reste les Iroquois eux-mêmes ne pouvaient entièrement

se soustraire à cette influence. Montmagny s’était

aperçu qu’ils avaient besoin de repos ; il relâcha un

prisonnier agnier, chargé par lui d’aller dire aux

Cantons que, s’ils voulaient sauver la vie aux autres

captifs, ils envoyassent sans délai des ambassadeurs

avec pleins pouvoirs. La menace eut l’effet désiré.

[Trois Agniers se présentèrent, le 5 juillet 1645, aux

Trois-Rivières, suivis d’un prisonnier français,

Guillaume Couture ;] ils signèrent enfin un traité dans

une assemblée solennelle, tenue sur la place d’armes du

fort, en présence du gouverneur, [François de

Champflour, et des Pères Jésuites, Jogues et Vimont.]

Un des envoyés se leva, regarda le soleil, puis, ayant

promené ses regards sur l’assemblée : « Ononthio, dit-

il, en prenant un collier de porcelaine, prête l’oreille. Je

suis la voix de mon pays. J’ai passé vite, et j’ai

détourné les yeux pour ne pas voir le sang des miens.

Ce spectacle aurait excité ma colère... J’ai frappé la

terre, puis prêté l’oreille, et j’ai entendu leurs voix ;

elles m’ont dit doucement : N’entre point en fureur, ne

songe plus à nous ; tu ne peux plus nous retirer de la

mort, pense aux vivants ; arrache au feu ceux qui sont

prisonniers. Un homme vivant vaut mieux que plusieurs

qui ne sont plus. – Et je suis venu pour délivrer ceux

que tu tiens encore. » Il présenta dix-sept colliers, un

pour remercier le gouverneur d’avoir rendu la liberté à

un Iroquois ; un aussi en signe de la remise d’un

Français ; le reste par allusion à la paix qu’on allait

conclure. Il s’étendit longuement sur le sujet de son

ambassade, et parla deux ou trois heures en chantant et

en gesticulant tour à tour. Ce chef sauvage qui était de

haute stature, avait un grand talent oratoire et beaucoup

de bravoure, mais il passait pour fourbe, et chacun était

en garde contre lui. Il revint encore plusieurs fois en

Canada, chargé de missions publiques.

Les Algonquins, les Montagnais, dont les chefs

firent des discours, les Hurons et les Atticamègues ou

Poissons-Blancs, signèrent le traité (14 juillet 1645).

Parmi les Iroquois, il n’y eut que le canton des Agniers

qui le ratifia ; c’était le seul avec lequel la colonie fût en

guerre ouverte.

La Compagnie de la Nouvelle-France avait fait des

pertes immenses durant ces luttes désastreuses, et

dépensé plus de [1 200 000 livres,] outre le revenu du

pays. Elle se hâta de profiter de la suspension d’armes

pour céder, le 14 janvier 1645, la traite des pelleteries

dans le Canada à une association de colons notables,

qui prirent le nom de Compagnie des Habitants.

[Toutefois, la Compagnie se réservait le monopole de la

traite dans l’Acadie, à Miscou et au Cap-Breton. Il fut

défendu de trafiquer d’aucune pelleterie, mais de la

vendre au magasin des Habitants au prix fixé par eux.

Les Habitants étaient autorisés à élire un syndic à

Québec, à Montréal et aux Trois-Rivières

respectivement pour défendre leurs intérêts auprès du

gouverneur-général]. Ils furent représentés à Paris par

Pierre Le Gardeur de Repentigny et Jean-Paul

Godefroy. La Compagnie de la Nouvelle-France fit cet

abandon (confirmé ensuite par édit royal du 6 mars)

moyennant une redevance seigneuriale d’un millier

pesant de castor [et à la charge des dépenses ordinaires

qu’elle avait faites jusque-là, pour les appointements du

gouverneur et des fonctionnaires civils, l’entretien

d’une petite garnison au fort Saint-Louis et des

religieux.]

Aussitôt la paix conclue, toutes les tribus s’étaient

mises à faire ensemble la chasse et la traite, comme si

elles eussent été dans la meilleure intelligence. L’année

suivante, les missionnaires pénétrèrent chez les

Iroquois. Ils espéraient changer les mauvaises

dispositions des Agniers. Mais déjà la paix avait trop

duré au gré de ces peuples mobiles et farouches. Une

épidémie, qui faisait de grands ravages dans l’une des

tribus, et la destruction de leur moisson par les vers,

furent attribuées aux maléfices du P. Jogues : il fut tué

d’un coup de hache, ainsi qu’un jeune Français [de

Dieppe, Jean de Lalande], qui l’accompagnait. Leurs

têtes furent exposées sur une palissade, leurs corps jetés

dans la rivière (18-19 octobre 1646). [Cette année-là,

les Iroquois vinrent piller et brûler le fort Richelieu,

qu’on avait laissé sans défenseurs]. Après ces meurtres

et ces dévastations, les Agniers recommencèrent leurs

randonnées, égorgeant tout sur leur passage. Une

femme algonquine, échappée comme par miracle de

leurs mains, en apporta la nouvelle aux Trois-Rivières.

En 1648 (20 août), le gouverneur Montmagny fut

remplacé par Louis d’Ailleboust de Coulonges.

[Maisonneuve à qui on offrit d’abord cette charge

l’avait refusée].

Le départ de Montmagny causa quelque surprise. Il

provenait d’une décision générale de la Cour. Le

commandeur Longvilliers de Poincy, gouverneur des

îles françaises d’Amérique, avait refusé de remettre le

gouvernement à son successeur, et s’était maintenu

dans ses fonctions contre l’ordre du roi. Cette espèce de

rébellion eut des imitateurs. Pour arrêter le mal, le

Conseil avait décidé que les gouverneurs seraient

changés tous les trois ans ; et c’est en conséquence de

cette résolution que Montmagny était rappelé. [Cette

décision, nous le verrons plus loin ne fut pas toujours

suivie].

Plusieurs événements importants ont signalé son

administration, comme la création de l’établissement de

Montréal et le commencement de la ruine des Hurons

qui sera consommée sous le gouvernement de son

successeur. [Imagine-t-on que dans cette colonie

commençante, exposée par jour aux raids iroquois, un

chef-d’œuvre classique, le Cid de Corneille, fut joué à

Québec, dit le Journal des Jésuites, en présence de M.

le Gouverneur, des Révérends Pères et de quelques

sauvages (30 décembre 1646)].

Les Jésuites étendirent fort loin au même temps

leurs découvertes vers le nord et vers l’ouest. Le P.

Raymbault forma même le dessein de pénétrer jusqu’à

la Chine par les régions occidentales, en évangélisant

les nations sur son chemin, et de compléter ainsi le

cercle des courses des missionnaires autour du monde.

Quoique ces découvertes se fissent en dehors de

l’action du gouvernement, elles jetèrent de l’éclat sur

Montmagny, et lui acquirent une certaine célébrité en

Europe.

Ce gouverneur avait cherché à imiter la politique de

Champlain à l’égard des sauvages. L’insuffisance de

ses moyens ne lui permit pas toujours de mettre un frein

à leur ardeur guerrière. Par un heureux mélange de

conciliation et de dignité, il sut leur inspirer du respect

et suspendre quelque temps la marche envahissante des

Iroquois contre la nation huronne. Le moment arrivait,

cependant, où cette politique serait impuissante.

D’Ailleboust [revenait d’un voyage qu’il avait fait en

France (1647-1648), après un séjour de quatre ans dans

la colonie. Pendant ce temps, il avait été gouverneur de

Montréal (1645-1647), en l’absence de Maisonneuve.]

Il devait donc bien connaître le pays et ses besoins.

Mais il prenait l’administration des affaires à une

période de grand danger.

Les Iroquois portèrent toutes leurs forces contre les

Hurons, qui perdaient un temps précieux en

négociations avec un des cantons, qui les amusait à

dessein. Ce peuple infortuné était retombé dans sa

première sécurité. Il avait même refusé l’alliance des

Andastes, qui lui eût assuré la supériorité sur ses

ennemis. Trois cents Agniers fondirent sur lui à

l’improviste (1648). La bourgade de Saint-Joseph,

nommée ainsi par les missionnaires, était située sur le

bord sud-est du lac Huron ; elle fut surprise et brûlée

pendant l’absence de ses meilleurs guerriers ; environ

sept cents personnes y furent impitoyablement

égorgées. Le P. Daniel, depuis quatorze ans dans ces

missions lointaines, resta héroïquement au milieu du

carnage pour administrer le baptême et l’absolution.

Après avoir accompli ce devoir, il engagea ceux de ses

néophytes qui l’entouraient à se sauver dans le bois ;

puis il s’avança seul au-devant des ennemis comme

pour attirer leur attention, et reçut la mort en

proclamant la parole de Dieu.

Au printemps suivant (16 mars 1649), une autre

bourgade, celle de Saint-Ignace, fut enlevée de la même

manière [par une troupe de mille Iroquois] : quatre

cents personnes périrent. Il ne s’échappa que trois

hommes qui donnèrent l’alarme à une bourgade voisine,

celle de Saint-Louis, dont les femmes et les enfants

eurent à peine le temps de s’enfuir. Quatre-vingts

guerriers demeurèrent pour la défendre [et tuèrent trente

Iroquois] ; ils furent massacrés, après avoir combattu

avec la plus grande valeur. C’est au sac de ce dernier

village que les Pères Jean de Brébeuf et Gabriel

Lalemant tombèrent aux mains des assaillants. Ces

deux missionnaires de notre foi moururent ensemble,

après avoir enduré [jusqu’à la fin, avec une résignation

sublime,] tous les plus horribles tourments que put

inventer la cruauté raffinée et inouïe des sauvages (16-

17 mars 1649). [L’Église a tenu à glorifier ces martyrs

de la Nouvelle-France en élevant leurs noms sur les

autels (1930).]

Tant de massacres furent suivis de plusieurs

combats. Le succès fut d’abord partagé ; mais à la fin

l’avantage resta aux Iroquois ; ils gagnèrent une

dernière bataille où les principaux guerriers hurons

succombèrent, accablés par le nombre. Après tant de

désastres, les débris de la nation, saisis de terreur, se

dispersèrent. Au bout de quelques jours, [la bourgade

de Sainte-Marie, la principale mission huronne située à

une lieue de celle de Saint-Louis ainsi que tous les

villages environnants] étaient déserts. Les fugitifs se

retirèrent chez les peuples voisins ou disparurent dans

la profondeur des forêts. Les généreux missionnaires ne

voulurent point quitter les restes de ce peuple infortuné,

et émigrèrent avec eux. Ils proposèrent d’abord pour

retraite la grande île Manitoulin, au nord du lac Huron :

c’est une île longue de 30 lieues où la pêche et la chasse

étaient abondantes. Les Hurons ne purent se résoudre à

s’expatrier si loin ; ils ne voulurent pas même quitter

entièrement leur pays, et se réfugièrent, en juin 1649,

dans l’île Saint-Joseph [aujourd’hui Christian Island, au

sud de la baie Georgienne], moins éloignée que celle de

Manitoulin. Ils y élevèrent une bourgade de cent

cabanes, les unes de huit, les autre de dix feux ; et

plusieurs familles se répandirent dans les alentours, le

long du rivage, pour la commodité de la chasse. Le

malheur les poursuivit partout. La chasse et la pêche sur

lesquelles ils comptaient, ne donnèrent rien ; quand

arriva l’hiver, ils étaient réduits à toutes les horreurs de

la famine. Ils violèrent les tombeaux pour se nourrir de

leurs dépouilles corrompues. On vit des mères dévorer

leurs enfants expirés sur leur sein. Ce furent des scènes

qui épouvantèrent la barbarie elle-même. Les maladies

contagieuses, suites ordinaires de la famine, éclatèrent

et emportèrent une partie de ce que la faim avait

épargnés. Les Jésuites se comportèrent en véritables

hommes de Dieu au milieu de ces scènes de désolation.

Dans leur désespoir, les infortunés Hurons, ne sachant

sur qui rejeter la cause de leur malheur, l’attribuaient à

ces apôtres eux-mêmes. « Les Iroquois, nos mortels

ennemis, s’écriaient-ils, ne croient point en Dieu, ils

n’aiment point les prières, ils commettent tous les

crimes, et néanmoins ils prospèrent. Nous, depuis que

nous abandonnons les coutumes de nos pères, les

Iroquois nous tuent, nous brûlent et renversent toutes

nos bourgades. Que nous sert de prêter l’oreille à

l’Évangile, si la foi et la mort marchent ensemble »

(Relation de 1650). Telle tribu qui avait compté

plusieurs cents guerriers, n’en avait plus que trente.

L’automne venu les Iroquois s’étaient remis en

campagne au nombre de trois cents. [Il y avait, chez la

nation du Pétun, deux missions nommées Saint-Jean et

Saint-Mathias. Le bourg principal, appelé aussi Saint-

Jean, était placé dans les montagnes Bleues, au sud-

ouest du pays huron ; on y comptait encore six cents

familles. L’irruption de cette bande fut regardée comme

une bravade, et les guerriers hurons marchèrent au-

devant d’eux pour leur donner la chasse. Ceux-ci les

évitèrent par un détour, et se présentèrent tout à coup

devant Saint-Jean. Ils tombèrent le casse-tête

(tomahawk) à la main sur la population éperdue (7

décembre 1649). Tout fut massacré ou traîné en

captivité. Le P. Garnier, Jésuite, périt sous le fer des

Iroquois. Alors les Hurons de l’île Saint-Joseph, réduits

à trois cents, ne s’y crurent plus en sûreté. En allant

chercher un asile ailleurs, ils trouvèrent leur tombeau.

[On était au mois de mars 1650.] Une partie de la

troupe fugitive enfonça dans les glaces et se noya en

voulant se rendre à la terre ferme ; une autre partie eut

beau se refugier dans des lieux isolés et sur des

montagnes presque inaccessibles, les Iroquois, comme

des loups altérés de sang, la poursuivirent à la piste et la

décimèrent. Le reste, [comprenant à peine trois ou

quatre cents Hurons], épuisé de souffrances, vint à la

suite du P. Ragueneau et des autres missionnaires

jésuites solliciter du gouvernement français une retraite

pour cultiver en paix la terre, sous sa protection. Les

malheureux, pour éviter les embûches de leurs ennemis,

s’échappèrent (10 juin 1650) par le lac Nipissing et la

rivière Ottawa, route écartée dans laquelle, cependant,

ils avaient trouvé de terribles marques du passage de

ces barbares. Après deux jours de repos à Montréal, où

ils n’osèrent pas rester, tant leur épouvante était

profonde, ils atteignirent enfin Québec, (28 juillet

1650). Ils y furent reçus avec toute la compassion que

méritait un sort si cruel. On les plaça dans l’île

d’Orléans. L’année suivante, ils furent rejoints par

d’autres hommes de leur race, qui étaient descendus à

Québec avant eux, et avaient trouvé un asile sur les

terres des Jésuites, à Beauport. [De sorte que la

bourgade comprit bientôt six cents indigènes].

Quant aux Hurons qui ne vinrent point chercher un

refuge parmi les Français, les uns se mêlèrent avec les

nations voisines : [les Hurons du Pétun, la nation

Neutre, la nation du Chat,] sur lesquelles ils attirèrent la

haine des Iroquois ; un petit nombre allèrent s’établir

dans la Pennsylvanie, [parmi les Andastes] ; d’autres

remontèrent dans la région du lac Supérieur [ou

gagnèrent l’ouest du Michigan et le Wisconsin] ;

d’autres enfin se présentèrent aux Tsonnontouans et

s’incorporèrent avec eux. Leur pays, et aussi la vallée

de l’Ottawa, où les Algonquins avaient eu quelques

villages populeux, ne renfermaient plus que des déserts

ou des forêts inhabitées. Les Iroquois avaient mis douze

ans à renverser les frontières des Hurons, et ensuite

moins de deux ans à disperser cette nation. Tel fut le

destin d’un peuple dont la ruine priva le Canada d’un

allié sur lequel il avait fondé de grandes espérances et

qu’un aveuglement fatal précipita dans l’abîme.

Pendant que ce drame d’extermination

s’accomplissait, un envoyé de la Nouvelle-Angleterre

arriva à Québec pour proposer au Canada un traité de

commerce et d’alliance perpétuelle entre les deux

colonies (1647-48). Ce traité, qui eût subsisté,

indépendamment de toute guerre entre leurs

métropoles, devait être à peu près semblable à celui qui

venait d’être conclu avec l’Acadie, comme on le verra

plus loin. Cette proposition occupa quelque temps les

deux autorités coloniales. [Le P. Jésuite Gabriel

Druillettes avait déjà été délégué à Boston pour entamer

des pourparlers mais sans résultat] ; en 1650, les

négociations furent reprises par le P. Druillettes auquel

se joignit plus tard un membre du Conseil de Québec,

Jean-Paul Godefroy.

Les Canadiens, dont le commerce était gêné par les

courses des Iroquois cherchèrent à engager la Nouvelle-

Angleterre dans une ligue offensive et défensive contre

cette confédération. « Nous ne pouvons douter, disait la

lettre du Conseil, que Dieu ne bénisse et vos armes et

les nôtres, puisqu’elles seront employées pour la

défense des sauvages chrétiens, tant vos alliés que les

nôtres, contre les barbares infidèles qui n’ont ni foi, ni

Dieu, ni aucune justice en leur procédé, comme vous

pourrez l’apprendre plus au long desdits Sieurs nos

Députés, qui vous assureront du désir sincère que nous

avons, que le Ciel aille toujours bénissant vos Provinces

et vous comble de ses faveurs. » La condition d’une

ligue offensive et défensive fit manquer la négociation.

Les Anglais ne voulurent pas courir le risque d’attirer

sur eux les armes des Iroquois.

L’année 1651 fut celle de la retraite de

D’Ailleboust, qui, lui aussi, s’était vu avec douleur

réduit à être l’inutile témoin de la ruine des Hurons.

[Après avoir résigné ses fonctions il demeura dans le

pays et mourut à Montréal (31 mai 1660)].

Jean de Lauzon, conseiller du roi, avait été nommé

pour lui succéder (17 janvier 1651) et il parvint à

Québec le 13 octobre suivant. C’était un des principaux

membres de la Compagnie de la Nouvelle-France, aux

affaires de laquelle il avait toujours pris une grand part ;

mais il montra peu de talent dans l’administration de la

colonie, qu’il trouva, il est vrai, dans un état déplorable.

L’été suivant (1652), les Iroquois encouragés par les

avantages inouïs qu’ils avaient remportés dans les

contrées des Lacs, se jetèrent sur les établissements

français. Leurs bandes se glissèrent à la faveur des bois

jusqu’au-dessous de Québec. Ils tuèrent Du Plessis-

Kerbodot, gouverneur des Trois-Rivières et quinze

Français, dans une sortie qu’ils faisaient contre eux.

Bien plus, ils attaquèrent les laboureurs en plein travail

et infestèrent la campagne de leurs brigandages.

[« Avant la désolation des Hurons, écrit le P. Le

Mercier, les cent canots venoient en traite tous chargez

de Castors. Les Algonquins en apportoient de tous

costez, et chaque année, on en avoit pour 200 et pour

300 000 livres. C’estoit là un bon revenu, de quoy

contenter tout le monde et de quoy supporter les

grandes charges du pays. La guerre des Iroquois a fait

tarir toutes ces sources. » (Relat. de 1653).] Les

Iroquois poursuivirent ce genre de guerre avec tant

d’opiniâtreté qu’à peine, dit un autre contemporain,

« nous laissaient-ils quelques jours, sans alarmes.

Incessamment nous les avions sur les bras ; il n’y a pas

de mois en cet été où notre livre des morts n’ait été

marqué en lettres rouges par la main des Iroquois ».

(Dollier de Casson) Souvent même les habitants étaient

obligés d’abandonner leurs maisons, ou de s’y

retrancher. Cet état de choses dura [sauf deux courtes

trêves, depuis 1645 jusqu’à la victoire du gouverneur

Tracy en 1667 ; les hostilités iroquoises devaient

reprendre en 1686 et se prolonger encore pendant dix

années]. La colonie diminuait par les pertes qu’elle

faisait dans les surprises, et par cette multitude de petits

combats qu’il fallait livrer au coin de chaque bois, et

qui souvent se renouvelaient plusieurs fois le même

jour. Si ces combats coûtaient plus de monde aux

sauvages qu’aux Français, ils laissaient dans les rangs

de ces derniers des vides plus sensibles à cause de leur

petit nombre.

Les Iroquois allaient ordinairement par bandes. Ils

se coulaient dans les bois, dans les ravines, derrière les

moindres accidents de terrain afin d’attendre les

hommes qui travaillaient aux champs. Il s’en cachait

jusque dans la tête des arbres autour des maisons, et

plus d’une fois on en surprit ainsi qui étaient en

sentinelle pour donner le signal d’attaque à leurs

compagnons restés un peu plus loin : ils passaient dans

cette position des journées entières « sans manger ».

C’est au milieu de ces combats journaliers que cette

belle et grande contrée, le pays de Montréal et des

Trois-Rivières, mais surtout Montréal, fut acquise à la

civilisation. Chaque laboureur était devenu soldat,

chaque sillon était arrosé de sang français ou de sang

indien. [Devant ce péril redoutable, Maisonneuve

obligea tous les Montréalistes à se retirer au Fort et la

garnison à se tenir dans l’hôpital, où l’on demeura

pendant quatre ans et demi. Le commandant de la

garnison, Lambert Closse, qui était en même temps

notaire et greffier, se signala alors par deux exploits.

Dans une occasion, ayant à ses côtés seize hommes

seulement, il avait tenu en échec de six heures du matin

à six heures du soir, une troupe de deux cents Iroquois,

en ne perdant qu’un soldat (1651) ; une autre fois, après

s’être abrité dans une baraque de terre avec trente-

quatre Français, Closse repoussa encore une attaque de

deux cents sauvages de cette nation et les mit en fuite.

Malgré ces irruptions renaissantes, les colons de

Montréal, ne laissaient pas de cultiver leurs champs. Au

surplus, en 1650, Jeanne Mance, qui caresse toujours

l’espoir d’ouvrir un hôpital, fait défricher un terrain de

deux cents arpents où doit s’élever quelque jour

l’Hôtel-Dieu de Saint-Joseph. Et le P. Ragueneau est

tout joyeux d’écrire : « La récolte des bleds a esté cette

année très heureuse partout, mais principalement à

Montréal où les terres sont fort excellentes. » (Relation

de 1651).]

La situation du Canada finit par attirer l’attention de

ceux qui dans la Métropole s’intéressaient à la colonie.

[Après avoir confié à d’Ailleboust de Musseaux le

commandement de Montréal, Maisonneuve était parti

pour la France à l’automne de 1651.] Il réussit à

obtenir, de l’Anjou et du Maine, mais principalement

du Poitou, [de la Normandie et de Paris, cent cinquante

colons, dont cent cinq] débarquèrent avec lui à

Montréal (16 novembre 1653). [La Sœur Marguerite

Bourgeoys, fondatrice de la Congrégation de Notre-

Dame de Montréal, était du voyage. Maisonneuve

d’ailleurs avait reçu de Mme de Bullion une somme de

42 000 livres pour la levée de son contingent. C’est de

cette recrue que le gouverneur Denonville pourra dire

en 1687 : « Ces cent hommes ont sauvé l’île de

Montréal et tout le Canada aussi. » L’embarquement

coûtait 75 000 livres à la Société de Montréal. Au vrai,

l’année 1653 marque la date où Montréal prend figure

de colonie. Et Maisonneuve, qui joignait à de fortes

vertus et à la grandeur morale les qualités avérées de

chef, en demeura, durant une longue période souvent

angoissante et toujours difficile, le défenseur

chevaleresque et le cerveau animateur. Malgré tout,

notons-le maintenant, l’un des pionniers de l’expansion

française outre-mer connut l’ingratitude des siens. Au

mois d’octobre 1665, Maisonneuve, qui occupait la

charge de gouverneur particulier dès le début, se voyait

brusquement révoqué par ordre du marquis de Tracy,

lieutenant général du roi en Amérique. Et deux ans plus

tard, il devait quitter le Canada pour aller finir son

existence, célibataire et presque seul, ignoré de tous et

peut-être inconscient de sa gloire, dans une retraite

obscure de Paris. (9 septembre 1676).]

Les colons étaient des hommes choisis, propres à la

guerre et à l’agriculture. [Tous avaient un métier.

L’engagement était pour cinq ans. La Société de

Montréal devait les transporter à ses frais, les nourrir et

loger, et leur fournir les outils et instruments

nécessaires pendant cette période. Maisonneuve, en

outre, leur concéda à chacun un demi-arpent dans la

ville ou trente arpents dans la banlieue. La Société y

ajouta ensuite une gratification de 4, 5, et même 600

livres]. Le nouveau renfort de 1653 fut d’un grand

secours, et le bruit de son arrivée alla jusqu’à l’ennemi.

Malgré leur audace et leur activité, les Iroquois

s’apercevaient tous les jours qu’ils ne gagnaient rien

contre les Français. Ils prirent encore le parti de

demander une suspension d’armes pour traiter de la

paix (1653). [Ce qui n’empêcha point cinq ou six cents

Agniers de tenter vainement de s’emparer de Montréal

et des Trois-Rivières. Ils firent toutefois deux

prisonniers, le P. Poncet et un Français nommé

Franchetot ; celui-ci fut ensuite brûlé, et le Père Jésuite

remis en liberté]. Le P. Simon Le Moyne fut envoyé

vers eux [pendant l’été de 1654].

Il y eut une assemblée [au canton des Onnontagués

(10 août).] Le P. Le Moyne y fit dix-neuf présents. À

chaque présent, les sauvages poussaient un grand cri du

fond de leur poitrine en signe de contentement. Il leur

adressa un discours qui dura deux heures. En parlant, il

allait et venait, suivant leur usage, comme un acteur sur

un théâtre. Les Iroquois se groupèrent ensuite par

cantons et par tribus ; un chef onneyout répéta les

paroles du P. Le Moyne, puis ils entonnèrent tous

ensemble un chant de joie. Alors un autre capitaine

onneyout se leva et, s’adressant au gouverneur absent :

« Ononthio, dit-il, Ononthio, tu es le soutien de la terre ;

ton esprit est un esprit de paix, et tes paroles

adoucissent les cœurs les plus rebelles ». Ce traité fut

d’abord ratifié en 1654 [puis de nouveau l’année

suivante]. Il répandit la joie parmi les Français et leurs

alliés, rouvrit les Cinq-Cantons au zèle des

missionnaires et permit à la colonisation de faire un

progrès plus rapide.

En rendant toutes les communications libres, la paix

dévoila de nouveaux intérêts et aussi, par suite, de

nouvelles jalousies. Les quatre cantons iroquois les plus

au nord se mirent à faire le commerce des pelleteries

avec le Canada. Cela donna bientôt de l’envie aux

Agniers, voisins d’Orange (Albany). Ceux-ci désirèrent

dès lors la guerre pour mettre fin à un négoce qu’ils

regardaient comme leur étant préjudiciable. Pour une

raison contraire, les autres ne voulaient pas rompre leur

alliance avec les Français avec lesquels ils pouvaient

communiquer plus facilement qu’avec les habitants de

la Nouvelle-Hollande. Dans cette fâcheuse conjoncture,

la paix ne pouvait durer longtemps, et les Agniers, qui

l’avaient signée malgré eux, n’attendaient qu’un

prétexte pour se remettre en campagne.

Conseillés par les missionnaires, les Onnontagués

avaient prié le gouverneur de former un établissement

dans leur pays (12 septembre 1655). Lauzon y envoya

le capitaine Zachary Dupuis ou Du Puys, commandant

du fort de Québec, avec [une escouade de dix soldats et

quarante-trois autres Français. Parmi eux se trouvait

Pierre-Esprit Radisson, explorateur et traitant, ainsi que

quatre Jésuites (17 mai 1656)]. Les habitants de la ville,

répandus sur le rivage, virent avec tristesse s’éloigner

leurs compatriotes, car ils croyaient voir en eux des

victimes livrées à la perfidie des sauvages. La petite

colonie alla se fixer sur le bord du lac [Onondaga, près

de Syracuse, dans l’État actuel de New-York.] Elle ne

fut pas plus tôt au milieu des Onnontagués que ceux-ci

formèrent avec les Agniers le complot de la massacrer.

Les Français, prévenus par un sauvage mourant,

s’échappèrent de nuit (20 mai 1658). Pour tromper les

Iroquois, ils leur donnèrent un grand festin, et pendant

que les sauvages étaient plongés dans l’ivresse et le

sommeil, ils partirent, par la petite rivière Oswégo, dans

des canots qu’ils avaient faits secrètement. Les Agniers

envoyèrent après eux quatre cents hommes, qui ne

purent les atteindre. [Les Français arrivèrent à Québec

(23 avril), au nombre de cinquante, ayant perdu trois

hommes qui s’étaient noyés].

Les Hurons, établis dans l’île d’Orléans, avaient

commencé à cultiver la terre. Un jour (20 mai 1656)

une bande [de trois cents Agniers] surprit dans leurs

champs quatre-vingt-onze hommes, femmes et enfants,

[en tua six] et emmena les autres. Le gouverneur la

laissa passer sous le canon du château Saint-Louis.

Ceux qui avaient échappé revinrent à Québec.

Mécontents de ce que les Français ne leur accordaient

pas assez de protection, plusieurs se donnèrent tout à

coup aux Agniers sans réfléchir. Mais ils regrettèrent

leur précipitation. Les Iroquois leur faisaient alors mille

protestations d’amitié et mille serments de les traiter en

frères pour les attirer chez eux, afin de les détruire ou

de les maîtriser facilement. Les Hurons étaient devenus

incapables de se gouverner. Il n’en restait plus que

quelques-uns au milieu des Français. Les Agniers

osèrent les réclamer. Leurs envoyés, au nombre de

trente, voulurent être entendus dans une assemblée

générale des blancs et des sauvages, tenue à Québec (9

août 1657) et le gouverneur eut la faiblesse d’y

consentir. Ils parlèrent avec insolence à cet homme

timide qui parut alors recevoir humblement la loi d’une

simple tribu. [Lauzon avait quitté le Canada en 1636 et

son second fils, Charles de Lauzon, sieur de Charny,

administrait, suivant ses instructions, la Nouvelle-

France].

Jean de Lauzon n’avait ni les talents ni l’énergie

nécessaires à un chef de gouvernement. On prit le parti

de le rappeler. Son successeur, Pierre de Voyer,

vicomte d’Argenson, débarqua devant Québec, le 11

juillet 1658. [Il était célibataire et âgé de trente-deux

ans. C’était], au moment où la guerre iroquoise devenait

de plus en plus vive.





Dupuis arrivait à peine du lac Onondaga [et venait

remplacer Lambert Closse au commandement du fort

de Montréal). Partout le Canada était en proie aux

courses et aux déprédations des barbares. Comme avant

le traité de 1653, on ne marchait plus qu’armé et escorté

dans la campagne. Le nouveau gouverneur partit dès le

lendemain de son arrivée pour aller se mettre à la

poursuite des Iroquois, mais il ne put les atteindre.

Quelque temps après, il remonta aux Trois-Rivières

avec deux cent cinquante Français et sauvages, afin

d’épier les ennemis. Il finit par les rencontrer et les

repousser jusque dans les îles de Richelieu.

Les autres nations sauvages, qui recherchaient

l’alliance des Français, vinrent le saluer à son retour à

Québec ; elles le prièrent de ne pas les abandonner à

l’ambition et à la cruauté de leurs ennemis. D’Argenson

trouvait la colonie, pensait-il, sur le bord de l’abîme. Il

s’empressa de demander au ministre dirigeant, qui était

le cardinal Mazarin, des hommes aptes au travail et

capables de faire la guerre afin d’empêcher le Canada

de succomber. [Il insistait, en outre, sur la pauvreté de

la population et l’attribuait à l’avilissement de la traite.

« Il faut absolument, disait-il, y remédier, en obligeant

de faire la traite en commun. » (5 septembre 1658).

Après tout, la situation n’était pas sans espoir puisque le

pays offrait des indices certains de relèvement, voire

même de progrès, au dire de la Mère Marie de

l’Incarnation. Dans un beau mouvement, elle esquissait

ce tableau, qui par contraste débordait d’optimisme :

« Pour notre colonie française, elle multiplie de telle

sorte que le pays n’est plus reconnaissable pour le

nombre des habitants. Dieu a tellement béni les labours,

que la terre donne des blés très bons et en assez grande

quantité pour nourrir ses habitants. » (Lettre du 4

octobre 1658)].

Aux incursions des barbares vinrent se joindre vers

ce temps-là [des faits particuliers dans la colonie].

L’archevêque de Rouen, primat de Normandie, avait

accoutumé de regarder le Canada comme une

dépendance de son diocèse, [sans y avoir plus de titre

que les évêques de Nantes, de La Rochelle ou les autres

prélats de France. C’était alors Mgr François de Harlay

de Champvallon. À la vérité, les Pères de la Compagnie

de Jésus tenaient du Souverain Pontife Urbain VIII,

depuis 1637, le gouvernement spirituel de la Nouvelle-

France et ils refusaient. de reconnaître l’autorité de

l’archevêque de Rouen. Néanmoins, ils consentirent

plus tard (1647) à accepter sa juridiction. En

conséquence Mgr de Harlay avait nommé leur supérieur

à Québec grand vicaire], et lui avait délégué la conduite

des affaires ecclésiastiques (30 avril 1649). [Tout allait

au mieux lorsque le 29 juillet 1657 l’abbé Gabriel de

Queylus arrive de France avec trois autres Sulpiciens :

Messieurs Gabriel Souart, Dominique Galinier et

d’Allet. M. Olier, supérieur de Saint-Sulpice de Paris,

venait de lui confier la mission de Montréal. De son

côté, le nouvel archevêque de Rouen, Mgr François de

Harlay, neveu et successeur du précédent, l’avait fait

grand vicaire tout comme le supérieur des Jésuites, le P.

de Quen, qui remplissait déjà cette charge. Mais l’abbé

prétendait avoir seul la direction des affaires

religieuses. Toujours est-il qu’en le recevant à Québec,

le P. de Quen le comble d’égards et, quoique muni des

mêmes pouvoirs, se soumet à son autorité. L’abbé de

Queylus confirme dans ses fonctions le curé de la ville

qui était un Jésuite, le P. Poncet, puis il se rend à

Montréal. Quelque temps après, il apprend que le P.

Poncet a été envoyé chez les Hurons et remplacé par le

P. Pijart. Aussitôt l’abbé de Queylus descend à Québec,

révoque le nouveau curé et s’installe à sa place. Il

exerça ce ministère jusqu’au milieu de l’été suivant (23

août 1658).] Le gouverneur d’Argenson eut beau

l’engager à se retirer à Montréal, [ce fut inutile.

Heureusement l’archevêque de Rouen avait mis fin au

désaccord en limitant les pouvoirs de l’abbé de Queylus

à l’île de Montréal et ceux du supérieur des Jésuites au

pays de Québec.]

Sur ces entrefaites, d’Argenson mandait à Paris de

presser la nomination d’un évêque pour la Nouvelle-

France (5 sept. 1658). [Bien des fois, depuis le traité de

Saint-Germain-en-Laye, la question s’était posée, et des

efforts furent tentés successivement vers ce but. Ainsi,

en 1633, le P. Charles Lalemant, Jésuite, écrit au

général de la Compagnie à Rome « qu’il faudrait un

évêque au Canada ». Plus tard la Société de Montréal,

secondée par Maisonneuve, entreprit des démarches

pour faire réussir ce dessein. Elle recommandait, en

1645, comme premier titulaire, M. Legauffre, prêtre de

Saint-Sulpice ; mais celui-ci mourut subitement. L’idée

cependant était reprise et gagnait des appuis dans tous

les milieux, voire même au milieu de la cour. Le 25 mai

1646, au couvent des Augustins, à Paris, l’assemblée

générale du clergé de France fit sienne une déclaration

de Mgr Godeau, évêque de Grasse, exposant l’urgence

de nommer un évêque pour le Canada, d’autant que « la

paix avec les Iroquois avait rétabli, (croyait-on), le

commerce et la sûreté dans le pays ». De son côté, la

Compagnie de la Nouvelle-France ne demeurait pas

inactive. Avec l’approbation de la reine-mère, Anne

d’Autriche, elle sollicitait le Conseil des affaires

ecclésiastiques, en 1650, de faire son choix pour le

futur siège épiscopal entre trois Jésuites : les PP.

Charles Lalemant, Paul Ragueneau et Paul Le Jeune.

Mais les règles de l’Ordre leur interdisaient

l’acceptation d’une telle dignité. Au reste, l’état

défavorable de la colonie, son peu de population, et les

interminables incursions indiennes, ajoutées aux

troubles de la Fronde dans la métropole, avaient retardé

jusque-là la création d’un évêché en Nouvelle-France.]

Le Souverain Pontife, Alexandre VII, vint combler

ce besoin, le 13 avril 1658, en érigeant le Canada en

vicariat apostolique. Il y avait appelé l’abbé François de

Montmorency-Laval de Montigny, nommé évêque de

Pétrée (en Arabie) in partibus infidelium. [Dans l’église

de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, le 8 décembre

suivant, le nouvel évêque était solennellement consacré

par le nonce pontifical].

[Il est vrai que l’assemblée générale du clergé de

France réunie à Paris (10 janvier 1657), sous la

présidence du cardinal Mazarin, avait présenté la

candidature de l’abbé Gabriel de Queylus à la demande

des associés de Montréal. Cependant la Cour s’était

déjà prononcée en faveur de l’abbé François de Laval.

Suivant les instructions de Louis XIV, et sur

l’insistance de la reine-mère, des négociations furent

ouvertes avec le Saint-Siège par le chargé d’affaires de

France, M. Gueffier, auquel se joignirent les Pères

Jésuites français résidant à Rome. Le jeune monarque,

en outre, adressa au Souverain Pontife une lettre pleine

de sympathie pour ce prêtre de haute noblesse : « Ceux

qui sous la protection de cette Couronne, écrivait-il, ont

entrepris de porter la foi aux pays septentrionaux de

l’Amérique... se croient obligés de demander

l’établissement d’un évêque et d’un siège épiscopal,

afin que les âmes converties puissent recevoir les

sacrements qui ne peuvent être conférés que par ceux

qui en ont le caractère. Et nous ayant fait comprendre

les avantages qui en reviendront à notre sainte religion,

nous supplions Votre Sainteté de vouloir donner la

dernière perfection à cette Église naissante. » Et le

prince en venait à dire : « Nous avons cru ne pouvoir

jeter les yeux sur un sujet plus digne de cet emploi que

le P. François de Laval de Montigny, dont les vertus

l’ont rendu si fort recommandable, qu’il a été recherché

de plusieurs endroits d’aller travailler à la Vigne du

Seigneur » (janvier 1657). Au surplus, Louis XIV

voulut accorder mille francs de revenu au nouveau

vicaire apostolique tandis que Anne d’Autriche lui

faisait don de quatorze mille francs pour subvenir à ses

dépenses ; elle y ajoutait une pension annuelle de mille

francs qui serait servie à Mgr de Laval dès sa

nomination à l’évêché de la Nouvelle-France.]

Mgr François de Laval [dont il sera parlé

longuement ailleurs (livre III, chap. IV) fit voile, de la

Rochelle (13 avril 1659). Il était accompagné du P.

Jérôme Lalemant, recteur du collège Henri IV de la

Flèche, de trois autres prêtres, parmi lesquels le fils de

l’ancien gouverneur Charles de Lauzon-Charny et aussi

d’un jeune tonsuré, Henri de Bernières, neveu de Jean

de Bernières, le fondateur de l’Ermitage de Caen. Le 16

juin, il arrivait à Québec. La réjouissance dans la

colonie fut grande : les cloches sonnèrent, les canons du

fort tirèrent en son honneur. Sans quitter le bord, le

vicaire apostolique avait revêtu ses habits pontificaux,

coiffé sa mitre et pris sa crosse en main. Il agréa alors

les hommages du gouverneur d’Argenson et du

supérieur des Jésuites. Après eux vinrent quelques

notables, les religieux, les néophytes. Devant ce

spectacle annonçant l’aube d’un ordre nouveau, le P.

Jérôme Lalemant, ravi d’admiration, s’écriait : « Mgr

de Pétrée fut reçu comme un ange consolateur envoyé

du Ciel, et comme un bon Pasteur qui vient ramasser le

reste du sang de Jésus-Christ... Mgr l’évêque paraissait

à ces Canadois qui n’avaient jamais rien vu de

semblable, comme un Ange de Paradis, et avec tant de

majesté, que nos sauvages ne pouvaient détacher leurs

yeux de sa personne. » (Relation de 1659). Le

lendemain, le gouverneur, les Jésuites suivis de leurs

élèves, les habitants de la ville, Français et sauvages

chrétiens, ecclésiastiques et civils, escortèrent le prélat

en procession jusqu’à l’église paroissiale, cependant

que la cérémonie prenait fin par un chant d’action de

grâces. Et ce fut un moment unique, une date éclatante

dans l’histoire religieuse du Canada.]

[Mgr de Laval choisit d’abord pour résidence le

collège des Jésuites. À peine installé, il avait invité à sa

table un certain nombre d’indigènes qu’il voulut servir

lui-même, « pour leur donner l’exemple de l’humilité et

de charité chrétienne. » Peu de jours après, le

prosélytisme de Mgr de Laval triomphait déjà d’un

« hérétique » lequel vint publiquement faire acte

d’abjuration. (Journal des Jésuites)]. Malheureusement

des divergences surgirent entre le gouverneur et le

prélat à propos de la préséance au Conseil et de

l’encens à l’église.

Depuis le commencement de la colonie, les

missionnaires, faute de juges et d’autres fonctionnaires,

le gouvernement ne subvenant point encore aux

dépenses d’une administration régulière, se trouvaient

chargés d’une partie des fonctions civiles dans les

paroisses. Revêtus ainsi de deux grands pouvoirs, ils

acquirent insensiblement, par leur éducation et par leur

bonne conduite, une autorité dont ils finirent par se

croire les légitimes possesseurs. [L’historien érudit des

Jésuites et la Nouvelle-France, le P. Camille de

Rochemonteix, s’exprime là-dessus avec une entière

franchise : « L’autorité des Jésuites était grande, écrit-il,

ils dirigeaient la conscience des gouverneurs, des

magistrats, de tous les habitants ; on les consultait avant

de prendre une décision importante ; on demandait leur

avis sur les lois et les règlements... ; ils étaient chargés

de la direction des communautés de femmes, de

l’instruction du peuple, de l’évangélisation des

sauvages... Il ne faut pas s’étonner, après cela, de la

grande influence qu’avaient les Jésuites dans la

Nouvelle-France. » Par suite] les missionnaires

excitaient la jalousie des gouverneurs et du peuple.

D’Argenson se plaignit au ministre. Au reste, le roi

avait déjà fait un édit pour rétablir l’harmonie (13 mai

1659). Il était enjoint aux habitants de se pourvoir en

première instance devant les quelques juges établis par

la Compagnie de la Nouvelle-France, et en appel devant

le gouverneur, dans toutes les affaires civiles,

criminelles ou de police qui ne seraient pas assez

importantes pour relever du parlement de Paris, ou qui

nécessiteraient une punition prompte et exemplaire. Un

arrêt, rendu en même temps, portait que les lieutenants

généraux et particuliers, greffiers et sergents, ne

pourraient être interdits de leurs fonctions que par le roi

en Conseil. Ces actes d’autorité eurent peu d’effet, et la

discussion se perpétua entre les principaux du pays.

La guerre continuait toujours avec les Iroquois. Au

mois d’avril 1660, seize jeunes Français de Montréal,

ayant à leur tête Adam Dollard, sieur des Ormeaux,

allèrent au-devant d’eux sur la rivière Ottawa. Ils furent

attaqués par six à sept cents Agniers, Onnontagués et

Onneyouts, au pied du Long-Sault, [à cinquante-six

milles en amont de Montréal], dans un méchant fort de

pieux. Avec l’aide d’une [quarantaine de Hurons de

Québec et de quatre Algonquins des Trois-Rivières], ils

repoussèrent tous les assauts pendant huit jours.

Abandonnés à la fin de tous leurs alliés, [à l’exception

du chef huron et des Algonquins], ils ne purent résister

à une dernière attaque et succombèrent. Un Français qui

était encore debout lorsque l’ennemi pénétra dans le

fort, voyant tout perdu, acheva à coups de hache ses

compagnons blessés pour les empêcher de tomber

vivants entre les mains du vainqueur (21 mai 1660).

[Ces dix-sept Montréalistes, qui se grandissaient par

leur mort, comptaient de vingt et un à trente et un ans.

Les anciens registres de Ville-Marie, à la date du 3 juin

1660, nous ont conservé leurs noms. Ils s’appelaient :

Adam Dollard, Jacques Brassier, Jean Tavernier dit La

Hochetière, Nicolas Tillemont, Laurent Hébert dit La

Rivière, Alonié de Lestres, Nicolas Josselin, Robert

Jurée, Jacques Boisseau dit Cognac, Louis Martin,

Christophe Augier dit Desjardins, Étienne Robin dit

Desforges, Jean Valets, René Doussin, sieur de Sainte-

Cécile, Jean Lecomte, Simon Grenet, François Crusson

dit Pilote.]

Le dévouement de Dollard et de ses compagnons

arrêta les premiers efforts d’un orage près de fondre sur

le Canada. [« Tout était perdu, dit l’auteur de la

Relation de 1660, s’ils n’eussent péri, et leur malheur a

sauvé le pays. » Les autres contemporains, comme le

gouverneur d’Argenson et Marie de l’Incarnation,

tiennent le même langage.] En effet, les Iroquois qui

avaient essuyé de lourdes pertes furent si effrayés de

cette résistance qu’ils abandonnèrent une grande

attaque qu’ils venaient faire sur Québec, où la nouvelle

de leur approche avait répandu la consternation. Après

s’être emparé de cette ville, leur dessein était de se

rabattre sur les Trois-Rivières et sur Montréal et de

mettre tout à feu et à sang dans les campagnes. [Un des

prisonniers iroquois à Québec, raconta en effet que huit

cents sauvages de cette nation devaient être rejoints,

près de Montréal, par quatre cents autres et qu’après

s’être saisis du gouverneur ils auraient achevé la

destruction de la colonie (Journal des Jésuites, 1660)].

Tous les couvents de Québec avaient été fortifiés,

percés de meurtrières et armés. Une partie des habitants

s’étaient retirés dans les forts ; les autres avaient mis

leurs maisons en état de défense ; on s’était barricadé

partout dans la basse ville qu’on avait entourée de corps

de garde. La population entière était sous les armes et

faisait le guet nuit et jour, chacun étant résolu à vendre

chèrement sa vie.

Un Huron, échappé par hasard au massacre du

Long-Sault, annonça la retraite de l’ennemi. Quoiqu’on

ne crût pas encore le danger entièrement passé, on fut si

soulagé par cette nouvelle que l’on chanta le Te Deum

dans toutes les églises en action de grâces. Mais on ne

fut tout à fait rassuré que longtemps après, tant l’on

craignait encore les surprises. [Cependant, en dépit des

agressions iroquoises, la traite des pelleteries n’était pas

interrompue. Par exemple, dans l’année 1660, trois

cents Outaouas arrivèrent à Québec avec soixante

canots chargés de peaux de castors qu’on estimait à

200 000 francs. Marie de l’Incarnation apporte à ce

propos des précisions qui éclairent singulièrement tout

un aspect du commerce de la colonie à cette époque :

« ... ce qui relève nos marchands de leurs pertes

passées, écrit-elle, et accommode la plupart des

habitants, car sans le commerce le pays ne vaut rien

pour le temporel. Il peut se passer de la France pour le

vivre ; mais il en dépend entièrement pour le vêtement,

pour les outils, pour le vin, pour l’eau-de-vie, et pour

une infinité de petites commodités, et tout cela ne nous

est apporté que par le moyen du trafic. » (17 septembre

1660). Elle disait encore : « Cette bénédiction du Ciel

est arrivée, lorsque ces messieurs (marchands)

voulaient quitter le pays... S’ils eussent quitté, il nous

eût fallu quitter avec eux ; car sans les correspondances

qui s’entretiennent à la faveur du commerce, il ne serait

pas possible de subsister ici. » (23 septembre 1660).]

La crainte des Iroquois n’était pas sans fondement

puisqu’ils firent de nouveaux raids l’hiver suivant

(1661). Ils se répandirent à travers le pays [depuis

Montréal jusqu’à Tadoussac, aux Trois-Rivières, à l’île

d’Orléans, et dans les environs de Québec, saccageant

et brûlant tout ce qu’ils pouvaient sur leur passage ;] ils

tuèrent ou prirent [soixante-dix Français, parmi lesquels

étaient Jean de Lauzon, fils de l’ancien gouverneur ; un

jeune gentilhomme du Barrois, Claude de Brigeac,

secrétaire de Maisonneuve, et deux Sulpiciens, MM.

Lemaître et Vignal, du séminaire de Montréal.]. Mais

les Iroquois se lassèrent encore une fois d’une guerre où

ils n’avaient de succès que sur les hommes isolés. Ils

firent retirer leurs bandes, et les cantons onnontagués et

goyogouins envoyèrent des députés à Montréal

demander la paix (juillet 1661). Maisonneuve transmit

ces propositions à Québec. Sans se fier à la parole des

Iroquois, le gouverneur pensa qu’une mauvaise paix

valait mieux qu’une guerre contre des ennemis

insaisissables, qu’on ne pouvait aller attaquer chez eux,

faute de soldats. Ces deux cantons, où il y avait

plusieurs chrétiens, demandèrent aussi un missionnaire.

Le P. Simon Le Moyne partit [pour le pays des

Onnontagués,] chargé de la réponse du gouverneur et

de ses présents (2 juillet 1661).

La négociation en était là, lorsque le baron Jean du

Bois d’Avaugour vint remplacer (31 août 1661) le

gouverneur d’Argenson que la maladie, les maux

publics et l’horreur des discussions avaient décidé à

demander [par deux fois] sa retraite avant le temps. Les

invasions des Iroquois et ses différends avec le clergé

avaient rempli sa courte administration. Mgr de Laval

s’était plaint au frère du gouverneur, conseiller d’État à

Paris, que d’Argenson avait mal reçu certaines

représentations qu’il avait voulu lui faire (20 octobre

1659). Le gouverneur accusait, de son côté, le prélat

d’être trop attaché à ses opinions et d’empiéter sur les

fonctions des autres. Au reste, il faisait toujours le P.

Jérôme Lalemant [supérieur de la mission canadienne,]

médiateur dans tous ces démêlés. « C’est une personne

d’un si grand mérite, disait d’Argenson et d’un sens si

achevé, que je pense qu’on ne peut rien y ajouter » (7

juillet 1660).

On avait porté, sous son administration, les

découvertes, d’un côté, au delà du lac Supérieur, chez

les Sioux, et, de l’autre, chez les Esquimaux, dans la

baie d’Hudson.

D’Argenson s’était aussi occupé de la traite des

fourrures, qu’il avait trouvée avilie. Il conseilla de

restreindre la liberté ou plutôt les abus de la Compagnie

dite des Habitants, mais qui consistait en cinq ou six

familles et qui, d’ailleurs, ne remplissait plus ses

obligations. Déjà M. de Lauzon lui avait repris la traite

de Tadoussac. D’Argenson en donna la ferme à une

association nouvelle de douze personnes qu’il prit soin

de choisir lui-même. (Mémoire de la Chesnaye). Elle ne

dura point.

Le nouveau gouverneur [avait servi sous les armes

pendant quarante ans et] s’était distingué dans les

guerres de Hongrie. C’était un homme résolu,

inflexible, et qui apporta dans les affaires du Canada la

roideur qu’il avait contractée dans les camps. En

arrivant à Québec, il voulut visiter tous les principaux

postes de la colonie. Il admira les champs chargés de

blés et dit qu’on ignorait la valeur de ce pays en

France ; sans quoi on ne le laisserait point dans le triste

état où il se trouvait. Il décrivit au ministre ce qu’il

avait vu et réclama les secours promis de troupes et de

munitions. [« Pour rendre témoignage à la vérité, disait-

il, rien dans le monde ne m’a paru si beau que le fleuve

Saint-Laurent, si commode à la vie, si abondant pour le

commerce et si avantageux pour établir les Fleurs de lys

dans l’étendue des deux royaumes, l’un plus chaud que

la France et plus grand, et l’autre un peu plus froid dans

lequel depuis six semaines j’ai mangé d’aussi bons

melons qu’en Espagne et qu’en Italie. »] D’Avaugour

ajoutait qu’il voulait trois mille hommes pour s’emparer

des pays iroquois ou six cents colons. (Lettre à Colbert,

1661). Vers le même temps, il reçut des nouvelles du P.

Le Moyne. Dans une assemblée solennelle des députés

onnontagués, goyogouins et tsonnontouans, le Père

Jésuite avait communiqué la réponse qu’il était chargé

de faire, et remis les présents d’usage aux trois cantons.

Quelques jours après, ceux-ci lui avaient annoncé qu’ils

allaient envoyer à Québec une ambassade, dont

Garakonthié, ami des Français, serait le chef. C’était un

homme doué d’un grand talent et qui avait acquis

beaucoup de crédit dans sa nation par son intrépidité à

la guerre, sa sagesse et son éloquence dans les conseils.

Garakonthié fut très bien accueilli à Montréal, par le

gouverneur, dont il agréa toutes les propositions. Le

traité fut signé le 5 octobre 1661. [En même temps

Garakonthié ramenait neuf Français ; l’année suivante,

il obtint la délivrance du P. Le Moyne et de dix-sept

autres Français.]

Cependant d’Avaugour, prévenu d’être sur ses

gardes par des avis qu’il reçut de deux cantons qui

avaient refusé de prendre part à la paix, ne croyait pas

beaucoup à sa durée. En effet leurs bandes avaient à

peine cessé leurs hostilités, qu’elles se portèrent de

nouveau sur différents points, surprenant et tuant

toujours du monde. [Aussi Maisonneuve avait formé

(1663), pour la défense de Montréal, une milice dite de

la Sainte-Famille, composée de soixante-douze, puis de

cent quarante hommes, et divisée en vingt escouades.]

D’Avaugour adressa alors à Louis XIV la plus vive

peinture des affaires de la colonie, le priant de la

prendre sous sa protection. (Mémoire de 1663). Toutes

les personnes en place écrivirent dans le même sens,

[entre autres le P. Ragueneau, membre du Conseil de

Québec, qui envoya une lettre particulièrement

pressante au grand Condé (12 octobre 1661)]. Pierre

Boucher, ancien gouverneur des Trois-Rivières, fut

député pour aller soutenir leurs représentations à Paris.

[Il s’embarqua le 22 octobre 1661. C’est justice de dire

que la Compagnie de la Nouvelle-France avait, deux

ans auparavant, confié la même mission à un avocat de

Paris, Jean-Péronne Dumesnil, mais sans succès]. Louis

XIV fit un très bon accueil à l’agent canadien et donna

l’ordre de conduire immédiatement cent soldats à

Québec. [Il promit encore d’envoyer l’année suivante

un régiment de trois cents hommes.] En même temps le

sieur Dumont fut chargé de bien examiner l’état du

pays par ses yeux et de lui faire son rapport. Une

pareille commission annonce ordinairement un

changement de politique : [Deux vaisseaux placés sous

le commandement de Dumont prirent la mer à la mi-

juin 1662. Il était accompagné de Pierre Boucher, qui

amenait deux cents colons recrutés en bonne partie dans

la Perche et le Poitou, et aussi de quelques

missionnaires]. En passant à Terre-Neuve, il prit

possession du port de Plaisance pour la France [et y

laissa trente hommes ainsi qu’un prêtre]. L’arrivée de

tout ce monde à Québec (27 octobre) répandit une

grande joie parmi la population du Canada. [Cependant,

une quarantaine des émigrants étaient morts au cours de

la traversée de quatre mois]. Les habitants dès lors se

reprirent à espérer qu’on allait s’intéresser sérieusement

à leur sort.

[Dumont avait terminé sa mission. Il fut émerveillé

des ressources et des possibilités qu’offrait la colonie.

« Il est tombé d’accord, écrit Marie de l’Incarnation, sur

tout ce que M. le Gouverneur (d’Avaugour) avait

mandé au roi, et que M. Boucher lui avait confirmé de

bouche que l’on peut faire en ce pays un royaume plus

grand et plus beau que celui de France. » Et elle se hâte

d’ajouter : « ... il y a surtout un grand nombre d’enfants.

Ce fut un des points sur lesquels Louis XIV questionna

le plus M. Boucher, savoir si le pays était fécond en

enfants. Il l’est, en effet, et cela est étonnant de voir le

grand nombre d’enfants très beaux et bien faits, sans

aucune difformité corporelle, si ce n’est par accidents. »

(6 novembre 1662). De son côté, Pierre Boucher,

nommé de nouveau gouverneur des Trois-Rivières,

rédigea un mémoire inspiré en bonne partie de

Champlain et des Relations des Jésuites auquel il donna

pour titre : Histoire véritable et naturelle des mœurs et

productions du pays de la Nouvelle-France

vulgairement dite le Canada. (18 octobre 1663)].

Au moment où les habitants du Canada s’attendaient

ainsi à des réformes salutaires et à un meilleur avenir,

de nouvelles difficultés s’élevèrent entre le gouverneur

et l’évêque : elles troublèrent quelque temps la colonie.

On avait remarqué qu’à son arrivée, d’Avaugour avait

rendu visite aux Pères Jésuites sans faire la même

politesse à Mgr de Laval. [À dire vrai, le gouverneur

s’était refusé à recevoir les hommages que l’évêque,

entouré de son clergé, voulait lui présenter dans l’église

de Québec, comme il convenait au représentant du Roi

Très Chrétien. Mais d’Avaugour ne s’en tint pas là].

Bientôt après il nommait le P. Ragueneau, supérieur des

Jésuites, à son conseil quoique depuis l’érection du

vicariat apostolique le prélat y eût remplacé ces Pères.

[C’était méconnaître délibérément le droit qu’avait déjà

Mgr de Laval, en raison de sa dignité épiscopale, de

faire partie du conseil. Aussi bien le Conseil d’État à

Paris résolut de le confirmer dans cette charge par un

arrêt du 24 mai 1661, lequel fut enregistré au Conseil

de Québec (17 septembre)]. Dans les premiers

moments, on usa de part et d’autre de certains

ménagements. Mais cela ne pouvait durer et un éclat

devint bientôt inévitable. La traite de l’eau-de-vie en fut

le prétexte.

De tout temps, sur les représentations des

missionnaires, la traite de l’eau-de-vie avec les

sauvages avait été défendue, par des ordonnances très

sévères et souvent renouvelées, comme en font foi les

actes publics ; [notamment par Champlain,

Montmagny, d’Ailleboust, d’Argenson, par

Maisonneuve et Closse dans la colonie de Montréal, et

aussi en vertu d’un arrêt du Conseil d’État (7 mars

1657) ; de même l’abbé Gabriel de Queylus alors qu’il

exerçait les fonctions curiales à Québec avait interdit

sous peine de péché la vente des liqueurs enivrantes

(1650).]

[Déjà, on avait pu lire dans le Mercure François de

1663 : « Nos sauvages sont tellement amateurs de

l’eau-de-vie tant hommes, femmes que filles, qu’ils

s’enyvrent comme pourceaux, depuis que les Anglois

leur ont introduit ceste boisson ». Plus d’une fois,

d’ailleurs, les missionnaires avaient signalé les excès

révoltants voire mêmes les actes criminels où l’usage

des spiritueux entraînait les indigènes. Après le P. Le

Jeune et le P. Vimont (Relations de 1633, 1642, 1643)

un autre Jésuite apportait ce témoignage accablant :

« Ceux qui ont un peu pratiqué les sauvages savent que

c’est un démon qui les rend fous et tellement

passionnés qu’après leur chasse, se trouvant bien riches

en castor, au lieu de fournir leur famille de vivres,

d’habits et d’autres choses nécessaires, ils boivent tout

en un jour et sont contraints ensuite de passer l’hiver

tout nus, dans la famine... Il s’en est trouvé qui après

s’être dépouillés de tout pour boire, ont vendu jusqu’à

leurs propres enfants ; et les enfants étant pris de

boisson battent impunément leurs parents ; les jeunes

gens s’en servent comme d’un philtre pour corrompre

les filles après les avoir enivrées... Toutes les nuits se

passent en clameurs, en batteries et en funestes

accidents. On ne peut concevoir les désordres que ce

vice diabolique a causés dans cette nouvelle Église »,

(Relation du P. Jérôme Lalemant, 1660.) Et Marie de

l’Incarnation écrivait à son tour : « Il y a en ce pays des

Français si misérables et sans crainte de Dieu, qu’ils

perdent tous nos nouveaux chrétiens, leur donnant des

boissons très violentes pour tirer d’eux des castors... Il

s’ensuit des meurtres, des violences, des brutalités

monstrueuses et inouïes. » (10 août 1662). En présence

de faits aussi scandaleux qui se renouvelaient, l’autorité

ecclésiastique devait-elle rester indifférente ?]

Tant que la population avait été très faible, les

inconvénients de la traite de l’eau-de-vie s’étaient peu

fait sentir, parce que le mal était nécessairement fort

limité. Mais quand la colonie commença de se

développer et que les sauvages purent se procurer des

spiritueux dans la Nouvelle-Hollande et la Nouvelle-

Angleterre, la situation devint plus difficile.

L’opposition de l’autorité religieuse au trafic des

liqueurs fortes, à la vérité, mettait obstacle au

commerce et au système d’alliances adopté à l’égard

des nations indiennes. [Mais les bénéfices de la traite et

les avantages qui en résultaient pour la politique

française ne pouvaient guère se concilier avec les plus

graves violations de la loi morale. N’est-ce pas ce qui

faisait dire plus tard à l’un des gouverneurs de la

Nouvelle-France, le marquis de Denonville : « Il y a

bien longtemps que l’on se plaint avec raison des maux

que l’eau-de-vie fait et des empêchements qu’elle porte

au progrès de la religion. L’avarice seule a fait dire le

contraire à ceux qui croyaient s’enrichir par ce

malheureux trafic, qui, assurément, est la perte non

seulement des sauvages, mais des Français et de tout le

commerce... J’ai l’expérience des maux que cette

boisson cause parmi les sauvages : c’est l’horreur des

horreurs. » (Mémoire de 1690)]. Pour sortir d’embarras,

quelques personnes auraient voulu que l’on composât

avec Mgr de Laval, en offrant de faire des règlements

destinés à arrêter les désordres. Le clergé exigeait donc

la défense absolue de vendre des boissons fortes aux

indigènes. [Les gouverneurs généraux, les gouverneurs

particuliers, et avec eux la masse du peuple] ne virent

en cette prétention rien d’autre que la réclamation d’un

droit légitime [pour la sauvegarde des intérêts spirituels.

Un certain nombre de colons, comprenant tous les

traiteurs], la regardèrent au contraire comme une

intervention dangereuse. [D’Avaugour allait bientôt,

dans une saute d’humeur, prendre parti pour ces

derniers, quoique, au début de son administration, il eût

été pleinement d’accord là-dessus avec le pouvoir

religieux.]

D’ailleurs comme dans les colonies anglaises, où il

y avait aussi des lois prohibitives, les gouverneurs

devaient faire observer les restrictions plus ou moins

rigoureusement selon l’urgence des circonstances.

[Il est à remarquer que dans la pensée de Colbert,

l’intérêt religieux se confondait ici avec l’intérêt

politique : « Ce commerce (de l’eau-de-vie) est

absolument nécessaire pour attirer les sauvages dans les

colonies françaises, et par ce moyen leur donner les

premières teintures de la foy. » (Mémoires de Colbert

joint à sa lettre à l’intendant Duchesneau, 24 mai 1670).

De même aussi le ministre, en vue d’accroître la

population du Canada, avait-il proposé au roi de former

par le mélange des indigènes et des Français « un seul

peuple vivant dans l’esprit d’humanité ». Mais Louis

XIV ne fut pas de cet avis. En revanche, combien

Colbert se révélait moins utopiste et plus véritablement

colonial quand il adressait aux gouverneurs et au chef

spirituel de la Nouvelle-France cette sage

recommandation : « Sa Majesté comptera vos services

par le nombre des colons que vous attirerez..., par les

mariages et les baptêmes ; augmentez considérablement

la colonie. »]

Les difficultés entre d’Avaugour et Mgr de Laval

commencèrent à l’occasion d’une veuve de Québec

qu’on avait surprise vendant de l’eau-de-vie à des

sauvages. Cette femme fut jetée en prison. Le supérieur

des Jésuites, le P. Jérôme Lalemant, voulut intercéder

en sa faveur et l’excuser. Le gouverneur, qui venait de

faire fusiller deux hommes pour une infraction

semblable, troublé peut-être par la pensée d’avoir laissé

infliger une peine qui semblait disproportionnée à la

faute, entra en colère et s’écria que puisque la traite de

l’eau-de-vie n’était pas une faute punissable pour cette

femme, elle ne le serait à l’avenir pour personne, et

qu’il ne voulait plus être le jouet de ces contradictions.

De son côté Mgr de Laval, [dont l’irritation se

comprend], prit la chose avec hauteur. Le débat

s’envenima [tandis que le commerce des boissons

reprenait en toute liberté]. D’une part, les prédicateurs

tonnèrent dans les chaires, les confesseurs refusèrent

l’absolution ; de l’autre, les traiteurs et ceux qui

prenaient parti pour d’Avaugour se révoltèrent et

poussèrent des clameurs contre les ecclésiastiques. [Le

prélat lui-même fut l’objet d’invectives]. Les choses en

vinrent au point que l’évêque, [ayant au préalable prit

conseil de son clergé], monta en chaire : la mitre en

tête, la crosse à la main, environné de ses prêtres, il

fulmina, après un discours pathétique, une sentence

d’excommunication contre tous ceux qui refusaient de

se soumettre aux défenses (6 mai 1660) : [...« nous

voyant obligé d’apporter les derniers remèdes à ces

maux, arrivés dans l’extrémité, déclarait-il, à cet effet,

nous faisons très expresse inhibition et défense sous

peine d’excommunication, encourue ipso facto, de

donner en paiement aux sauvages, vendre, traiter ou

donner gratuitement et par reconnaissance soit vin, soit

eau-de-vie, en quelque façon et manière, et sous

quelque prétexte que ce soit, de laquelle

excommunication nous nous réservons à nous seul

l’absolution ». Pour atténuer la rigueur de sa sentence,

Mgr de Laval ajoutait : « Nous ne prétendons pas y

comprendre quelques rencontres qui n’arrivent que très

rarement, et où l’on ne peut quasi se dispenser de

donner quelque peu de cette boisson, comme il pourrait

arriver en des voyages et fatigue extraordinaires et

semblables nécessités » ; toutefois, en pareil cas on ne

devait pas « excéder la petite mesure ordinaire ».] Cet

anathème solennel, qui enveloppait indirectement le

gouverneur, suscita de nouvelles accusations à l’égard

du clergé. [Malgré cela, la censure épiscopale produisit

son effet, et les désordres parmi les indigènes se firent

plus rares. Si bien que l’année suivante le prélat,

jugeant inutile de maintenir ses défenses, suspendit

l’excommunication (octobre 1661).]

[Pourtant Mgr de Laval ne pouvait se flatter d’avoir

détruit le mal entièrement. Les traiteurs s’obstinaient.

Les abus causés par la vente des spiritueux aux

sauvages reparurent. Sur quoi l’évêque décida de

renouveler, du haut de la chaire, le 14 février 1662, la

sentence d’excommunication qu’il avait fulminée, deux

années auparavant, contre les trafiquants coupables.

Leur audace d’ailleurs s’expliquait. Il s’est trouvé des

Français, écrit la Mère Marie de l’Incarnation, qui « ont

méprisé ses remontrances, parce qu’ils sont maintenus

par une puissance séculière qui a la main forte. Ils lui

disent que partout les boissons sont permises. Le coup

de foudre de l’excommunication ne les a pas plus

étonnés que le reste. Ils n’en ont tenu compte, disant

que l’Église n’a point de pouvoir sur les affaires de

cette nature. » (10 août 1662). L’allusion à d’Avaugour

était évidente. Les choses prenaient décidément une

mauvaise tournure].

[Au cours de ces démêlés, d’Avaugour s’était

montré hostile envers] les Jésuites qui avaient

encouragé l’évêque dans son attitude et le soutinrent

énergiquement. Afin de se justifier à la fois et de porter

ses plaintes au pied du trône, Mgr de Laval passa en

France (12 août 1662). [« Pour affermir sa propre

autorité, surtout par rapport au pouvoir civil, Mgr de

Laval sentait le besoin de faire ériger le plus tôt

possible l’évêché de Québec. Il voyait la nécessité

d’augmenter son clergé, de lui assurer un revenu et de

mettre cette Église naissante en état de se suffire à elle-

même. » (Abbé Auguste Gosselin). Dans le même

temps Louis Péronne Dumesnil, secrétaire de

d’Avaugour, s’embarqua aussi pour aller exposer à la

Cour les difficultés du gouverneur]. Or non seulement

Mgr de Laval gagna sa cause et obtint tous les pouvoirs

qu’il désirait, relativement au commerce de l’eau-de-

vie, mais il eut assez d’influence pour faire révoquer

d’Avaugour, et pour être appelé lui-même à désigner à

Louis XIV le successeur de ce gouverneur. [Aussi

pouvait-il écrire, le 26 octobre 1663, au secrétaire de la

Propagande : « Le Roi Très Chrétien m’a reçu avec une

extrême bonté, et m’a accordé tout ce que je lui ai

demandé. » (Archives de la Propagande, Rome, V,

America, 3, Canada, 256).]

Le 5 février 1663, une forte secousse de

tremblement de terre se fit sentir dans presque tout le

Canada et dans la Nouvelle-Angleterre et la Nouvelle-

Hollande. Elle fut suivie en Canada de plusieurs autres

plus faibles, qui se succédèrent à différents intervalles

jusque vers le mois d’août ou de septembre. Malgré la

durée de ces perturbations de la nature, si rares dans nos

climats, les dommages furent peu considérables. Ils se

bornèrent à la chute de quelques têtes de cheminées, et

à des éboulements de rochers dans le Saint-Laurent, au-

dessous du cap Tourmente. Les sauvages disaient que

les âmes de leurs ancêtres voulaient revenir sur la terre ;

et ils tirèrent du fusil en l’air pour les effrayer, de

crainte que leur nombre n’épuisât le gibier et n’affamât

le pays. Ces phénomènes, et surtout les massacres des

Iroquois qui obligèrent les colons à se tenir sur leurs

gardes, firent oublier pour lors les sujets de

contestations qui divisaient les grands fonctionnaires.

Au plus fort de ses différends avec l’évêque,

d’Avaugour avait cru devoir refaire son Conseil,

désorganisé par les troubles. Il avait mis tous les

anciens membres à la retraite, et les avait remplacés par

des hommes dont les opinions étaient plus en harmonie

avec les siennes. Il opéra encore d’autres changements.

Ces actes firent sensation, surtout à cause de leur

nouveauté, et on le regarda lui-même comme un

homme fort audacieux. Les victimes faisaient semblant

de croire que c’était un exemple dangereux à donner

dans un gouvernement partout peu variable de sa

nature, et qui n’avait pas changé de caractère en

Canada. Aussi bien ce fut avec un extrême plaisir

qu’elles apprirent le rappel de ce réformateur qui avait

des talents, mais dont l’humeur haute et fière blessait

trop souvent les amours-propres. Le chevalier Augustin

de Saffray, seigneur de Mézy, major de la ville et

citadelle de Caen, en Normandie, vint le remplacer en

1663. D’Avaugour de retour en France alla servir

contre les Turcs ; il fut tué l’année suivante, en

défendant glorieusement le fort de Zrin, sur la frontière

de la Croatie.

L’administration de d’Avaugour est remarquable par

les innovations qu’elle amena dans la colonie. Ce

gouverneur contribua beaucoup, par son énergie et par

ses remontrances à attirer davantage l’attention sur le

Canada et aussi à y établir un régime plus favorable à sa

prospérité. N’eût-il en vue de cela que renversé les

obstacles qu’une petite oligarchie opposait à ses projets

de réformes, il eût encore bien mérité du pays.

D’ailleurs ses débats avec Mgr de Laval firent ouvrir

les yeux sur les graves inconvénients dus à l’absence

d’une administration judiciaire ; le prélat lui-même ne

fut-il pas le premier à les reconnaître et à s’efforcer

efficacement d’amener leur suppression en appuyant,

sinon en suggérant, la création d’un conseil souverain.

Sans intérêt dans la Compagnie de la Nouvelle-France

alors réduite à quarante-cinq membres, d’Avaugour

engagea Louis XIV à la dissoudre et à reprendre toutes

les possessions que la Couronne lui avait données. Sa

retraite marque le terme de l’existence de cette

compagnie.

Sur le désir du roi, les associés rendirent la

Nouvelle-France le 24 février 1663 ; leur acte de

cession et abandon fut accepté au mois de mars suivant.

[Toutefois la Compagnie de la Nouvelle-France

réclama une indemnité, en invoquant qu’elle avait

envoyé plus de cinq mille colons en Amérique.

(Raisons de la Compagnie de la N.-F... 1663)]. Le

gouvernement redevint royal. Cet événement fut suivi

d’un grand changement dans l’administration, tant

civile que politique, du pays. En arrivant à Paris,

d’Avaugour avait présenté un mémoire à Colbert. Il y

conseillait de s’établir fortement en Canada, surtout à

Québec, « l’entrée du plus beau et du plus grand État du

monde ; » qu’il fallait fortifier en bâtissant un fort à la

Pointe-Lévis et un autre sur la rivière Saint-Charles. Il

recommandait d’y envoyer trois mille soldats choisis,

non seulement pour la guerre, mais pour le travail de

défrichement et de labourage ; de leur distribuer des

terres et de les soutenir pendant trois ans jusqu’à ce

qu’ils puissent récolter eux-mêmes assez pour vivre.

Plaisance, Gaspé, sur le golfe, et le Cap-Breton

n’étaient bons, disait-il, que pour des pêcheurs ;

c’étaient des pays arides, qui ne pouvaient subsister

d’eux-mêmes, et il fallait attendre que le Canada fût en

état de leur fournir du pain avant de songer à eux ;

Québec était la pierre fondamentale, de dix provinces.

« ... En un mot si le Roi veut penser à établir ces dix

Provinces, il peut se dire maître de l’Amérique. » Et

d’Avaugour ajoutait : « Lorsque je compare, la fin des

guerres de l’Europe depuis cinquante ans, et le progrès

qu’en dix ans l’on peut faire ici, non seulement mon

devoir m’oblige, mais il me presse d’en parler

hardiment. » (Gaspé, 4 août 1663).

Ces paroles, malheureusement, ne furent pas

écoutées avec toute l’attention qu’elles méritaient. On

versa des torrents de sang, on dépensa des millions pour

des parcelles de territoire en Europe, tandis qu’avec

quelques milliers de colons, avec les hommes tués dans

une seule des batailles de Condé ou de Luxembourg, on

se serait assuré à jamais la possession d’une grande

partie de l’Amérique. Les guerres de Louis XIV ont-

elles eu le résultat immense de la colonisation

anglaise ? Quel regret d’avoir perdu un monde qu’il

aurait été si facile d’acquérir, un monde qui n’eût coûté

que les sueurs qui fécondent les sillons et créent

aujourd’hui les empires !

Bibliographie



Sources et ouvrages. Relations des Jésuites, édition

de Thwaites... – Lettres de Marie de l’Incarnation,

Paris 1681, édition de l’abbé Richaudeau, Tournai,

1866, 2 vol. – Marie de l’Incarnation, Fondatrice des

Ursulines de la Nouvelle-France, Écrits Spirituels et

Historiques publiés par Dom Claude Martin, réédités

par Dom Albert Jamet, de la Congrégation de France,

avec des annotations critiques, des pièces

documentaires et une biographie nouvelle, Paris et

Québec, 1929-1939, 4 vol. parus, en cours de

publication ; du même, le Témoignage de Marie de

l’Incarnation, Paris, 1932 ; du même, « Jérôme Le

Royer de la Dauversière et les commencements de

Montréal », Revue de l’Université d’Ottawa, octobre-

décembre, 1936. – Abbé Henri Bremond, Histoire

littéraire du sentiment religieux en France, tome VI :

Marie de l’Incarnation, Paris, 1933. – M. Dollier de

Casson, p. s. s., Histoire du Montréal, (1640-1672),

rééditée à Montréal, 1871. – M. Faillon, p. s. s.,

Histoire de la colonie française en Canada, Villemarie,

1865-1866, 3 vol. – C. Bertrand, Histoire de Montréal,

Montréal, tome I, 1935. – Annales de l’Hôtel-Dieu de

Montréal, rédigées par la Sœur Marie Morin (1640-

1695), publiées par A. Fauteux, E.-Z. Massicotte et C.

Bertrand, Montréal, 1921. – G. Rigault et G. Goyau,

Martyrs de la Nouvelle-France, Paris, 1925. – Marie-

Claire Daveluy, Jeanne Mance, Montréal, 1934. – Abbé

G. Robitaille, Telle qu’elle fut (Marie de l’Incarnation)

Montréal, 1939. – Ville, ô ma Ville, rédigée en

collaboration par La Société des écrivains canadiens,

Montréal, 1942. – Sur Mgr de Laval voir la

bibliographie du chapitre : Le gouvernement

ecclésiastique. – A History of Montreal from the French

of Dollier de Casson, translated and edited by R.

Flenley, Toronto et New-York, 1928.

Chapitre II



Guerre civile en Acadie

1632-1667



Par le traité de Saint-Germain-en-Laye (29 mars

1632), la France reprenait possession de la partie de

l’Acadie dont s’était emparée l’Angleterre. Richelieu,

[fondateur et associé de la Compagnie de la Nouvelle-

France, avait bien l’intention de la peupler et de l’aider

de tout son pouvoir. Déjà le 10 janvier (1632), dans une

lettre contenant un appel aux capitaux et aux colons, où

se devine la main de l’illustre homme d’État, on lisait

notamment : « ... La Compagnie (de la Nouvelle-

France), autorisée par Sa Majesté pour l’exécution de

ce beau dessein, y fera passer un chacun pour dix écus

par tête et pour chaque mille écus que voudront

employer ceux qui aiment cette sorte de trafic, promet,

au bout de trois ans, de leur faire trouver autres mille

écus par chacun an. Ceux qui s’embarrassent ou

consument leur âge en procès pour un arpent de terre,

en pourraient là trouver à meilleur marché ; et si ceux

que la misère et la nécessité poursuivent en ce royaume,

veulent ouvrir les yeux à ces expédients, ils pourront

par changement de climat interrompre le cours de leurs

mauvaises influences. » (Recueil des Gazettes de J.

Renaudot). Faut-il faire observer ici que deux mois à

peine après la signature du traité de Saint-Germain, 14

juin, le roi d’Angleterre, Charles 1er, adressait au

Conseil privé d’Écosse ces lignes qui ne laissent pas de

surprendre : « Pour éviter toute méprise, nous croyons

bon de vous déclarer que nous n’avons en aucune façon

l’intention de renoncer à nos titres, droits et possession

de Nouvelle-Écosse en aucune de ses parties » (cité par

E. Lauvrière, tome I, p. 51).]

[Le commandeur Isaac de Razilly fut nommé

lieutenant général du roi et gouverneur de l’Acadie (10

mai 1632). Il avait auparavant refusé le gouvernement

du Canada. Richelieu lui donnait un navire avec

« canon et perriers » en plus de 10 000 livres (27 mars

1632), et il devait lui verser encore, en 1635, la somme

de 17 000 livres. De son côté, Razilly se chargeait de

tous les frais « tant de la solde que des victuailles des

hommes de l’équipage », et du passage de trois

Capucins. Investi de la seule autorité, le commandeur

reçut de la Compagnie de la Nouvelle-France,

propriétaire de toute la colonie, la concession de l’île

Sainte-Croix (Dochet) et du pays avoisinant, soit douze

lieues de front sur vingt de profondeur (19 mai),

cependant qu’il rendrait foi et hommage au fort Saint-

Louis à Québec. Deux ans plus tard (15 janvier 1634),

la Compagnie de la Nouvelle-France lui fit un nouvel

octroi et lui accorda comme fief mouvant de Québec,

Port-Royal avec les terres adjacentes et en outre l’île de

Sable.]

[Tout étant prêt pour l’embarquement, Razilly mit à

la voile, le 4 juillet 1632, du port d’Auray en Bretagne.

L’Espérance-en-Dieu, vaisseau du roi, et deux autres

bâtiments portaient trois cents hommes, recrutés en

bonne partie parmi la noblesse de Bretagne et de

Touraine ; tous sauf une quinzaine étaient célibataires.

Le gouverneur était accompagné de deux Tourangeaux

comme lui : l’un son cousin, officier de marine et

conseiller du roi, Charles de Menou sieur d’Aulnay de

Charnisay, et l’autre un commerçant, Nicolas Denys

sieur de Fronsac. Il avait aussi à son bord trois

Capucins qui venaient, sur l’ordre de Richelieu,

conseillé sans doute par le célèbre Père Joseph,

l’éminence grise, remplacer les trois Récollets dans la

mission acadienne. Toutefois les Récollets demeurèrent

jusqu’en 1645 à Port-Royal. On atteignit ce port aux

premiers jours d’août. En passant devant la côte sud-

orientale de la péninsule, le commandeur avait

remarqué] les beautés naturelles de La Hève

(aujourd’hui Fort Point) et les avantages de son port,

assez grand pour contenir mille vaisseaux : il y fixa sa

demeure [et un fort y fut érigé. Il était porteur d’une

lettre patente de Charles 1er, du 4 juillet 1631, rédigée

en latin, et d’une lettre de sir W. Alexander (vicomte

Sterling), ordonnant la restitution de Port-Royal. Le

capitaine Forster, lieutenant d’Alexander, rendit la

place et rentra en Angleterre avec quarante-six colons

écossais. Quelques-uns, néanmoins, restèrent dans le

pays et se mêlèrent avec les Français]. Razilly prit en

même temps, suivant l’ordre du roi, possession de toute

la contrée jusqu’à [Pemaquid dans l’État actuel de

Maine. Il caressait le projet de faire de l’Acadie une

Nouvelle-Guyenne, en exploitant les mines, en créant

des salines à Port-Royal. Il eut encore l’idée de

s’associer avec Nicolas Denys et un marchand d’Auray

pour exercer la pêche sédentaire au Port-Rossignol

(Liverpool Bay) : le poisson était transporté à bord du

navire royal, la Catherine, commandée par le frère de

Denys, Simon de Vitré, et ensuite vendu en France et au

Portugal. À d’Aulnay revenait la tâche de répartir les

terres en une quarantaine de lots concédés aux

nouveaux habitants ; il devait diriger les travaux

d’installation et pousser le développement agricole.

Quant à Nicolas Denys, il avait choisi un emplacement

sur la rive opposée à La Hève et vint s’y établir ; c’est

là qu’il construisit, ainsi qu’au bout occidental de la

baie de Lunenburg actuelle, des chantiers de bois et des

magasins pour les pelleteries].

[Razilly avait comme lieutenants généraux :

d’Aulnay de Charnisay, gentilhomme de haut caractère,

et d’une loyauté absolue, et Charles de Saint-Étienne de

La Tour, traitant audacieux et matois, âpre et ambitieux,

ayant fait fortune, mais dont les agissements louches

maintenant contrastaient avec la fière conduite qu’il

avait tenue à l’égard de son père, Claude de La Tour,

peu d’années auparavant. (Voir ci-dessus livre 1er ,

chap. IIIe). Depuis la destruction de Port-Royal par les

Anglais de la Virginie en 1613, il s’était maintenu à la

pointe méridionale de l’Acadie dans le fort Saint-Louis.

De fait, jusqu’à l’arrivée de Razilly, Charles de La Tour

jouait dans le pays quasi le rôle d’un gouverneur, par

son énergie et l’habileté avec laquelle il savait manier

les sauvages et capter leur confiance. Or, le 8 février

1631, il avait réussi à obtenir] des lettres patentes de

Louis XIII qui lui assuraient la propriété du fort Saint-

Louis : [il y était nommé lieutenant général en Acadie,

fort Saint-Louis et port de La Tour. Mais on ne

soupçonnait pas encore à la Cour ses menées sourdes

avec les colons de la Nouvelle-Angleterre. Plus tard (15

janvier 1635), la Compagnie de la Nouvelle-France lui

donnait en fief] la concession déjà accordée à son père

par le souverain anglais, à l’entrée de la rivière Saint-

Jean dans le Nouveau-Brunswick actuel ; [ce fief

comprenait le fort et l’habitation construits par Claude

de La Tour, avec les terres adjacentes « mouvant et

relevant de Québec ». Après s’y être installé, Charles de

La Tour bâtit un second fort ainsi qu’un poste pour le

commerce des fourrures d’où il tirait de 100 000 à

150 000 livres annuellement.]

[Malgré le traité de Saint-Germain-en-Laye, les

colons de New-Plymouth dans le Massachusetts n’en

continuaient pas moins leur trafic à l’est du littoral. Ils

avaient établi un poste de traite à Machias, et au lieu

nommé aujourd’hui Castine. En 1633, La Tour parut

devant Machias, tua deux hommes, en emmena trois

autres et enleva toutes les pelleteries. Au cours de l’été

de 1635], la frégate, l’Espérance-en-Dieu conduite par

d’Aulnay de Charnisay fut envoyée vers ces parages ;

elle trouva, en effet, à Pentagouet, aujourd’hui

Penobscot (État de Maine), un petit fort contenant des

marchandises de traite et s’en emparait. On y plaça

ensuite une garnison. [Il convient d’ajouter que Charles

de La Tour, loin de seconder son compatriote, avait

prévenu les gens de Plymouth des préparatifs de

d’Aulnay. Les Anglais d’ailleurs se retirèrent sans

difficulté, ayant bien l’intention de revenir. En effet un

mois après ils survinrent avec deux navires armés et

deux cents hommes. D’Aulnay n’avait pour se défendre

que vingt-deux soldats. Néanmoins il résistait

obstinément. L’assaut dura trente jours. L’ennemi eut

beau tirer de 1000 à 1200 coups de canon, à la fin il dut

battre en retraite.]

[Ce fut au cours de l’automne suivant, au mois de

novembre 1635, qu’Isaac de Razilly mourut à La Hève.

Il était né en 1587 au château d’Oiseaumelle, dans la

Touraine. Il se distingua d’abord dans la guerre contre

les pirates barbaresques, sur les côtes du Maroc et

ensuite au blocus de l’île de Ré (1627) dont il devint

gouverneur. Esprit réfléchi et clairvoyant, tourné vers

les solutions pratiques ; « grand traverseur des voies

périlleuses » dans les sept parties du monde ; passé

maître en choses de la marine et de la colonisation, il

fut le conseiller recherché et écouté de son cousin, le

cardinal de Richelieu. Il avait consacré sa personne et

ses biens à l’expansion coloniale de la France. Ainsi ce

chevalier de Malte pouvait-il écrire au Cardinal à

propos de son entreprise acadienne : « Nous avons, mes

amis et moi, avancé 50 000 écus pour... cette œuvre

sans en avoir retiré aucun profit... » (25 juillet 1634).

Champlain a dit de lui : « qu’il avait toutes les qualités

requises d’un bon et parfait Capitaine de mer, prudent,

sage et laborieux » et Nicolas Denys apporte ce

témoignage : « Il n’avait point d’autre passion que de

faire peupler le pays, et tous les ans il faisait venir du

monde, le plus qu’il pouvait à ce dessein. » Il est

intéressant de noter que Razilly avait établi des colons,

en aval de sa résidence, sur la Petite Rivière : ce furent

les ancêtres des Acadiens.]

[Le gouvernement de l’Acadie passa ensuite entre

les mains de d’Aulnay de Charnisay]. Son premier acte

fut d’abandonner l’établissement qu’il avait formé à La

Hève ; [toutefois il l’utilisa comme entrepôt pour les

marchandises importées de la métropole, et les gens

préposés à la garde des magasins, outre quelques métis,

y demeurèrent]. Il alla se fixer à Port-Royal [avec sa

femme, ses enfants, ses domestiques et le reste des

habitants, ensemble douze à quinze familles. En

comptant les vingt autres qu’il amena de France (1641),

il eut bientôt autour de lui une quarantaine de familles

françaises. D’Aulnay déployait toute son initiative. Il

pourvut d’abord aux besoins de Port-Royal : il y installa

des métairies, des moulins à eau et à vent et une

scierie ; en outre il bâtit un séminaire pour loger douze

Capucins. Des habitations furent construites à La Hève,

à Miscou et à Sainte-Anne du Cap-Breton où les

Jésuites dirigeaient des missions. D’Aulnay ne s’arrêtait

pas là. Il érigea encore, à l’entrée de la rivière Saint-

Jean, quatre forts qui étaient défendus par trois cents

hommes. D’autre part le gouverneur non moins

heureusement s’occupa d’étendre le commerce des

pelleteries, la pêche de la morue. Au dire de Nicolas

Denys, il traitait dans la rivière Saint-Jean jusqu’à trois

mille peaux d’orignaux par année, sans compter les

castors et les loutres. Quant à la pêche, d’Aulnay

employait bon nombre de sauniers qu’il avait fait venir

de La Rochelle. Tant d’activité intense et d’efforts

persévérants dirigés par une main ferme donnèrent à la

petite colonie acadienne un regain de prospérité. Si bien

qu’au bout de quelques années à peine, vers 1644, sa

population atteignait quatre cents âmes. Cette

entreprise, en vérité, coûtait jusque là, au successeur de

Razilly, la forte somme de 400 000 livres à part 80 à

100 000 livres pour le fret et l’envoi de trois navires

chaque année en France. Au reste, par suite de ses

dépenses initiales, il avait dû hypothéquer ses terres de

Touraine.]

[Mais, depuis quelque temps, des nuages

commençaient d’obscurcir l’horizon. D’Aulnay, dès le

début de son administration, avait trouvé devant lui un

rival farouche dénué de scrupules et jaloux de son

autorité au point qu’il ne songeait plus qu’à tramer sa

perte : Charles de La Tour. Ce dernier ne cessait

d’accuser le gouverneur et de proférer des menaces qui

allaient aboutir avant peu à une hostilité ouverte. Aussi

d’Aulnay fit-il parvenir ses plaintes au Conseil du roi.

Richelieu voyait là tout simplement une contestation

touchant le territoire particulier de chacun d’eux). Il

fixa donc, le 10 février 1638, de nouvelles limites au

gouvernement de d’Aulnay, en tirant une ligne de

démarcation de l’est à l’ouest au milieu de la baie

Française (baie de Fundy) : [le pays situé au nord moins

le fort Saint-Jean formant les côtes actuelles du

Nouveau-Brunswick et de l’État de Maine (États-Unis),

depuis Chignecto jusqu’à Pemaquid, restait à

d’Aulnay ; la péninsule acadienne allant jusqu’à

Canso], excepté La Hève et Port-Royal, était attribuée à

La Tour. [De sorte que d’Aulnay et La Tour, se

trouvaient établis à la fois sur le territoire de l’un et de

l’autre]. Cette délimitation ne termina point les

difficultés, [car La Tour ne cessait de conspirer contre

le gouverneur. Dès 1639, il incitait les sauvages

Souriquois (Micmacs) de Port-Royal à attaquer une

chaloupe portant d’Aulnay, un soldat et un Père

capucin ; le soldat fut tué et la chaloupe pillée. La Tour,

l’année suivante, s’empara d’un navire avec neuf

hommes que d’Aulnay avait envoyé secourir

Pentagouet, menacé encore une fois par les Anglais de

Plymouth. À peine a-t-on mis le gouverneur au courant

qu’il vient aussitôt surprendre La Tour dans son

domaine, tue le capitaine Jamin, le fait lui-même

prisonnier avec sa femme, mais les remet ensuite en

liberté.]

[Charles de La Tour était, il ne fait aucun doute, en

pleine révolte]. D’Aulnay reçut l’ordre de l’arrêter et de

l’envoyer prisonnier en France (21 février 1642). [Le

roi avait déjà mandé La Tour auprès de lui. S’il refusait

d’obéir, le gouverneur devait l’appréhender, et

s’emparer de ses forts. La Tour d’ailleurs ne fit qu’un

« bouchon » de l’arrêt royal. Bien plus. Il tint pendant

un an sous les verrous les trois délégués de d’Aulnay. Il

ne restait plus au gouverneur qu’à exécuter l’ordre qu’il

avait reçu. Il prépara donc une flottille, composée de

trois vaisseaux et de trois pinasses montés par cinq

cents hommes] et vint mettre le blocus devant le fort

Saint-Jean (17 août 1642). La Tour tourna encore les

yeux vers les colonies anglaises et rechercha l’alliance

des habitants de Boston. [N’avait-il pas, en 1641,

dépêché deux protestants rochelais auprès d’eux pour

solliciter de l’aide contre d’Aulnay et la permission

d’importer par leur intermédiaire des marchandises

anglaises sans payer de droits). Comme la France et

l’Angleterre étaient en paix, le gouverneur du

Massachusetts n’osa point d’abord le soutenir

ouvertement ; mais il vit avec plaisir les Français se

combattre entre eux. Le colonisateur puritain John

Endicott lui écrivit : « Tant que La Tour et d’Aulnay

seront opposés l’un à l’autre, ils s’affaibliront des deux

parts à la fois. Si La Tour prenait le dessus, nous

aurions en lui un mauvais voisin, et je craindrais que

nous n’eussions peu sujet d’être contents d’avoir eu

affaire à ces Français idolâtres » (19 avril 1643).

Quelque temps après, Winthrop, tel était le nom de

ce gouverneur, changea d’idée. Il permit à La Tour, [qui

se rendit pour cela à Boston), de lever des volontaires.

[La Tour, en effet, accompagné de sa femme avait

franchi nuitamment le blocus du fort Saint-Jean, et

gagné le Saint-Clément qui les conduisit à Boston, le 12

juin 1643. Aussi bien, pour convaincre Winthrop de la

justice de sa cause, La Tour produisit une commission

du capitaine Mouron, où La Tour était qualifié de

lieutenant général du roi en Acadie, outre une lettre

(apocryphe) de l’agent de la Compagnie de la Nouvelle-

France. Apparemment du moins on lui faisait

confiance. Dès lors] La Tour loua quatre navires,

[armés de quatre à quatorze canons, outre une pinasse],

et il engagea soixante-dix Anglais du Massachusetts, il

les réunit à cent quarante volontaires protestants qui

étaient venus de La Rochelle [avec armes et munitions,

sous le commandement du capitaine Étienne de

Mouron]. Cette force, formée maintenant de quatre

vaisseaux et de deux frégates] le mit en état de faire

lever le blocus à d’Aulnay et même de le poursuivre

jusqu’au pied de ses propres murailles à Port-Royal (6

août 1643). [Là-dessus, La Tour mit le feu à un moulin

occupé par vingt soldats, en tua trois et en blessa sept

autres. Comme il regagnait le fort Saint-Jean, il fit main

basse sur une pinasse appartenant à d’Aulnay avec sa

cargaison de pelleteries évaluées à 18 000 livres. Les

Capucins présents à Port-Royal durant le blocus ne

laissaient pas de solliciter des secours de France à

l’appui du gouverneur, « afin qu’il exécute ses

généreux desseins contre les ennemis de la vraie

religion et en particulier contre le sieur La Tour, très

mauvais Français et beaucoup pire qu’eux par la vie

scandaleuse qu’il mène, lui et ses gens allant au prêche

lorsqu’il est à la Grande Baie ».]

Le secours indirect que La Tour obtenait ainsi ne fut

pas donné cependant sans opposition dans la Nouvelle-

Angleterre. On y discuta le pour et le contre. Chacun,

en bon puritain, fit un étrange abus de la Bible pour

prouver qu’il avait raison, mais ne réussit qu’à

démontrer qu’il est dangereux de laisser l’application

de l’Écriture sainte à ceux qui sont intéressés à la mal

interpréter. Winthrop avait su consulter les intérêts

matériels de sa province ; il ne put le dissimuler

longtemps. « Toute la question pour nous, disait-il à

ceux qui blâmaient sa conduite, se réduisait à savoir s’il

fallait contrarier dans ses voies la divine Providence,

lorsqu’elle nous offrait l’occasion de secourir un voisin

infortuné tout en affaiblissant un ennemi dangereux,

plutôt que de la laisser aller librement à ses fins. Nous

avons préféré ce dernier parti ».

[Sur ces entrefaites, d’Aulnay, suivant les

instructions du roi, entra en relations avec John

Endicott, devenu gouverneur du Massachusetts, et

envoya un délégué, le Père capucin Marie pour lui

proposer] un traité d’amitié et de commerce entre

l’Acadie et la Nouvelle-Angleterre. [À la suite de

négociations qui étaient conduites en français et en

latin, le traité fut rédigé dans cette dernière langue et]

signé le 8 octobre 1644 à Boston ; il fut ratifié ensuite

par les commissaires des colonies confédérées de

Massachusetts, Plymouth, Connecticut et New-Haven

(United Colonies of New-England). [Pendant ce temps

d’Aulnay était parti pour la France]. Il se plaignit

vivement aux ministres de l’agression commise par des

sujets anglais en pleine paix. [Il exposa longuement la

situation de la colonie et demanda des secours. Tandis

qu’il continuait les procédures qu’il avait intentées à La

Tour, un nouvel ordre royal du 6 mars 1644 lui

enjoignit à son retour de se saisir du récalcitrant et de

l’envoyer en France. La Tour, sans autrement

s’inquiéter, fit porter plainte devant l’amirauté de

Guyenne contre son rival triomphant, tandis que lui-

même osait de nouveau faire appel aux puritains de la

Nouvelle-Angleterre. Mais cette fois ce fut sans

succès.]

Dès l’année suivante (1645) le gouverneur de

l’Acadie, apprenant que Charles de La Tour [était allé à

Boston en quête d’assistance] courut à la rivière Saint-

Jean pour surprendre son fort (17 avril). [Peu de temps

auparavant, d’Aulnay n’avait-il pas fait tenir aux

autorités du Massachusetts cet avertissement qui ne

souffrait pas d’équivoque : « Vous pensiez m’accabler

par surprise, sans justice et sans motifs. Soyez-en

persuadés, si vous fussiez venus à bout de vos desseins,

vous eussiez eu affaire à un roi qui ne vous eût pas

laissés profiter en paix de votre proie... Il m’arrivera de

mourir : mais les rois de France ne meurent pas et leurs

bras sont toujours assez longs pour garantir les droits de

leurs sujets. » (Lettre du 31 mars 1645, citée par P.

Margry, Biographie universelle de Michaud, article

Menou). D’Aulnay commandait trois navires dont deux

sous les ordres de Longvilliers de Poincy, chevalier de

Malte et lieutenant général ès isles d’Amérique ; il avait

en outre une barque et deux pièces de canon.] Mme de

La Tour se distingua alors par son courage ; elle

communiqua à la garnison, composée de quarante-cinq

hommes seulement, l’ardeur qui l’animait elle-même.

Malgré une vigoureuse résistance, [durant trois jours,

les assiégés accablés par le nombre, durent se rendre.

Cependant douze des soldats de d’Aulnay furent tués et

vingt succombèrent à leurs blessures. Mme de La Tour,

son fils, sa femme de chambre et une autre femme

eurent la vie sauve]. Mais d’Aulnay fit pendre une

partie des prisonniers sur-le-champ pour servir

d’exemple. [« De dépit et de rage Mme de La Tour

tomba malade » et mourut trois semaines plus tard,

après avoir abjuré publiquement son hérésie. D’Aulnay

voulut lui rendre les honneurs funèbres. Cette

huguenote, née Marie Jacquelin, était, à ce qu’il

affirme, la fille d’un barbier du Mans. Après tout, la

prise du fort Saint-Jean causait à La Tour une perte de

10 000 livres ster. Quant au gouverneur, le jeune roi

Louis XIV, en récompense de ses services, allait

étendre son autorité depuis la rivière Saint-Jean jusqu’à

la Virginie et ériger l’Acadie en fief héréditaire en

faveur de « ses hoirs, successeurs et ayants droit à

perpétuité ». Au surplus il lui accordait les droits

seigneuriaux les plus absolus à part le monopole de la

traite (Lettre du roi, février 1647).]

De ce moment Charles de La Tour erra en

différentes parties de l’Amérique [tantôt cherchant à

renouer ses relations avec les dirigeants du

Massachusetts et se targuant de son titre de baronnet

écossais, tantôt poussant jusqu’à Terre-Neuve pour

gagner à ses projets le gouverneur, sir David Kirke : il

fut rebuté partout. De guerre lasse, il se fit pirate. Chose

étrange, comme si rien de ses révoltes contre l’autorité

du roi et des condamnations qui pesaient sur lui, ni

aucune de ses complicités avec les Anglais et avec les

huguenots n’avaient transpiré au dehors, quand La Tour

débarqua en 1646 à Québec, le gouverneur Montmagny

le combla de politesses et d’honneurs]. Il fut salué à son

arrivée par le canon des forts et logé au château Saint-

Louis. Pendant les quatre années qu’il passa en Canada,

[on le voyait tour à tour à Montréal et à Québec figurer

au premier rang dans les manifestations publiques et les

cérémonies religieuses, voire même se joindre, non sans

ostentation, à la procession du Saint-Sacrement

(Journal des Jésuites).]

[Les Colonies-Unies de la Nouvelle-Angleterre, en

vue d’un nouveau traité de paix et de commerce,

avaient chargé leur représentant de se rendre auprès du

gouverneur de l’Acadie. Le traité fut signé

définitivement le 25 septembre 1646 entre les deux

gouvernements. De son côté d’Aulnay envoyait une

seconde fois le Père capucin Marie à Boston pour

demander réparation des dommages causés par

l’attaque contre Port-Royal qu’il estimait à 80 000

livres ster. À titre de satisfaction, il dut se contenter

toutefois d’une chaise à porteur qui était destinée au

vice-roi du Mexique.]

[La tranquillité et la paix régnaient enfin depuis le

départ de Charles de La Tour, et la population éparse

sur quelques points du littoral et dans le voisinage des

forts se reprenait à espérer lorsqu’au printemps de

1650, le 23 mai, un nouveau malheur vint éprouver

l’Acadie. L’embarcation qui portait d’Aulnay avait

chaviré et son cadavre fut découvert le lendemain par

des indigènes. Sa mort interrompait tout à coup l’essor

de la colonie qu’il avait, durant presque vingt ans,

servie et soutenue de sa fortune et de ses seules forces.

Né en 1596 au château de Charnisay, près de Loches

dans la Touraine, d’Aulnay possédait de vastes terres

qu’il avait su habilement exploiter. Il fut le premier

collaborateur et le bras droit d’Isaac de Razilly dont il

continua l’entreprise. Avec un égal désintéressement, le

même tempérament d’homme d’action et la même suite

dans les desseins, il reste autant que lui l’un des types

qui ont le mieux incarné l’esprit colonisateur français

au dix-septième siècle. Un mémoire de 1648, parlant de

« cet homme très religieux, très généreux, très

fervent », comme l’appelle son confesseur le P. Ignace,

déclare que d’Aulnay s’estimait heureux « d’avoir fait

quelque chose, sous l’autorité du Roi, qui soit à la

gloire de Dieu et à l’honneur de la France. » On

évaluait au total de 800 000 livres les sommes qu’il

déboursa pour le développement de l’Acadie. Il laissait

huit enfants en bas âge : quatre fils qui furent tués sur

les champs de bataille durant les guerres de Louis XIV,

et quatre filles dont trois entrèrent en religion].

La mort de d’Aulnay de Charnisay rappela en

Acadie Charles de La Tour. Il reprit aussitôt possession

du fort Saint-Jean. [Et lui, l’ennemi acharné de l’ancien

gouverneur allait trois ans plus tard épouser sa veuve

Jeanne Motin, la fille d’un des commanditaires d’Isaac

de Razilly. Au reste, après le décès de d’Aulnay], son

agent et créancier, Emmanuel Le Borgne, négociant

rochelais, fut autorisé, par arrêt du parlement de Paris, à

se saisir des [biens et des seigneuries de son débiteur en

Touraine ainsi que de ses propriétés acadiennes à Port-

Royal et à La Hève et des forts de Pentagouet. Ensuite

il mit la main sur toutes les pelleteries et autres

marchandises que d’Aulnay avait expédiées en France.

Avec tout cela, l’avide créancier ne se tient pas pour

satisfait. Le 9 novembre 1650, il force le père de

d’Aulnay, vieillard de 72 ans, à reconnaître par écrit les

dettes de son fils qu’il porte au montant de 260 000

livres ; en retour il lui versera 5000 livres de rente

annuelle]. Le Borgne, une fois en chemin, se crut en

droit de s’emparer de toute la province. Il commença

par attaquer Nicolas Denys qu’il surprit dans son

établissement de Saint-Pierre au Cap-Breton et l’envoya

chargé de fers à Port-Royal. Il alla ensuite incendier La

Hève, n’épargnant pas même la chapelle, [et causait par

là à Denys une perte réelle de 153 000 livres] (1653). Il

se préparait à venir attaquer La Tour au fort Saint-Jean,

un événement inattendu l’arrêta dans son œuvre de

spoliation. [Depuis deux ans déjà, l’Angleterre

commettait sur mer des agressions contre la France sans

être en guerre ouverte avec elle]. En 1654, Cromwell

chargea le major Robert Sedgwick, du Massachusetts

[avec neuf cents hommes,] de reprendre l’Acadie. [À la

vérité, l’expédition avait pour but d’occuper les

possessions hollandaises en Amérique. Mais la

conclusion de la paix avec la Hollande (15 avril 1654)

changea sa destination], Sedgwick se rendit d’abord

maître de La Tour au fort Saint-Jean et cingla ensuite

vers Port-Royal où se trouvait le nouveau gouverneur

de l’Acadie, Emmanuel Le Borgne. [Celui-ci n’avait

que cent cinquante hommes y compris les colons à

opposer aux trois cents soldats anglais. En dépit de la

bravoure déployée par un marchand de la Rochelle

nommé Guilbault], Sedgwick enleva la place presque

sans coup férir (16 août 1654). [Le Borgne se

promettait bien de reprendre l’Acadie. Au mois de mai

1658, il envoya son fils Alexandre avec trente hommes

ressaisir le fort de La Hève en l’absence du gouverneur

Ralph Wolseley. Sitôt revenu, Wolseley commence une

attaque en règle pour déloger les nouveaux occupants.

D’abord repoussé, le commandant anglais est tué et une

partie de ses soldats ainsi que neuf officiers sont mis

hors de combat. Mais la poignée de Français] doit céder

à la supériorité du nombre et rendre un méchant fort de

pieux à la condition d’en emporter tout ce qui leur

appartenait. Après ces événements la contrée resta

quelque temps dans un état vague, les possesseurs

reconnaissant pour souverain tantôt le roi d’Angleterre,

tantôt le roi de France, et quelquefois les deux

ensemble.

[Nicolas Denys, aussitôt remis en liberté, était passé

en France. La Compagnie de la Nouvelle-France lui

céda, au prix de 15 000 livres, le pays entre Canso et le

cap des Rosiers, sur la côte de Gaspé (3 décembre

1653). Sa concession comprenait aussi le monopole de

la traite. Peu après, en récompense de ses entreprises, il

fut nommé gouverneur et lieutenant général de tout ce

territoire, en y ajoutant les îles de Terre-Neuve, du Cap-

Breton, de Saint-Jean et les îles avoisinantes (30 janvier

1654). Denys recevait aussi le privilège d’établir une

compagnie sédentaire pour la pêche jusqu’à la Virginie.

Au surplus il obtint un arrêt du Conseil du roi contre Le

Borgne lui défendant de « rien entreprendre sur les

lieux délaissés au dit Denys » (15 octobre 1655). Denys

revint à son habitation de Saint-Pierre au Cap-Breton,

en compagnie de sa femme et de ses deux enfants.

Malgré la conquête des Anglais, il ne fut pas inquiété

et] vécut avec eux en bonne intelligence. Soupçonné

peut-être en France, il se vit attaqué une seconde fois

par ses propres compatriotes. Un sieur de La

Giraudière, de Nantes, ayant obtenu une concession en

Acadie, (1657), [avait formé un établissement à Canso

où il exerçait la pêche sédentaire. Assisté de son frère,

Le Bay, il] s’empara des navires de Nicolas Denys, de

son comptoir du Cap-Breton et vint [en 1667, avec cent

hommes], l’investir lui-même à Chedabucto

(aujourd’hui Guysborough Harbour au sud de la

Nouvelle-Écosse). [Denys avait dépensé pour l’érection

de ce poste la somme de 15 000 écus et il y employait

cent vingt hommes. À part trente arpents de terre qu’il

fit défricher, il construisit deux bâtiments de soixante

pieds de longueur et il en commençait un troisième

lorsque La Giraudière lui donna l’assaut. Denys se

retira alors pour aller résider au fort Saint-Pierre ; mais

avant la fin de l’année, il rentrait dans ses propriétés et

dans ses droits]. Ces agressions, les procès qui en furent

la suite, un incendie qui dévora le fort Saint-Pierre

complétèrent la ruine de l’ancien compagnon de Razilly

et de d’Aulnay et l’obligèrent à s’éloigner souvent du

pays [où il montra de réelles aptitudes pour l’industrie

et le commerce. En dehors des entreprises que nous

avons mentionnées déjà], Denys avait formé des

pêcheries [au Port-Rossignol, à Chedabucto, à

Nepisiguit, dans la baie des Chaleurs et installé] des

comptoirs pour la traite à Saint-Pierre du Cap-Breton,

tandis que de ses chantiers de La Hève il exportait en

Europe des quantités considérables de bois de

construction. [Après une longue et fort active carrière, il

rendit l’âme en 1688 dans son habitation de Nepisiguit

à l’âge de quatre-vingt-dix ans. Depuis longtemps, il

avait confié le commandement de la colonie à son fils

Richard qui le garda jusqu’à sa mort (1691).]

Charles de La Tour, [qui n’était au fond ni huguenot

ni catholique, et] qui n’avait pas eu de répugnance à

dépendre d’un État protestant comme le Massachusetts,

s’était mis tout à fait sous la protection de l’Angleterre.

Il avait obtenu de Cromwell conjointement avec le

colonel sir Thomas Temple et William Crowne, le 9

août 1656, une vaste concession en Acadie [s’étendant

depuis la baie actuelle de Lunenbourg, au sud de la

Nouvelle-Écosse, jusqu’à la rivière Saint-Georges dans

l’État de Maine] ; il céda néanmoins sa part à Temple

qui paya plus de 16 000 livres ster. pour rétablir les

forts. [La Tour était maintenant septuagénaire. Dans

l’année 1666, la mort vint mettre un terme à la vie

agitée de cet homme double, d’une souplesse et d’une

audace vraiment déconcertantes, qui semblait se

complaire à contrarier les entreprises et à trahir les

intérêts des Français en Acadie. D’ailleurs, bientôt

après], au traité de Bréda conclu le 31 juillet 1667,

l’Acadie était restituée à la France [et Emmanuel Le

Borgne allait reprendre ses fonctions de gouverneur. À

vrai dire, le traité de Bréda, par la mauvaise volonté des

gouverneurs anglais, ne fut exécuté qu’en 1670. Le

colonel Temple refusait toujours de rendre la colonie

aux Français. Le roi d’Angleterre, Charles II, dut

intervenir.]

Malgré les représentations et les prières de ses

habitants, [en dépit des fructueuses initiatives d’Isaac

de Razilly, de d’Aulnay de Charnisay et des tentatives

commerciales de Nicolas Denys], l’Acadie, [après la

mort de Richelieu, fut le plus souvent négligée par la

métropole.] Maîtresse d’immenses contrées couvertes

de forêts, la France craignait de se dépeupler en

envoyant un grand nombre de colons en Amérique, et

elle avait ajourné ses projets sur cette province, pour

s’occuper surtout du Canada, où elle voyait plus

d’avantages. Moins froide, mais, d’autre part, moins

fertile que ce dernier pays, beaucoup plus exposée que

lui aux attaques des Anglais, la péninsule acadienne ne

lui paraissait alors de quelque valeur qu’à cause de sa

situation géographique, et de l’usage qu’elle en pourrait

faire dans la suite comme station navale. D’ailleurs, les

traitants, qui avaient besoin de forêts et de bêtes fauves,

non de terres cultivées, entravaient les établissements et

décourageaient les colons.

Cette province d’outre-mer, déjà dépréciée dans

l’opinion publique, victime de luttes poussées jusqu’à la

trahison, exploitée par des trafiquants qui finissaient

presque toujours par se ruiner eux-mêmes, pouvait-elle

vraiment, avec le peu de laboureurs qui cultivaient le

sol à l’ombre de ses forts, [ajoutés aux efforts

magnifiques mais isolés de quelques hommes de

premier plan] pouvait-elle longtemps prospérer et

grandir ? Lorsque Colbert monta aux affaires, il y arrêta

un moment sa pensée. Mais il aima mieux, comme

certains de ses prédécesseurs, diriger l’émigration vers

le Canada, que de la disséminer sur un trop vaste

territoire. Il abandonna l’Acadie à elle-même, se

bornant à la protéger contre l’agression étrangère.

Bibliographie



Ouvrages à consulter. Parkman, Old Regime in

Canada, Boston, réédition de 1904. – C. de La

Roncière, Histoire de la marine française, Paris, tome

IV, 1910, tome V, 1920. – Frère Antoine Bernard,

c. s. v., le Drame acadien depuis 1604, Montréal, 1935.

– J. Saintoyant, La colonisation française sous l’ancien

régime, tome I, Paris, 1929 ; auxquels on ajoutera les

livres de Moreau, de Rameau de Saint-Père et

particulièrement d’Émile Lauvrière, La tragédie d’un

peuple, nouv. édit. tome I, Paris 1924. – L. Deschamps,

Un colonisateur au temps de Richelieu : Isaac de

Razilly, Paris, 1887. – Abbé A. Couillard-Després,

Charles de Saint-Étienne de La Tour, Arthabaska,

1930 ; du même, Charles de Saint-Étienne de La Tour,

Saint-Hyacinthe, 1932. (L’auteur défend la mémoire de

La Tour qu’il compte parmi ses ancêtres). Voir aussi

notre bibliographie au tome I, liv. 1er, chap. premier.

Chapitre III



Gouvernement civil du Canada

1663



Le chevalier Augustin Saffray de Mézy, que

Louis XIV chargeait d’inaugurer le nouveau système de

gouvernement, dont nous parlons plus haut (Livre III,

chap. 1), avait été présenté par Mgr François de Laval.

Le prince voulut le consulter afin d’assurer l’harmonie.

En envoyant un homme du choix de l’évêque, il croyait

bien avoir prévenu toute difficulté. On verra qu’il se

trompait.

Peu de gouverneurs ont dû leur ascension aux motifs

qui ont déterminé celle de Mézy. Il avait mené dans sa

jeunesse une vie relâchée. Mais une conversion

éclatante, une humilité extrême, qui lui faisait rendre

aux pauvres tous les services au point de les porter sur

ses épaules dans les rues [de la ville de Caen, durant

son séjour à l’Ermitage], l’avaient recommandé à

l’attention du prélat. Comme il était fort endetté, le

monarque qui l’avait nommé surtout pour sa grande

piété, lui accorda des gratifications considérables afin

qu’il pût s’acquitter et le fit partir en compagnie de son

protecteur.

Le nouveau gouverneur trouva tout tranquille à son

arrivée à Québec (15 septembre 1663) où l’agitation

soulevée par l’affaire de l’eau-de-vie s’était peu à peu

calmée. Il put bientôt porter son attention sur les

Iroquois. Ces ennemis qui rôdaient toujours près des

habitations et obligeaient les colons à être constamment

en éveil. Des pourparlers avaient déjà été entamés avec

eux : Mézy les reprit et déploya en cette occasion une

fermeté qu’on ne soupçonnait point, et qui dut

surprendre ceux qui comptaient sur sa faiblesse. Il reçut

avec beaucoup d’égards (18 septembre 1664) une

ambassade de Goyogouins dont le chef lui offrit des

colliers de la part de tous les Cantons, excepté celui des

Onneyouts. Mais il répondit que l’histoire du passé lui

faisait une loi de ne pas se fier à ces tribus ; qu’elles

n’avaient aucun scrupule à violer la foi jurée ; et qu’il

était résolu à rompre toute relation avec des ennemis

qui refusaient de conclure une paix durable. –

(Relations des Jésuites, 1664). Après ces paroles

menaçantes, le chef iroquois reprit le chemin de son

pays, tout effrayé des préparatifs qu’il voyait faire pour

la guerre : ils n’étaient pas cette fois tout à fait

illusoires. Mézy était débarqué à Québec avec [Louis

Gaudais, sieur Du Pont ou Gaudais-Dupont,

commissaire royal, et une centaine] de familles, des

gens de robe, et nombre d’hommes de guerre que

d’autres troupes devaient suivre, en même temps que de

nouveaux colons. Tout ce mouvement et les espérances

que l’on recommençait à concevoir en Canada,

remplirent d’une crainte salutaire les indigènes, chez

qui ces nouvelles se répandaient grossies le plus

souvent par l’exagération.

La colonisation du Canada retenait alors la pensée

de Colbert. Encouragé par les rapports de d’Avaugour,

il avait décidé d’y envoyer, [pendant dix ans,] trois

cents hommes, chaque année, et de placer en

apprentissage chez les habitants ceux qui ne

connaîtraient point l’agriculture, avant de leur distribuer

des terres. [« Le nombre des familles, disait Mgr de

Laval, augmente partout ici d’année en année et de jour

en jour, tant à cause des familles qu’on y transporte

annuellement de France, que parce que les femmes

venues d’Europe mettent au monde un plus grand

nombre d’enfants, desquels les morts prématurés sont

plus rares, et qu’enfin les maladies ne sont pas si

fréquentes ici ni si variées qu’elles le sont ailleurs. »

(Lettre de 1660, Archives de la Propagande, Rome, V.

America 3, Canada 1660, Relation, fol : 8.) De même le

prélat écrivait l’année suivante : « La population de

Montréal augmente de manière surprenante ». (21

octobre 1661, ibid)]. Dès 1663, deux mille soldats

devaient s’embarquer pour être licenciés dans ce pays ;

mais, au lieu de ce renfort, trois cents colons seulement

partirent de La Rochelle. Soixante-quinze d’entre eux

ayant été laissés à [Plaisance, dans l’île de] Terre-

Neuve et une soixantaine étant morts pendant la

traversée, il n’en débarqua que cent cinquante-neuf à

Québec. La plupart étaient « des jeunes gens, clercs,

écoliers ou autres de cette nature, dont la meilleure

partie n’avait jamais travaillé ». (Villeray au roi,

Québec, 28 juin 1664). Il en mourut encore douze à

terre. Le reste s’habitua en assez peu de temps à une vie

laborieuse, et fournit par la suite des cultivateurs utiles

et intelligents.

Dans deux lettres qu’il adressa au roi et à Colbert

(28 juin 1664), le Conseil souverain, à peine institué,

demanda des hommes endurcis au travail, parce qu’ils

s’acclimataient plus facilement. Il exposait encore que

le Canada produisait déjà plus de blé qu’il ne lui en

fallait (en temps de paix), et que le gouvernement

devait y envoyer, au lieu de vivres, de l’argent pour la

moitié au moins de l’approvisionnement des troupes,

afin d’y introduire du numéraire. Le besoin d’argent en

effet se faisait sentir dans toutes les transactions et

portait un grave préjudice au commerce surtout depuis

la baisse des peaux de castors, causée par l’affluence

des laines de Moscovie sur les marchés de France, où

elles avaient remplacé en partie cette pelleterie.

La population blanche ne dépassait pas à cette

époque (1663) deux mille cinq cents personnes,

dispersées sur différents points, depuis Tadoussac

jusqu’à Montréal. [L’année suivante trois cents

émigrants arrivèrent à Québec apportant avec eux pour

30 000 livres d’effets. (Le P. C.-H. Le Clercq, II pp. 4

et 66. Jugements et délibérations du Conseil souverain,

1, p. 201)]. Il n’y avait que cinq cent cinquante

habitants environ à Québec, au dire de Pierre Boucher.

Au début de la colonie, les émigrants s’établirent dans

cette ville ou dans son voisinage ; ensuite ils

s’éloignèrent pour s’installer sur les terres qu’ils

devaient défricher et mettre en culture. C’est alors que

fut introduit au Canada le système de tenure qui existait

en France. Dès 1598, Henri IV donnait au marquis de

La Roche le pouvoir « de faire bail des terres de la

Nouvelle-France aux gentilshommes en fiefs,

seigneuries, châtellenies, comtés, vicomtés et

baronnies, à la charge par eux de tuition et défense du

pays », et sous telles redevances annuelles qu’il

aviserait, mais dont les preneurs seraient exempts pour

six années. [Mais, au vrai, La Roche ne fit aucune

concession de terres. Roberval d’ailleurs avait reçu les

mêmes pouvoirs en 1541].

Quand Richelieu créa la Compagnie de la Nouvelle-

France, il lui fit accorder par le roi, en 1628, la

Nouvelle-France en toute propriété, seigneurie et

justice, avec le pouvoir d’attribuer aux terres inféodées

tels titres, honneurs, droits et facultés qu’elle jugerait

convenables, et d’ériger même des duchés, marquisats,

comtés, vicomtés, baronnies et châtellenies, sauf

confirmation par le prince. Elle ne pouvait songer,

néanmoins, à couvrir de duchés et de marquisats une

contrée sans habitants ; elle y concéda de simples

seigneuries en forêts. La féodalité canadienne date de

là. Il y eut environ [soixante] de ces seigneuries

données à des marchands, à des militaires ou des

corporations religieuses, en Canada, de 1634 à 1663. [À

dire vrai, une vingtaine seulement furent occupées par

leurs seigneurs]. Le premier fief noble dont les registres

du Canada fassent mention est celui [du Sault-au-

Matelot, près de Québec, que le duc de Montmorency

concéda à Louis Hébert (4 février 1623), et qui fut

augmenté, trois ans ensuite par le duc de Ventadour, du

fief d’Épinay, sur la rivière Saint-Charles. Le cap

Tourmente, (3 janvier 1624), avait déjà été érigé en

baronnie pour Guillaume de Caen, qui reçut également

une concession à Miscou, en Acadie. Toutefois celui-ci

vit sa concession révoquée lorsque la Compagnie de la

Nouvelle-France prit possession de la colonie ; en

dédommagement de quoi elle lui donna une baronnie

aux îles Bahamas.].

[Il y eut dans la Nouvelle-France, au total, cinq

baronnies de créées : quatre au Canada et une en

Acadie. Les premières étaient celles du Cap Tourmente,

des Islets qui fut accordée à l’intendant Jean Talon

(1671), de Portneuf en faveur de Robineau, seigneur de

Bécancour, (1681), et de Longueuil pour Charles Le

Moyne (1700). La baronnie acadienne fut celle de

Pobomcoup concédée par Charles de La Tour à

Entremont. On créa encore deux comtés (baronnie des

Islets changée en comté d’Orsainville pour Talon,

1675 ; comté de Saint-Laurent en faveur de François

Berthelot, 1676) ; une châtellenie, celle de Coulonge,

érigée pour Louis d’Ailleboust en 1657 ; et deux

marquisats. Il est à remarquer que la concession d’un

fief ou d’une seigneurie ne conférait point un titre de

noblesse. Au surplus, tous ces titres de dignités

s’éteignirent avec le régime français, sauf la baronnie

de Longueuil, laquelle fut reconnue par la reine

Victoria en 1880. Il convient d’ajouter que la noblesse,

pas plus que les seigneurs du Canada, ne formait un

ordre privilégié : chacun payait la dîme et en cas qu’il

fît commerce, acquittait les droits d’importation et

d’exportation. Comme l’impôt direct n’existait point, il

n’y avait pas lieu à l’exemption].

Les seigneuries, généralement, se divisaient en lots

de quatre-vingt-dix arpents, concédés moyennant un ou

deux sols de rente par arpent, et un demi-minot de blé

pour la concession entière. [Les rentes d’ailleurs étaient

payables, partie en nature, partie en argent, ou sous une

seule espèce, et en une seule fois, d’ordinaire, au mois

de novembre]. Mais les cens et rentes n’ont jamais été

fixés par les lois. Le censitaire s’obligeait à faire

moudre ses grains au moulin seigneurial, donnant la

quatorzième partie de la farine pour droit de mouture, et

à payer, pour les lods et ventes, un douzième du prix de

la terre. [Il faut dire que, de toutes les banalités

accordées aux seigneurs de France, deux seulement

pouvaient être imposées par le seigneur canadien à ses

tenanciers : l’obligation de faire moudre leur blé au

moulin banal et faire cuire leur pain au four banal.

Encore la première obligation fut-elle presque seule en

vigueur et devait-elle être stipulée. Au reste, elle

frappait le seigneur bien plus que le censitaire, étant

tout à l’avantage de ce dernier. D’autre part] la

redevance du censitaire ne se prenait point sur les

héritages en ligne directe. Plus tard, [en conformité des

arrêts de Marly, rendus le 6 juillet 1711 et enregistrés

au Conseil souverain, le 5 décembre 1712], la loi

canadienne ne considéra guère le seigneur que comme

une espèce de fidéicommissaire ; car, s’il refusait de

concéder des terres aux colons à des taux fixes, le

gouverneur et l’intendant pouvaient le faire par une

ordonnance dont l’expédition était un titre authentique

pour le censitaire. [À partir de 1676, les concessions

devaient être faites par le gouverneur et l’intendant

conjointement. (Arrêt du 20 mai 1676). Néanmoins,

durant les dix années précédentes, l’intendant eut seul

le pouvoir de donner des concessions]. Après la

conquête anglaise nos tribunaux s’écartèrent de cette

sage jurisprudence. Chose singulière, à mesure que nos

institutions devenaient plus libérales, les cours de

justice devenaient plus rigoureuses à l’égard des

concessionnaires, qu’elles laissaient exposés, sans

protection, à la cupidité des seigneurs. [Aussi bien par

le premier arrêt de Marly, il était ordonné que les

seigneurs seront tenus dans le délai d’un an, de mettre

leurs seigneuries en culture et d’y placer des habitants

dessus, faute de quoi celles-ci seront réunies au

domaine royal ; et que les seigneurs auront à concéder

des terres aux habitants, à titre de redevances et sans

exiger d’eux aucune somme d’argent, sinon le

gouverneur et l’intendant feront ces concessions aux

mêmes droits imposés sur les autres terres. Dans le

second arrêt, le roi déclare déchus de leurs propriétés

les habitants qui ne mettront pas leurs terres en valeur et

n’y tiendront feu et lieu durant un an. À la vérité, ces

deux arrêts sont d’une importance capitale pour

l’histoire du régime féodal dans la Nouvelle-France.

Cependant, ils ne furent pas toujours observés par les

seigneurs. De même aussi, faute par les censitaires

d’habiter et de cultiver leurs terres, plus de deux cents

concessions, en 1751, furent réunis aux seigneuries.

Quant aux seigneuries non défrichées, l’arrêt de Marly

ne paraît avoir été exécuté qu’en 1741, où vingt

seigneuries furent réunies au domaine royal].

Une loi de 1854 a aboli le système féodal en

Canada. Le tribunal établi pour déterminer les droits

des seigneurs et ceux des censitaires a décidé entre

autres choses, « que depuis les arrêts de 1711, les

seigneurs étaient obligés de faire la concession de leurs

terres à simple titre de redevances ; que ni la loi ni

l’usage n’avait fixé le taux des cens et rentes, excepté

en cas de concession par le gouverneur et l’intendant

sur le refus du seigneur ; que les seigneurs n’avaient

aucun droit sur les rivières navigables à moins qu’ils

n’en eussent un titre spécial ; que les rivières non

navigables formaient partie du domaine privé et

suivaient la propriété en quelques mains qu’elle passât ;

que, sur les terres concédées, les rivières non navigables

appartenaient aux censitaires ; que, depuis 1686, la

banalité était légale et universelle dans le Canada, et

consistait, pour les seigneurs, en l’obligation de

construire des moulins et, pour les censitaires, en celle

d’y porter moudre leurs grains destinés à la

consommation de leurs familles ; que le droit

d’empêcher la construction de moulins à farine était un

accessoire du droit de banalité ; que toutes charges,

réserves, prohibitions qu’on ne peut comprendre sous le

terme de redevances, et qui auraient eu l’effet de retenir

une partie du domaine, étaient illégales et nulles ; enfin

que l’imposition de journées de corvée était permise ».

[Pour ce qui est de la corvée, elle devait être stipulée

dans les actes, suivant la coutume de Paris. Le

censitaire pouvait s’en libérer en donnant un léger

retour en argent (40 sols par jour). Rarement, en outre,

elle dépassait six jours dans une année. Cependant, les

censitaires étaient parfois tenus à une corvée

exceptionnelle pour l’entretien des routes publiques et

des ponts, la construction ou la réparation de l’église

paroissiale ou du presbytère, ou encore du manoir ou du

moulin seigneurial. Observons ici que, sous le régime

anglais, la corvée fut accrue et que les réserves exigées

par les seigneurs s’augmentèrent au mépris de la loi.

(Rapport des commissaires, 4 octobre 1843)].

Dans le système de tenure introduit en Canada et

emprunté à la féodalité, le roi était le seigneur suzerain

de qui relevaient toutes les terres accordées à titre de

franc-alleu, fief et [noble, franc-alleu roturier, franche

aumône, fief], ou seigneurie ; [mais à venir jusqu’en

1663, elles dépendaient de la Compagnie de la

Nouvelle-France. Quant aux terres tenues en arrière-

fief, en censive ou en roture elles étaient sous la

juridiction du seigneur]. Il n’y eut que deux fiefs en

franc-alleu en Canada : Trois-Rivières (1634) et

Charlesbourg (1637). [Ces deux concessions furent

faites aux Pères Jésuites. En 1678, ils obtinrent un édit

royal qui déclarait toutes leurs terres amorties et

exemptes des droits et des devoirs seigneuriaux, sauf de

l’aveu et dénombrement. Au surplus Louis XIV accorda

la même faveur aux Récollets, aux Ursulines et aux

sœurs de l’Hôtel-Dieu de Québec]. À chaque mutation

à laquelle la vente, la donation [ou la succession en

ligne directe] donnait lieu, le seigneur suzerain ou le roi

avait droit au quint, qui était le cinquième de la valeur

du fief ; l’acquéreur jouissait d’une remise du tiers s’il

payait comptant. [Sous la coutume de Vexin-le-

Français, qui de même que la coutume de Paris fut

observée dans la Nouvelle-France jusqu’en 1664],

quand le fief passait aux mains d’un héritier collatéral,

cet héritier était soumis au relief, c’est-à-dire au

paiement d’une année de revenu ; il n’était rien dû si le

fief descendait en ligne directe. Le nouveau seigneur

devait aussi à son suzerain la foi et hommage et l’aveu

et dénombrement. Les autres droits seigneuriaux

[comprenant aussi le service militaire], étaient ceux que

nous avons mentionnés en parlant du censitaire. Le

seigneur possédait, autrefois la haute, moyenne et basse

justice, c’est-à-dire le droit d’avoir des juges et des

tribunaux. [Cependant, la haute justice n’a jamais été

exercée par aucun seigneur canadien]. Lorsque la

seigneurie des Islets fut érigée en baronnie, en 1671,

l’intendant Talon reçut le droit « d’établir prisons,

fourches patibulaires à quatre piliers..., avec un pilier à

carcan, où ses armoiries seraient empreintes ». Mais ce

droit de justice fut rarement appliqué. [Les seigneurs

s’en remettaient d’ordinaire à la justice royale]. La

conquête abrogea ce droit ou le fit tomber en désuétude.

Au reste, le roi avait défendu, dès 1714, de donner des

seigneuries en justice, parce que cela nuisait au progrès

de la colonie.

Voilà en peu de mots le système de tenure foncière

qui fut adopté en Nouvelle-France par ses fondateurs et

[qui a subsisté sous le régime britannique, dans la

Province de Québec, jusqu’en 1854]. À cette époque, il

y avait deux cent vingt fiefs, possédés par environ cent

soixante seigneurs, et l’on comptait près de soixante-

douze mille censitaires. La superficie du sol seigneurial

était de 12 822 500 arpents, dont la moitié à peu près

était occupée. On a reproché aux Canadiens de s’être

mal placés sur le sol ; de s’être trop dispersés ; d’avoir

fixé leurs habitations à une telle distance les unes des

autres qu’ils se trouvaient sans communications

ensemble, et hors d’état de se soutenir contre les

attaques des sauvages. Mais le premier besoin du

cultivateur n’est-il pas d’avoir un chemin facile pour

transporter ses denrées au marché ? Le fleuve Saint-

Laurent fut pour lui une route toute prête, sur les bords

de laquelle le sol était, en outre, d’une extrême fertilité.

[À ce propos le P. Le Mercier, dans sa Relation de

1668, apportait des précisions empreintes d’optimisme.

« Il fait beau, écrivait-il, voir à présent, presque tous les

rivages de notre fleuve de Saint-Laurent habités de

nouvelles colonies (en partie militaires), qui vont

s’étendant sur plus de quatre-vingts lieues du pays le

long des bords de cette grande rivière où l’on voit naître

d’espace en espace de nouvelles bourgades qui

facilitent la navigation, la rendant et plus agréable par la

vue de quantité de maisons, et plus commode par de

fréquents lieux de repos ». Plus tard en 1699,

l’intendant Champigny dira à son tour : « Les soldats

nouvellement établis ouvrent des habitations le long du

bord de l’eau dans le gouvernement de Montréal. »]

Ces établissements, au lieu de s’étendre dans toutes

les directions autour d’un centre commun se

disséminèrent le long de ce fleuve, [suivant l’arrêt du

21 mars 1663. Colbert y insistait, en écrivant à

l’intendant Talon : « qu’il ne serait plus fait, à l’avenir,

aucun défrichement que de proche en proche, et que

l’on réduirait les habitations en la forme de nos

paroisses et nos bourgs » ; il ajoutait que cet arrêt

n’avait pas été exécuté et engageait l’intendant à « faire

préparer trente ou quarante habitations pour y rerevoir

autant de nouvelles familles, en faisant abattre les bois

et ensemencer les terres que l’on aura défrichées ».

(Instruction du 27 mars 1665). C’est ainsi que sur la fin

de 1665, Talon avait formé trois villages dans la

seigneurie de Notre-Dame-des-Anges qu’il nomma

Bourg-Royal, Bourg-la-Reine et Bourg-Talon]. Aussi

bien l’expérience a démontré qu’en général cet usage

était le meilleur, et que plus les établissements se sont

éparpillés dans un vaste cercle, plus leurs progrès ont

été rapides ; car, une fois les noyaux formés, ils

grossissaient ensuite simultanément et en peu de temps.

À preuve les États-Unis, où plusieurs provinces ont été

fondées à la fois, et même le Canada, qui est, de toutes

les colonies commencées par Louis XIV ou par ses

prédécesseurs, celle où se trouve aujourd’hui la plus

forte population française.

Dans les premiers temps, les gouverneurs exerçaient

l’administration militaire, politique et civile, et, avec les

seigneurs qui avaient droit de justice dans leurs

domaines, l’administration judiciaire. [À proprement

parler, il n’y eut de justice seigneuriale en Canada

qu’après 1663]. Bientôt, ne pouvant tout faire, par eux-

mêmes, les gouverneurs durent employer des délégués,

et, pour les matières civiles, le ministère des prêtres

séculiers et des Jésuites, à défaut d’hommes de loi. Ce

système était fort simple, bien absolu si l’on veut, mais

n’est-ce pas néanmoins celui qui a été appliqué au

berceau de presque toutes les colonies françaises.

D’ailleurs, les contestations pendant longtemps furent

très rares et, d’ordinaire, la justice s’exerçait plutôt par

l’entremise d’amiables compositeurs choisis par les

parties, qu’autrement. Au cas où ce moyen n’avait pas

réussi les parties recouraient au gouverneur et à son

Conseil dont les arrêts étaient dictés en général moins

par la loi que par le bon sens et l’équité naturelle. Le

gouverneur d’Avaugour s’acquit une grande réputation

de sagesse en ces occurrences. « Les colons, remarque

le P. Charlevoix, n’avaient nullement l’esprit processif ;

ils aimaient mieux céder quelque chose de leur bon

droit que de perdre le temps à plaider. Il semblait même

que tous les biens fussent communs, et l’on fut assez

longtemps sans rien fermer à clef » (Histoire générale

de la Nouvelle-France, tome I, p. 371).

Dans les affaire d’importance, soit politiques ou

autres, les gouverneurs de la Nouvelle-France aux

termes de leur commission, étaient tenus de prendre

l’avis de « gens prudents et capables ». En 1647, le

Conseil du roi fit, à l’occasion d’une enquête sur les

abus de la traite des pelleteries, un règlement par lequel

il était dit que le Conseil du pays se composerait de

trois personnes : le gouverneur général, le gouverneur

de Montréal, et jusqu’à ce qu’il y eût un évêque, le

supérieur des Jésuites, et en leur absence, un de leurs

représentants ; que les questions y seraient décidées à la

majorité des voix (Arrêt du 27 mars 1647, Règlement

du roi, même date, pour établir bon ordre et police en

Canada, publié à Québec le 11 août suivant). [Pour

conduire cette enquête, les sieurs Laisné du Mesme et

Morangis, conseillers du roi, avaient été délégués au

Canada]. L’année suivante, par un nouveau règlement

(5 mars 1648), le roi porta le Conseil à cinq membres.

Le dernier gouverneur général sorti de charge, ou, à son

défaut, un notable de la colonie, y prit la place du

gouverneur de Montréal, et deux autres notables y

furent admis, qui devaient être élus tous les trois ans par

les conseillers en exercice et par les syndics des

communautés d’habitants de Québec, Montréal et

Trois-Rivières ; [en même temps, les appointements du

gouverneur général furent réduits de 25 000 livres à

10 000]. Il en fut ainsi jusqu’en 1663. [Le général de la

flotte et les syndics avaient entrée et voix délibérative

aux séances.] Mais c’était plutôt pour observer un

ancien usage que pour les consulter, qu’on nommait ces

conseillers, car rien n’obligeait le gouverneur général à

suivre leurs décisions. Pour ce qui regardait les matières

contentieuses le Conseil releva d’abord du Parlement de

[Paris], qui jugeait en dernier ressort ; ensuite, la

multiplicité des affaires et les frais considérables d’un

renvoi en France nécessitèrent de nouvelles réformes.





[La Compagnie de la Nouvelle-France avait choisi,

en 1651, Jean de Lauzon, fils aîné du gouverneur]

comme grand sénéchal et chef de justice ordinaire pour

tout le pays. Ce magistrat d’épée, chargé en France de

refréner l’autorité des seigneurs, fut en Canada

subordonné dans ses fonctions au gouverneur général.

[On doit dire qu’avant 1651 aucun document ne

mentionne un sénéchal ou une sénéchaussée dans la

colonie. Seuls, les cahiers des délibérations de la

Compagnie de la Nouvelle-France, introuvables

jusqu’ici, nous donneraient une date précise. D’après

l’abbé de La Tour (Mémoire sur la vie de M. de Laval),

la charge de grand sénéchal n’était qu’un titre

d’honneur, comme dans les provinces de France.

D’ailleurs, nous connaissons mal l’organisation de la

sénéchaussée, les papiers de ce tribunal ayant été

détruits dans l’incendie du palais de l’Intendant (1713).

Une sénéchaussée fut établie à Montréal en 1663,

laquelle comprenait un juge royal, un procureur du roi

et un greffier. (Arrêt du Conseil souverain du 10

octobre 1663).] La Compagnie de la Nouvelle-France

nomma également un lieutenant général civil et

criminel au siège de Québec, un lieutenant particulier,

aussi civil et criminel, [et un procureur fiscal] pour y

rendre la justice en première instance ; avec appel au

gouverneur général, qui eut pouvoir du roi de juger en

dernier ressort. Le gouverneur Lauzon conseiller d’État

installa lui-même ces officiers. [Rappelons à ce sujet

que Nicolas Le Vieux, sieur d’Audeville, paraît avoir

été le premier lieutenant général en ce pays tandis que

Louis Chartier de Lotbinière occupa la charge de

procureur fiscal].

Lorsque la Nouvelle-France retomba entre les mains

du roi, on jugea que le moment était propice pour la

création d’un système plus conforme aux besoins du

pays, et qui fût appuyé sur un code de lois positives et

connues, la plus forte comme la plus constante

protection des citoyens. Les inconvénients de l’ancien

système avaient paru prêter d’autant plus à critique que

le clergé participait aux affaires temporelles et à

l’administration de la justice. Colbert avait envoyé avec

le gouverneur Mézy (1663) un commissaire royal,

Gaudais-Dupont, pour reprendre possession au nom du

roi de toute la Nouvelle-France. Il était chargé

d’examiner l’état du pays, son climat, sa fertilité, ses

moyens de défense contre les Iroquois, son commerce,

la dette publique, et plus particulièrement d’observer

comment les habitants allaient recevoir l’établissement

dans la colonie d’une « justice réglée ». (Instruction au

sieur Gaudais, 1er mai 1663). Jean-Baptiste Colbert, ce

grand ministre, [qui travaillait seize heures par jour],

faisait rechercher alors en toutes les parties du monde

des renseignements utiles au commerce de la France et

de ses colonies ; il ne négligeait pas non plus les

mesures salutaires que demandaient les autres services

de l’État.

[Maintenant contrôleur des finances, en train

d’occuper le ministère de la marine et des colonies à la

fois et les ministères du commerce et de l’industrie ;

ainsi mêlé intimement à toute l’administration du

royaume, Colbert devenait le principal conseiller de

Louis XIV. Au surplus, héritier politique et

continuateur accompli du cardinal de Richelieu, il tenait

à cœur de réaliser au total le programme économique et

le système colonial que cet ouvrier de la grandeur

française ébaucha seulement ou ne put conduire à

bonne fin. À son exemple, il créa de grandes sociétés

commerciales : après la compagnie des Indes

occidentales, dont il sera parlé plus loin (livre IV, chap.

1), la compagnie des Indes orientales pour les pays

situés à l’est du cap de Bonne-Espérance (1664) ; la

compagnie du Nord pour le commerce de la Baltique

(1669) et la compagnie du Levant pour la Méditerranée

(1670). Les chartes de ces associations étaient rédigées

sur le modèle de celles qu’avait créées le Cardinal et

renfermaient nombre d’articles libellés en termes

identiques. On l’a justement observé : Colbert « plus

encore que Richelieu, vit dans les compagnies des

organes d’État ; il fit plus que s’immiscer dans leur

direction, il présida à leur formation et les dirigea

effectivement tout au moins pour les deux Compagnies

des Indes ». (J. Saintoyant). Mais laissons parler le

ministre lui-même qui écrivait en 1670, à Jean Baas,

gouverneur des Isles d’Amérique : « Appliquez votre

industrie et votre savoir-faire à ces trois points :

l’expulsion entière des étrangers, la liberté à tous les

Français et à cultiver avec soin la justice et la police. »]

En poursuivant son enquête au Canada, le

commissaire Gaudais-Dupont n’eut pas de peine à

découvrir les abus qu’il fallait corriger. Il constatait, à

propos de Jean Péronne Dumesnil, sieur de Mazé,

ancien avocat de Paris, qui avait été nommé contrôleur

général, intendant et juge souverain par la Compagnie

de la Nouvelle-France, mais qui venait d’être suspendu

pour sa conduite insensée, que les conseillers qu’il avait

trouvés en exercice à Québec étaient des hommes sans

lettres, de peu d’expérience et de pratique, et presque

tous incapables de régler une affaire de conséquence.

[Dans son rapport le commissaire réfutait les

accusations que Dumesnil avait portées contre le

procureur général Bourdon, contre les conseillers

Villeray et La Ferté, tous trois amis avoués de Mgr de

Laval (Lettre de Gaudais à Colbert, 1664)].

[À la suite des observations de M. Dupont, qui était

venu à Québec, on le sait, en 1662, étudier de près la

gestion gouvernementale et l’état des choses dans la

colonie], le roi avait rendu un arrêt au mois d’avril

1663, une ordonnance célèbre dans l’histoire de ce

pays : « Édit de création du Conseil souverain ». Les

changements qu’il effectua dépassèrent de beaucoup les

bornes d’une réforme judiciaire. Ils s’étendirent à toute

l’organisation intérieure. Et d’abord on commença par

le gouvernement lui-même. Louis XIV établit une

administration royale et il érigea une cour supérieure,

sous le nom de « Conseil souverain de Québec », qui

fut l’image du Parlement de Paris. Le règlement

suprême des affaires de la colonie, tant administratives

que judiciaires, fut déféré à cette cour. [Elle avait le

pouvoir de faire des ordonnances touchant la dépense

des deniers publics, la traite des pelleteries avec les

sauvages et tout trafic de la colonie avec le France ;

bref, elle devait chercher une solution à tous les

problèmes qui intéressaient le public et aussi les

particuliers]. Le Conseil souverain reçut les mêmes

droits et prérogatives que la cour souveraine de France

et notamment le droit de remontrances. En usant de ce

droit en 1678, elle obtint plusieurs amendements

nécessaires pour la colonie dans l’ordonnance civile

générale de 1667. Elle devait enregistrer, quand il était

besoin, mais sur l’ordre du roi seulement, les édits,

ordonnances royales, arrêts du Conseil d’État et lettres

du sceau, pour leur donner force et valeur. L’édit qui la

crée lui confère le pouvoir de connaître de toutes causes

civiles et criminelles, et de juger en dernier ressort

selon les lois et ordonnances observées par tout le

royaume et, autant que possible, dans les formes usitées

en la cour du Parlement de Paris.

À son commencement, le Conseil souverain se

composait du gouverneur général, première autorité de

la Nouvelle-France, de l’évêque, conseiller perpétuel,

de cinq conseillers nommés par eux, conjointement,

tous les ans, d’un procureur général et d’un greffier.

L’intendant n’y fut pas appelé en 1663, parce que le

conseiller d’État, Louis Robert, qui avait été pourvu de

cette charge, ne vint pas en Amérique. Ce n’est que

deux ans après (12 septembre 1665) que Jean Talon,

son successeur, débarquait à Québec, et qu’il prit place

au Conseil. Plus tard, [en 1675], le roi nomma lui-

même les conseillers. Ils devinrent inamovibles, et le

nombre en fut porté à sept (1675), puis, finalement, à

douze (1703), dont un conseiller ecclésiastique. En

1742, il leur fut adjoint quatre assesseurs, qui avaient

voix délibérative dans les procès dont ils étaient

rapporteurs, et seulement voix consultative dans les

autres affaires. [Quant à la présence du conseiller clerc,

Louis XIV ordonna plus tard « que dans le temps que le

sieur évêque de Québec serait obligé de s’absenter du

dit pays de Canada pour passer en notre royaume, son

grand vicaire tiendrait sa place et le représenterait au dit

Conseil : ce que nous aurions fait particulièrement en

vue et à l’effet qu’il se rencontrât toujours au dit

Conseil quelqu’un des membres qui fût dans l’état

ecclésiastique ;... entre lesquels il y aura un conseiller

clerc, lequel étant toujours en fonction sera plus instruit

et plus à portée de veiller à la conservation des droits de

l’Église, soit en la présence du dit sieur évêque, soit en

son absence pendant laquelle le dit grand-vicaire, peu

instruit des lois et des usages du dit Conseil, ne pourrait

pas donner ses soins dans les affaires ecclésiastiques

avec le même succès qu’un conseiller clerc »

(Déclaration du 16 juin 1703).]

Le Conseil souverain, en sa qualité judiciaire, tenait

ses audiences tous les lundis. Elles eurent lieu, [pendant

plusieurs années, au château. Saint-Louis, et ensuite] à

l’intendance qu’on nommait pour cela le Palais. [Les

premiers membres, appelés à siéger dans cette cour

suprême furent le gouverneur Mézy et Mgr François de

Laval ainsi que les conseillers : Louis Rouer, sieur de

Villeray, Jean Juchereau, sieur de La Ferté, Denis-

Joseph Ruette d’Auteuil, sieur de Monceaux, Charles

Le Gardeur, écuyer, sieur de Tilly et Mathieu

D’Amours, écuyer. D’autre part, Jean Bourdon, sieur de

Saint-Jean et de Saint-François, faisait fonction de

procureur général, et Jean-Baptiste Peuvret, sieur de

Mesnu était le greffier et le secrétaire du Conseil. La

séance inaugurale s’ouvrit le 18 septembre 1663. Le

même jour, l’édit royal instituant le Conseil souverain,

fut dûment enregistré]. Le gouverneur, placé au haut

bout de la table, avait l’évêque à sa droite et l’intendant

à sa gauche, tous trois sur une même ligne. Le

procureur général donnait ses conclusions assis. Les

conseillers se plaçaient suivant l’ordre de leur

réception. Il n’y avait ni avocats ni frais de justice,

sinon très légers : [« ne se trouvant en ce pays, déclarait

le roi, avocats, procureurs ni praticiens, étant même de

l’avantage de la colonie de n’en pas recevoir» (1667).

Un jurisconsulte canadien, Jean-François Perreault,

nous donne là-dessus cette information : « Comme il

n’y avait pas d’avocats reconnus d’office, les

procédures étaient rédigées et conduites par des notaires

et des huissiers fondés de procurations spéciales. »

(Extrait ou Précédents tirés des registres de la Prévosté

de Québec, Québec 1824)]. Par ailleurs les parties avec

leurs procureurs, plaidaient leurs causes, debout,

derrière les chaises des juges. Les officiers n’avaient

point d’habits particuliers, mais siégeaient l’épée au

côté. Il fallait au moins cinq juges dans les causes

civiles. Ce tribunal ne jugeait qu’en appel.

En sa qualité administrative, le Conseil souverain,

nous l’avons dit, eut la disposition des deniers publics

et le règlement du commerce. Mais ce droit fut presque

anéanti dès l’année suivante (1664) par la création de la

Compagnie des Indes occidentales ; il fut rétabli après

la dissolution de cette Compagnie. [Le Conseil faisait,

de plus, sur l’initiative du gouverneur ou de l’intendant,

des règlements de police.]

Le Conseil reçut de même le pouvoir de commettre

à Québec, à Montréal, aux Trois-Rivières et en tout

autre lieu, des personnes pour juger les procès entre

particuliers en première instance, avec peu de

formalités. [Ainsi les deux gouvernements particuliers

de Montréal et des Trois-Rivières eurent chacun une

organisation civile et judiciaire, subordonnée à

l’autorité du gouverneur général, de l’intendant et du

Conseil souverain. En outre, c’est du Conseil que

relevait la nomination aux charges publiques.]

Au reste, il y eut encore deux autres sortes de

fonctionnaires que le pays dut peut-être à la prévoyance

de Colbert, mais qui furent de courte durée : les syndics

d’habitation et les commissaires établis pour juger les

affaires de peu d’importance. Ces derniers étaient les

cinq conseillers de la cour souveraine, lesquels, suivant

l’édit même de sa création, devaient, en plus, prendre

une connaissance préliminaire des causes portées

devant elle par les syndics d’habitation, ou communauté

d’habitants.

Ces syndics, au vrai, étaient des officiers

municipaux, élus pour conserver « les droits de la

communauté et intérêts publics ». Ils avaient déjà

existé, [à Montréal depuis 1664 jusqu’en 1672 ; aux

Trois-Rivières dès 1648 et 1653 à Québec.]

Sur la réquisition du procureur général, le Conseil

souverain convoqua, le 20 septembre 1663, les

habitants de la ville de Québec et de sa banlieue pour

élire un maire et deux échevins. Les principaux

s’assemblèrent et choisirent Jean-Baptiste Le Gardeur

de Repentigny pour remplir le premier office ; Jean

Madry et Claude Charron pour les fonctions d’échevins

(7 octobre). Mais les élus remirent bientôt après leurs

mandats au Conseil, qui les accepta, en déclarant que,

vu la petitesse de territoire défriché et le peu de

population, il conviendrait mieux de se contenter d’un

seul syndic. Claude Charron fut élu à cette charge neuf

mois plus tard (3 août 1664). Ce n’était là qu’une vaine

formalité. On annula l’élection sous prétexte qu’elle

n’avait pas satisfait le peuple et l’on consulta encore

une fois les électeurs. Mais ils furent intimidés, à ce que

certains prétendent, par les partisans de l’évêque que le

registre du Conseil appelle une « cabale ». Un petit

nombre seulement se présenta ; rien ne fut fait. Le

gouverneur Mézy s’avisa alors de réunir, en adressant

des billets à chacun, les citoyens « non suspects ». Ils

firent choix d’un nouveau syndic nommé Jean Le Mire,

malgré les protestations de leurs adversaires et de

quelques-uns des conseillers (19 septembre 1664). Il

convient d’ajouter que les feuillets du registre relatant

ces faits furent ensuite « batonnés » par ordonnance des

gouverneurs Tracy et Courcelles et de l’intendant Talon

(31 mars 1666).

L’élection de Jean Le Mire eut lieu en présence du

gouverneur Mézy lui-même. L’abbé de Lauzon-Charny,

fils de l’ancien gouverneur Lauzon et grand vicaire de

Mgr de Laval, La Ferté et d’Auteuil s’opposèrent dans

le Conseil à la prestation de serment du nouveau syndic.

Le gouverneur, voyant « l’opiniâtreté de la faction »,

c’est ainsi qu’il s’exprime, proposa l’ajournement ; et

au cours d’une séance ultérieure, il fit procéder à cette

formalité, sans tenir le moindrement compte des

nouvelles protestations de l’abbé de Charny et des

autres, auxquels on répondit que la convocation des

assemblées publiques n’était pas du ressort du Conseil.

Devant l’opposition, qui persistait, le gouverneur

Mézy suggéra à Mgr de Laval de changer une partie des

conseillers ; à quoi l’évêque ne voulut point consentir.

De ce moment, on n’entendit guère parler de

municipalité en Canada. [À dire vrai, il y eut, sous le

gouvernement de Frontenac, élection de trois échevins

(23 mars 1673). De même aussi en France le simulacre

des élections municipales finit par disparaître : les

charges municipales furent transformées en office].

Néanmoins la fonction de syndic subsista ici encore

quelque temps. [Jean Le Mire fut réélu par deux fois à

cette charge (1667-1672) ; un autre fut élu en 1673. Au

surplus, Colbert mandait au gouverneur de les

supprimer insensiblement (Lettre à Frontenac, 13 juin

1673).]

Nous nous sommes étendu sur cette institution,

parce que c’est la seule élective qui fut alors introduite

dans la Nouvelle-France, et parce qu’elle devait être

pour cela même supprimée. À cette époque, en France,

tout tombait sous l’empire du système de centralisation

administrative que l’État avait adopté. Un projet de

règlement dressé, en 1667, par l’intendant Talon,

contient ces propres mots : « Posant toujours le même

principe que l’obéissance et la fidélité dues au prince,

souffrent plutôt altération dans les pays de l’État

éloignés que dans les voisins de l’autorité souveraine,

résidant principalement en la personne du prince et y

ayant plus de force et de vertu qu’en tout autre, il est de

la prudence de prévenir, dans l’établissement de l’État

naissant du Canada, toutes les fâcheuses révolutions qui

pourraient le rendre de monarchique aristocratique ou

démocratique, ou bien, par une puissance et autorité

balancées entre les sujets, le partager en ses parties et

donner lieu à un démembrement tel que la France a vu

anciennement par l’érection des souverainetés dans les

royaumes de Soissons et d’Orléans, le comté de

Champagne ». (Projets de règlements qui semblent être

utiles en Canada, proposés à Messieurs Tracy et

Courcelles, 24 janvier 1667).

Cependant les conflits que la question municipale

avait fait naître ne se terminèrent pas là. Comme on le

verra plus loin, les divisions au sein du Conseil

accrurent l’animosité dans les esprits et entraînèrent le

gouverneur Mézy au delà de toutes bornes.

Il est à remarquer que dans la nouvelle organisation

on ne fait nulle mention de l’impôt. La métropole fut-

elle donc retenue par ce principe, consacré en France

comme en Angleterre, que la taxe doit être consentie

par le peuple ou par le souverain lorsque celui-ci est le

seul dépositaire de la puissance publique. Le doute

n’est pas permis là-dessus, Louis XIV exerça, à cet

égard, tous les pouvoirs du gouvernement en Canada,

sans vouloir jamais déléguer le droit de taxer. Quand il

fut décidé de mettre Montréal en état de défense, vers

1713, il imposa lui-même sur cette ville une

contribution, qu’en 1716, le duc d’Orléans, régent de

France, fixa à 6000 livres par année, jusqu’à ce que

l’ouvrage fût achevé. Et personne n’en fut exempt, pas

même les nobles. Le séminaire de Saint-Sulpice paya le

tiers comme seigneur direct du lieu ; les autres

communautés religieuses et les habitants, le reste de la

somme. (Arrêt du Conseil d’État, 5 mai 1716). Ce fait

servit de règle par la suite quand il fallut subvenir à des

dépenses spéciales ; car le Canada ne fut jamais imposé

d’une manière générale et permanente sous le régime

français.

Ce grand principe demeura intact. « Les

gouverneurs et intendants, disent les instructions de

Louis XV de 1742, n’ont pas le pouvoir de faire des

impositions ; c’est un droit de souveraineté que Sa

Majesté ne communique à personne ; il n’est pas même

permis aux habitants des colonies de s’imposer eux-

mêmes sans y être autorisés ». (Petit, Droit public, ou

gouvernement des colonies françaises, Paris 1771, édit.

A. Girault, 1911). D’ailleurs, de tout temps les

souverains ont abandonné, pour l’entretien des colonies,

les revenus de leurs domaines dans ces possessions.

Quant aux justices seigneuriales particulières, il n’en

fut pas question lors de la création du Conseil

souverain ; mais, dès l’année suivante (12 novembre

1664), celui-ci abolit les frais dans ces cours. C’en était

assez pour les empêcher de durer longtemps. L’arrêt

interdisait « à tous juges subalternes et procureurs

fiscaux de prendre aucuns salaires ni vacations des

parties, sur peine d’être traités comme

concussionnaires, sauf à eux à se faire donner des

appointements par ceux qui les avaient pourvus de leurs

charges », c’est-à-dire par les seigneurs qu’on savait

trop pauvres pour soutenir la dépense d’un tribunal et

d’une prison. Plus tard, en 1679, Louis XIV ordonna

que les appellations des justices seigneuriales en dehors

de Québec, en attendant les cours royales, ressortiraient

au Conseil souverain. Par là, il restreignit encore leur

pouvoir. Les seigneuries, à peu d’exceptions près,

possédaient le droit redoutable de haute, moyenne et

basse justice, lequel s’acquérait par une concession

expresse du roi. [Le Séminaire de Saint-Sulpice exerça

la justice dans l’île de Montréal, par droit de seigneurie,

de 1663 à 1693, que le roi y créa une justice royale

composée de quatre procureurs. (Édit. du 15 mars

1693). Néanmoins, le roi réserva au séminaire la haute,

moyenne et basse justice dans l’enclos de son

établissement et dans la ferme de Saint-Gabriel, ainsi

que le droit de désigner le premier juge royal dans l’île.

(Jean-Baptiste Migeon de Braussac). Tout de même, les

Sulpiciens réclamèrent la moyenne et basse justice dans

toute l’île. (Ar. nat. Paris, ser. F., 2). En 1707, les

Jésuites, à leur tour, perdirent la haute justice de leur

fief des Trois-Rivières et de la seigneurie de Sillery. Le

roi pourtant leur laissa la moyenne et basse justice.

(Ordonnance de Raudot, 22 octobre 1707)] Quoique les

juges seigneuriaux et les officiers de leurs cours dussent

avoir l’approbation des juges royaux, qui leur faisaient

prêter serment de remplir fidèlement leur devoir, cela

n’aurait pas suffi. On mit donc d’autres entraves. Si

bien qu’à peine se rencontra-t-il ensuite un seul

seigneur qui consentit à exercer son droit. Les hautes

justices seigneuriales avaient le droit de connaître et de

juger toute espèce de crimes, excepté les cas royaux de

lèse-majesté divine et humaine, de fausse monnaie,

d’assemblée illicite, d’assassinat, etc., ce qui n’était pas

sans donner aux sujets une autorité dangereuse. Du

reste, il est vrai de dire que cette juridiction, dans les

lieux très peu nombreux où elle s’exerça, ne semble

avoir causé aucun abus grave ; car elle n’a laissé, ni

dans l’esprit des habitants, ni dans la tradition, le

moindre souvenir haineux.

Au mois de mai 1664, l’édit créant la Compagnie

des Indes occidentales érigea Québec en prévôté, et

introduisit en Canada la Coutume de Paris. [À la vérité,

la Coutume de Paris était observée dans la Nouvelle-

France avant 1664, voire même du temps de

Champlain, avec parfois des modifications pour

certains articles]. En vue d’établir l’unité de loi, toute

autre Coutume fut abolie ou défendue. La Compagnie

de la Nouvelle-France avait donné toutes les

concessions sous la Coutume de Vexin-le-Français, et

c’est là par suite ce qui motiva cette déclaration. Lors

de la suppression de la Compagnie des Indes

occidentales (1674), la prévôté s’éteignit un instant,

pour renaître en vertu de l’édit royal en 1677, et se

continuer jusqu’à la fin du régime. Ce tribunal se

composait d’un lieutenant général civil et criminel, ou

juge royal, d’un lieutenant particulier, à Québec, et à

Montréal, pour l’assister, d’un procureur du roi et d’un

greffier. Il connaissait en première instance de toutes

matières tant civiles que criminelles ; et, en appel,

relevait du Conseil souverain. Le lieutenant général

avait la police de Québec, qu’il faisait nettoyer par

ordonnances. Louis XIV créa aussi, en 1677, [pour la

recherche et la punition des vagabonds et gens sans

aveu coupables de crimes exigeant une justice plus

prompte] un office de prévôt de la maréchaussée avec

six offices d’archers. Par la suite, cette police consista

en un prévôt, un exempt et quatre archers. Enfin, c’est

en 1717 que fut instituée pour la première fois une cour

d’amirauté, dont le juge portait aussi le nom de

lieutenant général, selon l’usage militaire en France.

Les justices royales inférieures de Montréal et des

Trois-Rivières étaient des cours civiles et criminelles,

organisées de la même manière que celle de la prévôté

de Québec ; seulement il n’y avait point de lieutenant

particulier aux Trois-Rivières. Toutes ces cours, comme

la prévôté, tenaient audience deux fois par semaine ;

elles donnaient en outre des audiences extraordinaires.

L’intendant, comme chef de la justice et de la

police, pouvait évoquer à sa personne toute affaire, tant

civile que criminelle, commencée dans les tribunaux

inférieurs. Il prenait connaissance seul des matières

concernant le roi, réglait la police intérieure du pays, et

jugeait les difficultés entre le seigneur et le censitaire

ou entre seigneur et seigneur. Il nommait des

subdélégués, pour décider sommairement les petites

affaires, depuis vingt sous jusqu’à cent francs, avec la

réserve d’appel à lui-même. [On comptait alors deux

subdélégués à Québec et à Montréal, un aux Trois-

Rivières et au Détroit, et enfin un à Michillimakinac]. Il

n’y avait point de frais au tribunal de l’intendant, juge

en outre des affaires commerciales, et qui remplissait en

Canada les fonctions de juge consul. On pouvait

appeler de ses arrêts, comme de ceux du Conseil

souverain, au Conseil d’État à Paris. [Au surplus il y

avait à Québec une officialité qui devait connaître des

causes concernant les sacrements, les vœux de religion,

l’office divin, la discipline ecclésiastique. (Arrêt du

Conseil souverain de Québec, 1er juillet 1675, 26

novembre 1706, arrêt du Conseil supérieur, 6 février

1713, 10 septembre 1714).]

Tel est le système judiciaire qui a existé dans ce

pays jusqu’en 1760. La justice y fut en général

administrée d’une manière impartiale et éclairée, et

surtout à bon marché. La jurisprudence, appuyée sur les

bases solides introduites par la célèbre ordonnance de

procédure civile d’avril 1667 n’était point soumise à ces

variations qui ont fait planer depuis sur l’administration

de la justice canadienne tant d’incertitude et de

soupçons. On n’y voyait point, comme aujourd’hui,

deux codes en lutte, partager les tribunaux, et les

plaideurs, deux codes d’autant plus différents que l’un

est formel, stable, et que l’autre est facultatif, vague, et

mobile.

L’administration de la justice ayant été ainsi confiée

à des tribunaux réguliers, obligés de suivre un code de

lois positives, le pays n’eut plus rien à désirer

raisonnablement à cet égard. Il se trouva aussi bien

pourvu que la plupart des provinces de France.

La partie administrative du gouvernement, il faut

dire, était attribuée à l’intendant. [Ce fut même sa

fonction principale. Il contrôlait toutes les finances de

la colonie. Il pouvait en plusieurs cas faire seul des

règlements pour la police générale du pays. Ses

pouvoirs en effet touchaient aux affaires les plus

importantes comme aux moindres (Commission de

l’intendant Duchesneau, 5 juin 1675)]. Cette nouvelle

distribution de l’autorité, possédée presque sans partage

jusque-là par le gouverneur général aurait laissé

relativement peu de pouvoir à ce haut fonctionnaire, si

le pays eût été en d’autres circonstances, si les éléments

de sa population n’eussent pas toujours permis au chef

du gouvernement d’exercer une influence toute

puissante sur l’administration. La population était

encore trop faible et trop pauvre pour susciter de

l’opposition à aucun des pouvoirs publics, avec quelque

chance de succès. La puissance de la métropole veillait

sans cesse, prête à donner son appui là où il devenait

nécessaire. Le gouverneur ne conserva pour ainsi dire

qu’un droit de veto en certaines mesures civiles, joint

au commandement militaire, et à la direction des

affaires extérieures, comme l’entretien des relations

avec les autres gouvernements coloniaux, les indigènes

et la métropole ; encore l’intendant partageait-il avec lui

cette dernière partie de ses fonctions. [Ajoutons

toutefois que le gouvernement était chargé de dresser,

chaque année, une liste des officiers civils et militaires

de la colonie avec des apostilles sur leurs états de

service, leur caractère, leurs mérites et leurs défauts. De

son côté, l’intendant devait faire le dénombrement

annuel des habitants.]

Dans ce partage de la puissance publique, le peuple

n’eut à peu près rien. On avait cru accorder une grande

faveur aux habitants de Québec en leur permettant

d’abord d’élire un syndic pour représenter et soutenir

leurs intérêts auprès du Conseil souverain ; mais c’était

plutôt par une habitude qui était près de disparaître. [On

doit pourtant signaler que les notables du pays furent

convoqués quelquefois au sujet des affaires publiques.

Le Conseil souverain décida en 1676 qu’il serait tenu

tous les ans deux assemblées de police générale (15

avril et 15 novembre) « où les principaux habitants de

cette ville (Québec) seront appelés, dans lesquelles le

prix du pain sera arresté, et il sera avisé aux moyens

d’augmenter et d’enrichir la colonie ; et auxquelles le

Conseil nommera deux conseillers pour y présider »

(Règlements du 11 mai 1676. Ces assemblées

s’appelaient mercuriales).]

Après ce court aperçu de l’organisation intérieure du

Canada, on peut dire, en résumé, que le pouvoir résidait

dans le gouverneur, l’intendant et le Conseil souverain,

tous les trois nommés par le roi. Le gouvernement

politique était simple comme tous les gouvernements

absolus. Aucun rouage compliqué n’en embarrassait la

marche. Rien n’opposait d’obstacles sérieux aux

hommes chargés d’assurer son fonctionnement, soit

qu’ils voulussent abuser de leur autorité pour satisfaire

leurs passions ou leurs intérêts, soit qu’ils voulussent

travailler à l’avancement du pays. C’était en somme le

plus mauvais des systèmes de gouvernement. C’était la

délégation d’un pouvoir absolu, qui devait s’exercer à

mille lieues du pouvoir déléguant et dans un état de

société essentiellement différent de celui de la mère-

patrie. [Qui ne connaît ce jugement de Tocqueville :

« Quand je veux juger l’esprit de l’administration de

Louis XIV et ses vices, c’est au Canada que je dois

aller. On aperçoit alors la difformité de l’objet, comme

dans un microscope... Au Canada, pas l’ombre

d’institutions municipales ou provinciales, aucune force

collective autorisée, aucune initiale individuelle

permise. Un intendant ayant une position bien

autrement prépondérante que celle qu’avaient ses

pareils en France ; une administration se mêlant encore

de bien plus de choses que dans la métropole, et voulant

de même faire tout de Paris, malgré les dix-huit cents

lieues qui l’en séparent, etc. » (L’Ancien régime et la

Révolution, Paris, nouv. édit. 1887, p. 373).]

[À l’apogée de son règne et de sa puissance, Louis

XIV avait établi la prépondérance française en Europe

et en même temps créé un vaste empire colonial.

Malgré ses erreurs et ses fautes, son goût excessif de la

guerre et de la gloire, doué d’un clair bon sens, ne

décidant qu’après mûre réflexion, « raisonnant tout seul

et en moi-même sur tous les événements qui se

présentaient », comme il dit dans ses Mémoires, et

attentif jour par jour, à des heures réglées, jusqu’au plus

petit détail aux affaires de la nation, avec cela

protecteur des lettres et des arts, il restait un grand roi.

Néanmoins] on ne pouvait attendre d’un monarque

aussi absolu des institutions portant en elles-mêmes

quelque germe de liberté. Tandis qu’il privait la

métropole des derniers privilèges qu’elle eut conservés

jusqu’à lui, pouvait-on supposer qu’il suivrait une

conduite contraire à l’égard des colonies ? Vers la fin

de sa vie, il ordonna que le Conseil souverain

changerait de nom et prendrait celui de Conseil

supérieur. (Commission de l’intendant Beauharnois, 1er

avril 1702). C’était afin d’ôter, disait-il, toute l’idée

d’indépendance, en écartant jusqu’au terme de

souveraineté dans un pays lointain, où les révoltes

seraient si faciles à former et si difficiles à détruire.

Tant que Mgr de Laval et ses fidèles partisans

balancèrent le pouvoir des gouverneurs, il y eut une

opposition dans le Conseil, et en conséquence deux

partis ; mais ni l’un ni l’autre n’était réellement un parti

populaire, quoiqu’ils s’appuyassent tour à tour sur

l’opinion publique. [Lorsque l’infatigable évêque de

Québec, abattu par la maladie et les infirmités, dut se

démettre de sa dignité, et ne siégea plus au Conseil],

cette Cour devint entièrement la créature des deux

représentants du roi, le gouverneur et l’intendant qui ne

rencontrèrent plus d’obstacles sérieux dans l’exécution

de leurs volontés ou des ordres de la métropole. Si, en

de rares occasions, ce corps osa différer de ses chefs sur

quelque point d’importance c’est, on peut le dire

presque avec certitude, que ses intérêts mêmes étaient

en péril.







Bibliographie



Sources et ouvrages. Principes de colonisation et de

législation coloniale par A. Girault, 4e édition, Paris,

1921. – Jugements et délibérations du Conseil

souverain et du Conseil supérieur de la Nouvelle-

France, (1663-1716), Québec, 1885-1891. – W. B.

Munro, Documents relating to the Seigniorial Tenure in

Canada, Publications of the Champlain Society,

Toronto, 1908. – R. D. Cahall, The Sovereign Council

of New-France, Columbia University Studies, New-

York, 1915. – W. B. Munro, « The office of intendant

in New-France », American Historical Review, octobre

1906 ; du même, The Seigneurial System in Canada,

Harvard Historical Studies, New-York, 1907. – Sir

Thomas Chapais, Jean Talon, intendant de la Nouvelle-

France, Québec 1904. – G. Lanctôt, L’Administration

de la Nouvelle-France, Paris, 1929. – G. Bonnassieux,

Les grandes compagnies de commerce, Paris, 1892. –

L. Vignols, La mise en valeur du Canada à l’époque

française, Paris, 1929. – J. Saintoyant, La colonisation

française sous l’ancien régime, Paris, tome 1er, 1929. –

G.-E. Marquis, Le régime seigneurial, Québec, 1931. –

Sur Louis XIV et sur Colbert, consulter E. Lavisse,

Histoire de France, tome VII, 1ère et 2e parties ; tome

VIII, 1ère partie, Paris, 1906-1908. – L. Madelin,

Histoire politique, tome II, Paris, 1924, dans l’Histoire

de la nation française de G. Hanotaux. – C. de la

Roncière, Histoire de la marine française, tome V,

Paris 1920 et tome VI, 1932. – A. de Saint-Léger et Ph.

Sagnac, La prépondérance française, Louis XIV, Paris

1935, tome X de Peuples et Civilisations de L. Halphen

et Ph. Sagnac. – G. Pagès, La monarchie d’ancien

régime en France, Paris, 1932. – G. H. Cole, Colbert

and a Century of French Mercantilism, Columbia

University Studies, New-York, 1939, 2 vol. Pour faire

suite aux sources indiquées plus haut, on trouvera les

textes français originaux dans Pièces et documents

relatifs à la tenure seigneuriale, Québec, 1852-1854, 2

vol. – Sur Louis XIV, voir aussi ses Mémoires dans la

nouvelle édition de Jean Longnon, Paris, 1933.

Cambridge Modern History, vol. V, The Age of

Louis XIV, 1908.

Pour se faire une bonne idée du régime seigneurial

en Canada, il faut lire notamment : J.-E. Roy, Histoire

de la seigneurie de Lauzon, Montréal, 1897-1907, 6

vol. – G. M. Wrong, A Canadian Manor and its

Seigneurs, Toronto, nouv. édit. 1926.

Chapitre IV



Gouvernement ecclésiastique du Canada

1663



La Nouvelle-France fut à l’origine un pays de

missions desservi successivement par les Jésuites et par

les Récollets, et enfin par un clergé séculier ayant pour

chef un évêque. [Les Jésuites, dès 1611, s’étaient

rendus dans l’Acadie ; en 1625 ils se fixaient à Québec

pour collaborer avec les Récollets] ; mais à partir de

1633 et jusqu’à l’arrivée de Mgr de Laval (1659), les

Pères de la Compagnie de Jésus furent les seuls

missionnaires en Canada. Les territoires que

desservaient les missionnaires s’appelaient missions ;

l’accroissement de la population et la construction

d’églises dans les différentes localités leur firent

prendre les noms de paroisses ou de cures, que l’usage

et les actes publics ont consacrés.

Rome érigea la Nouvelle-France en vicariat

apostolique en 1658, et en évêché du titre de Québec

seize ans plus tard. Pour que l’évêque pût soutenir sa

dignité, le roi le dota de la mense des abbayes de

Maubec, dans l’archidiocèse de Bourges, en Berry

(1662), et de l’Estrée, diocèse d’Évreux, en Normandie

(1672). Plus tard, à la demande de Mgr de Saint-Vallier,

second évêque de Québec, il lui accorda le revenu de

l’abbaye de Bénévent, dans le diocèse de Limoges

(Limousin), (1669). Ces dotations sont depuis

longtemps éteintes.

Le premier évêque du Canada fut Mgr François de

Laval. [Il naît au château de Montigny-sur-Avre, situé

dans le diocèse de Chartres, en Orléanais, le 30 avril

1623.] Il appartenait à une des plus illustres maisons de

France, celle de Montmorency. Il faut attribuer, peut-

être pour une part, à sa haute naissance, l’influence

considérable que ce prélat devait exercer dans les

affaires du pays. [Son père, Hughes de Laval, seigneur

de Montigny, Montbaudry, Alaincourt et Revercourt,

avait épousé Michelle de Péricard, qui était fille de

Nicolas de Péricard, seigneur de Saint-Étienne en

Normandie. Les parents décidèrent que ce troisième fils

serait d’Église. Aussi, à neuf ans à peine entrait-il au

collège de la Flèche pour y faire ses humanités et plus

tard sa philosophie. L’enfant reçut la tonsure, et à 15

ans, il était nommé chanoine de la cathédrale d’Évreux

dont les prébendes allaient défrayer ses études. François

de Laval a maintenant dix-neuf ans. Il vient à Paris

suivre, pendant quatre ans, les cours de théologie au

collège de Clermont. Ici comme à la Flèche

l’enseignement était entre les mains des Pères Jésuites :

ce sont eux qui imprimeront sur l’âme du futur évêque

de Québec leurs marques intellectuelles et morales. Le

23 septembre 1647, ayant pris sa licence en droit canon

à l’Université de Paris, il est ordonné prêtre. Du reste il

avait renoncé auparavant à son droit d’aînesse et à tous

ses titres sur le domaine paternel en faveur de son frère

cadet. Il devient alors archidiacre de l’église d’Évreux ;

mais de fâcheux événements, qui semblaient menacer

sa carrière, l’amènent à quitter cet office. Pourtant, un

fonds de piété intense teintée de mysticisme s’agitait en

lui. Au surplus un besoin insatisfait de charité et de

compassion, le désir secret et constant de se rapprocher

de Dieu et peut-être même d’atteindre à la sainteté par

de dures pénitences, des sacrifices humiliants et des

souffrances corporelles – il portera plus tard un cilice –

le tourmentaient, le poussaient sans cesse à chercher un

terrain d’élection. Un jour, on le vit s’acheminer vers

l’Ermitage de Caen où Jean de Bernières, trésorier de la

ville, avait réuni un groupe d’hommes, prêtres et

laïques, qui se livraient à la méditation, et aux

entretiens spirituels, à la pratique des mortifications, au

secours des malades et des miséreux. L’abbé de Laval

passa trois ans dans cette maison ; il y reviendra encore,

frayant souvent et se liant d’amitié avec Saffray de

Mézy, qui allait devenir bientôt gouverneur du Canada.

Déjà il a séjourné un temps à Rome. Il se trouve à ce

moment à Paris attendant d’être désigné pour une

mission importante au Tonkin, lorsqu’il apprend la

nouvelle de sa nomination d’évêque de Pétrée et de

vicaire apostolique dans la Nouvelle-France (1658).

Mgr François de Laval avait trente-cinq ans. Sa

brillante et tumultueuse fortune commençait.]

[Prélat dont la haute taille, la distinction naturelle et

l’austère dignité étaient imposantes ; associant à une

sagesse précoce le sens du réel et du pratique ; confiant

en soi, imperturbable, tenace, animé d’une énergie

débordante ; attiré vers les humbles et vers les pauvres

auxquels allaient ses multiples charités ; bon

administrateur, apte à mettre les choses sur pied, à

mener à bout une entreprise difficile ; mais avant tout,

apôtre par tempérament et par vocation, serviteur

passionné de Jésus-Christ, que la conquête d’une âme,

l’avancement de la religion, l’ambition constante

d’assurer la primauté de l’Église et sa souveraineté

spirituelle au delà des mers, enflammaient d’une

ferveur combattive], Mgr de Laval possédait de grands

talents. [À coup sûr, la tâche du jeune évêque débutant

ne laissait pas d’être redoutable. Sa juridiction

comprenait un vaste territoire, s’étendant de Montréal à

Tadoussac, que ses devoirs pastoraux l’obligeaient de

visiter en canot d’écorce durant l’été, et l’hiver, en se

servant de raquettes à la façon indienne. Que de fois, au

reste, il se rendra à Paris, tantôt pour faire approuver et

appuyer ses projets, tantôt pour obtenir des secours en

vue de la création de l’évêché de Québec et de

l’établissement d’un séminaire. D’autre part nous allons

le voir, comme chef ecclésiastique de la Nouvelle-

France à la fois et comme membre du Conseil

souverain, déployer jusqu’au terme de son épiscopat un

zèle fébrile et une activité inlassable.]

[À dire le vrai, il y eut bien, par moments, des

froissements et des heurts dans les relations de Mgr de

Laval avec quelques communautés religieuses, mais

plus encore avec les gouvernants. Le prélat entendait

user en plein de sa grande autorité, et ne point se

départir de ses droits et de ses prérogatives qui

s’étendaient jusqu’au domaine civil et souvent même le

dépassaient. Si bien que l’abbé Auguste Gosselin a pu

écrire que le rôle politique attribué au premier évêque

de Québec était « immense ». Toujours est-il que Mgr

de Laval, peu après son arrivée en Canada, dans une

lettre qu’il adressait au Souverain Pontife Alexandre

VII, se plaignait des Sulpiciens de Montréal en ces

termes : « Ils sont quatre prêtres avec un clerc tous plus

portés qu’il ne convient en faveur de l’archevêque de

Rouen, et pas assez envers le Siège apostolique ; parce

qu’ils ont puisé les sentiments de l’abbé de Queylus

auxquels ils sont très attachés. » (Archives de la

Propagande, Rome, V, America, 3, Canada, 1660). Au

même temps, le vicaire apostolique avait mécontenté

les Ursulines de Québec en voulant apporter des

changements à leur coutumier et à leur constitution. Ce

qui faisait dire à la vénérable Mère Marie de

l’Incarnation écrivant à la supérieure du couvent de

Tours : « Mgr notre prélat en a fait faire un abrégé selon

son idée... En sorte que cet abrégé qui serait plus propre

pour des Carmélites ou pour des religieuses du Calvaire

que pour des Ursulines, ruine effectivement notre

constitution... Il nous a donné huit mois ou un an pour y

penser. Mais ma chère Mère, l’affaire est déjà toute

pensée et la résolution toute prise ; nous ne

l’accepterons pas, si ce n’est à l’extrémité de

l’obéissance. Nous ne disons mot néanmoins, pour ne

pas aigrir les affaires ; car nous avons affaire à un

prélat, qui étant d’une très haute piété, s’il est une fois

persuadé qu’il y va de la gloire de Dieu, il n’en

reviendra jamais, et il nous en faudra passer par là, ce

qui causerait un grand préjudice à nos observances ».

(De Québec, 13 sept., 1661). Néanmoins, tout cela

devait s’arranger sans que le public en eût même

connaissance.]

[Il en fut tout autrement des divergences qui

s’élevèrent entre Mgr de Laval et les gouverneurs de la

colonie. Certes, ferme et inébranlable dans la doctrine

de Rome contre ses adversaires gallicans, le chef

ecclésiastique, avec une persistance admirable,

maintenait à son plus haut point, sans réserve et sans

diminution, la puissance supérieure dont il était le

représentant incontestable en Canada. Et] il s’était

persuadé qu’il ne pouvait errer dans ses jugements s’il

agissait pour le bien de l’Église. [Au surplus avait-il

accoutumé en posant un geste d’employer la manière

forte. Car cette âme vibrante et virile et trempée pour

l’action était fermée à tout ce qui ressemble à de la

tiédeur ou de la faiblesse. Comment dès lors s’étonner

que, dans l’exercice de son pouvoir spirituel avec

l’unique souci religieux, Mgr de Laval ait parfois

touché un peu rudement aux procédés et aux méthodes

de la politique indigène du gouvernement, notamment

sur la traite et le trafic de l’eau-de-vie, et, qu’au besoin,

fort de son droit, il se soit dressé vis-à-vis des dirigeants

du pays. Et ce n’est pas l’effet du hasard ni la faute du

destin si quelques-uns d’entre eux furent révoqués ou

demandèrent leur rappel. En sorte que, malgré

l’opposition qu’il rencontrait dans certain cabinet

ministériel, le prélat triomphant conservait toute son

influence à la Cour. Bien plus, Louis XIV qui, dès les

commencements, l’entourait de sa protection, voulut à

diverses reprises intervenir en sa faveur. On se souvient

des instances réitérées que le monarque fit à Rome et de

la lettre qu’il écrivit personnellement au Souverain

Pontife par quoi il avait obtenu la nomination de l’abbé

de Laval de Montigny au vicariat apostolique de la

Nouvelle-France. Peu après, Louis XIV s’adressait de

nouveau au Saint-Siège pour le prier, cette fois,

d’élever l’évêque de Pétrée à la dignité d’évêque

titulaire de Québec. Et voici sous quelle forme simple et

pressante il mandait à Alexandre VII, le 28 juin 1664 :

« Le choix que Votre Sainteté a fait, de la personne de

sieur de Laval, Évêque de Pétrée, pour aller en qualité

de Vicaire apostolique faire les fonctions épiscopales en

Canada, a été suivi de beaucoup d’avantages pour cette

Église naissante. Nous avons lieu de nous en promettre

encore de plus grands succès, s’il plaît à Votre Sainteté

de lui permettre d’y continuer les mêmes fonctions en

qualité d’Évêque du lieu, en établissant pour cette fin

un Siège épiscopal dans Québec ; et nous espérons que

Votre Sainteté y sera d’autant mieux disposée que nous

avons déjà pourvu à l’entretien de l’évêque et de ses

chanoines, en consentant à l’union perpétuelle de

l’abbaye de Maubec au futur évêque. C’est pourquoi

nous La supplions d’accorder à l’évêque de Pétrée le

titre d’évêque de Québec, à notre nomination et prière,

avec pouvoir de faire en cette qualité les fonctions

épiscopales dans tout le Canada. » Le duc de Créquy,

ambassadeur de France, ayant remis la lettre au

Souverain Pontife, rendit compte au roi du succès de sa

visite. « Le Pape m’a témoigné, disait-il, qu’il voulait

faire ce que Votre Majesté souhaite au sujet de

l’établissement du Siège épiscopal dans Québec pour

tout le Canada ; et m’a chargé d’en faire donner les

mémoires à la Congrégation de la Propagande. » (23

septembre 1664. Archives de l’Archevêché de Québec.

Archives du ministère des Affaires étrangères, Paris).

Pourtant, il est juste d’ajouter, que ce n’est que sur le

tard que la bienveillance royale parut se refroidir à

l’endroit de l’évêque de Québec. Quoi qu’il en soit, à

tout considérer dans une vie aussi rayonnante et pleine,

dans cette carrière militante, traversée d’orages et tout

de même obstinément une, il est permis d’affirmer que

grâce au rôle prépondérant et sans doute exceptionnel

qu’il fut appelé à jouer dans les affaires, et partant dans

les destinées de la colonie ; par ses efforts novateurs et

fructueux pour développer l’instruction publique et

pour le relèvement du peuple – la création du grand et

du petit séminaire de Québec, et d’une école d’initiation

technique en porte témoignage – et aussi bien par la

grandeur de son apostolat et par son action morale, Mgr

François de Montmorency-Laval a été une des forces

dominantes et durables de la Nouvelle-France, et l’un

des plus pures exemplaires de la civilisation chrétienne

qui ait paru au Nouveau-Monde.]

Mgr de Laval, nous l’avons dit (Livre III, chap. 1)

fut d’abord sacré évêque de Pétrée in partibus par le

nonce du pape et nommé en même temps vicaire

apostolique avant son départ pour le Canada. Il devint

évêque titulaire de Québec et suffragant immédiat de

Rome lorsque le diocèse de Québec fut créé par une

bulle du Souverain Pontife, Clément X, le 1er octobre

1674.

Cependant la nomination de Mgr de Laval comme

vicaire apostolique de la Nouvelle-France fit naître des

difficultés [d’ordre hiérarchique et politique]. Le choix

des vicaires apostoliques chez les infidèles appartenant

au Souverain Pontife, la Cour de Rome ne voulut pas

assujettir le prélat à la nomination du roi ni à la

prestation du serment. Louis XIV aurait d’abord désiré

qu’il fût suffragant de l’archevêque de Rouen, jusqu’à

ce que le Canada se fût assez peuplé pour permettre au

chef de l’Église d’y établir une métropole. [Il appuya

les prétentions de l’archevêque malgré l’opposition du

nonce à cette ingérence « dans une matière purement

ecclésiastique », et cela, jusqu’en 1669]. Après bien des

débats et des arrêts rendus par les parlements de Rouen

et de Paris (1658), le Saint-Siège consentit à

abandonner une partie de ses demandes, en admettant le

serment au roi. [Du reste, celui-ci aurait le droit de

nomination à l’évêché de Québec. Ce’ droit lui fut

confirmé par la bulle du 1er octobre 1674]. Cependant le

Souverain Pontife persista dans la résolution de faire

dépendre l’Église canadienne immédiatement de Rome,

[en attendant l’établissement d’un siège archiépiscopal

à Québec] ; et il l’emporta malgré les protestations des

parlements de Paris et de Rouen, [et malgré la

répugnance de l’impérieux monarque à céder sur ce

point].

Mgr de Laval éprouva aussi de l’opposition de la

part de l’archevêque de Rouen, [Mgr François de

Harlay], qui vit dans l’établissement du vicariat un

démembrement de son domaine.

D’après l’usage, les missionnaires partant pour les

pays lointains recevaient leurs pouvoirs de l’évêque du

lieu de l’embarquement ; et comme les partances pour

le Canada se faisaient le plus souvent de la Normandie,

ceux qui allaient évangéliser dans la Nouvelle-France

s’adressaient à l’archevêque de Rouen. Il s’était habitué

à regarder le Canada comme une portion de sa

province. Les pouvoirs que s’attribuait l’archevêque

[avaient été contestés par les Pères de la Compagnie de

Jésus jusqu’aux jours où Mgr de Harlay leur confia ou

plutôt leur confirma la gestion du spirituel dans la

colonie (1649) ; ils ne furent du reste jamais admis par

le Saint-Siège]. Il paraît que les évêques de Nantes et de

La Rochelle réclamaient aussi la Nouvelle-France

comme une dépendance de leurs diocèses. Malgré

l’appui que l’abbé Gabriel de Queylus reçut du

parlement de Rouen qui, de son côté, commençait à

craindre pour sa juridiction, Mgr de Laval partit pour la

Nouvelle-France au printemps de 1659, et fut admis à y

exercer les fonctions épiscopales.

L’abbé Gabriel de Queylus, nous l’avons vu (Livre

III, chap. 1) qui avait fini cependant par se faire

accepter à Québec comme grand vicaire [par le

supérieur des Jésuites, le Père de Quen], avait brigué

vainement la dignité dévolue à Mgr de Laval ; il déclina

sa juridiction. Il croyait avoir d’autant plus de droit au

nouveau siège, qu’il venait de fonder le séminaire de

Saint-Sulpice de Montréal, succursale de celui de

Paris ; créé quelques années auparavant grâce à

l’initiative de M. Olier. Le roi enjoignit alors à l’abbé

de reconnaître Mgr de Laval. (Lettre à d’Argenson, 14

mai 1659). [L’abbé se soumit du moins apparemment,

et, peu de temps après (22 octobre), il repassait en

France. Deux ans à peine s’étaient écoulés quand il

revint à Québec (3 août 1661) malgré la défense royale.

Il avait, en effet, obtenu de Rome une bulle qui

l’autorisait à créer à Montréal une cure indépendante du

vicariat apostolique. Il convient d’ajouter que, sur les

instances de Louis XIV, le nonce à Paris reçut

instruction d’arrêter l’exécution de cette bulle.

Cependant l’abbé de Queylus ne la présente pas moins

à Mgr de Laval. Celui-ci, justement irrité, sans savoir

d’ailleurs que le pape lui donnait raison, s’oppose à

l’établissement de la cure. Il veut empêcher l’abbé de

partir et va jusqu’à le menacer de suspense. L’abbé de

Queylus s’obstine. Il s’esquive nuitamment et vient

s’installer à Montréal (6 août). En vain Mgr de Laval

fulmine contre lui les censures ecclésiastiques], l’abbé

persiste dans sa rébellion. [Le conflit en était là lorsque

le baron d’Avaugour vint remplacer le vicomte

d’Argenson. Le nouveau gouverneur apportait l’ordre

du roi qui rappelait en France l’abbé de Queylus. Il se

rembarqua le 22 octobre 1661. Il devait revenir, animé

de tout autres sentiments, en 1668.]

Les Jésuites eurent la conduite des affaires

ecclésiastiques après 1633 et jusqu’à l’arrivée de Mgr

de Laval ; ce gouvernement passa alors de leurs mains

dans celles du clergé séculier. De ce jour les Jésuites se

bornèrent à l’évangélisation des sauvages et au soin de

leur collège à Québec. L’évêque organisa son clergé, et

pourvut à la desserte des cures et des missions.

Les cures étaient trop petites et trop pauvres pour

suffire seules à toutes leurs dépenses. Le roi dut

contribuer quelques années à leur entretien. Pendant son

séjour à Paris, à l’occasion de ses différends avec

d’Avaugour, Mgr de Laval obtint la permission de

fonder un grand séminaire à Québec pour former des

ecclésiastiques (avril 1663), et d’affecter au soutien de

cet établissement toutes les dîmes, « tant de ce qui naît

par le travail des hommes que de ce que la terre produit

d’elle-même », à condition que le séminaire pourvoirait

à la subsistance des curés dans les paroisses. Le roi

approuva alors que les curés fussent amovibles et

révocables au gré de l’évêque et de ses successeurs. Les

dîmes furent en même temps fixées au treizième.

Devant l’opposition qui se manifestait parmi la

population, [Mgr de Laval décida de réduire la dîme au

vingtième pour six années d’abord (1663) et ensuite

pour sa vie durant (1664). Néanmoins, le prélat eut

beau déclarer qu’elle ne porterait pas sur les œufs, les

légumes et le bois à brûler, que le « travail des

hommes » signifiait seulement le « labourage de la

terre », les colons refusèrent pendant quatre ans de la

payer.] Le Conseil souverain prit sur lui (23 août 1667),

de la réduire au vingt-sixième et d’en affranchir, pour

une durée de cinq ans, les terres nouvellement

défrichées. Son ordonnance fut confirmée par un édit

royal (mai 1679) ; elle a constitué depuis la

jurisprudence sur cette matière. Mgr de Laval n’avait eu

assurément que des motifs louables en demandant une

contribution du treizième, car il sacrifia lui-même tout

ce qu’il possédait pour soutenir son clergé. Mais il

s’était mépris sur les ressources des habitants.

Les Récollets, qu’une cause secrète empêcha de

revenir au Canada avant 1669, s’offrirent à desservir les

cures gratuitement « se contentant des aumônes qu’on

voudrait leur faire ». Cet excès de zèle augmenta

l’éloignement du clergé séculier pour ces religieux qui,

dans toutes les difficultés, penchaient pour les laïques.

Plus tard, en 1694, Mgr de Saint-Vallier, jusque-là bien

disposé envers leur communauté, lança un mandement

contre ceux de Montréal en démêlé avec lui, et mit leur

église en interdit.

En vertu de l’approbation donnée par le roi à

l’établissement du séminaire de Québec, Mgr de Laval

continua à déléguer, aux fonctions curiales, des prêtres

qu’il changeait ou révoquait à son gré. D’ailleurs les

colons et les curés avaient transporté en Canada les

privilèges et les libertés dont ils jouissaient dans leur

ancienne patrie. À leur demande, Louis XIV rendit les

cures fixes, en ordonnant de les conférer à des titulaires

perpétuels. En 1678, il y avait dans la Nouvelle-France

[une douzaine de paroisses ; deux ou trois cures

seulement étaient fixes].

L’édit du mois de mai 1679 régla à la fois la

question de l’inamovibilité des curés et la question des

dîmes. « Nous ayant été rapporté, dit le roi, que divers

seigneurs et habitants de notre pays de la Nouvelle-

France désiraient avoir des curés fixes pour leur

administrer les sacrements, au lieu de prêtres et curés

amovibles qu’ils avaient eus auparavant, nous aurions

donné nos ordres et expliqué nos intentions sur ce sujet

les années dernières ; et étant nécessaire à présent de

pourvoir à leur subsistance et au bâtiment des églises et

paroisses..., nous ordonnons ce qui suit : Les dîmes,

outre les oblations et les droits de l’Église,

appartiendront entièrement à chacun des curés, dans

l’étendue de la paroisse où il est, et où il sera établi

perpétuel, au lieu du prêtre amovible qui la desservait

auparavant... » L’ordonnance du Conseil souverain

(1667) concernant la quotité des dîmes est confirmée.

Si la dîme ne suffit pas pour la subsistance du curé, le

seigneur et les habitants fourniront le supplément

nécessaire. En cas de subdivision d’une paroisse, les

dîmes de la portion distraite appartiendront au nouveau

curé, sans que l’ancien puisse prétendre à aucun

dédommagement.

Les ordres de la Cour étaient positifs : il fallait

obéir. Mgr de Laval parut consentir à tout. Le

gouverneur, l’intendant et les principaux habitants

convinrent qu’il serait payé cinq cents livres par année

à chaque curé (7 octobre 1678). En 1680, le roi ordonna

aux habitants de fournir cette somme ; elle s’élevait à

plus que la dîme. Il y eut une assemblée publique, en

présence du gouverneur, de l’intendant et du Conseil.

Seigneurs et habitants y déclarèrent qu’ils ne pouvaient

donner plus du vingt-sixième de leurs grains. On résolut

de prier le roi de suppléer ce qui manquerait. [Louis

XIV acquiesça à cette demande. Il donna chaque année

8000 livres pour l’entretien des cures, sans compter de

nombreuses gratifications : 28 000 livres (1667) ;

16 000 livres, (1669-1670) ; 12 000 livres (1682) ;

13 000 livres (1687) ; 34 000 livres (1689) ; 46 400

livres (1701). Dans les derniers temps de son règne, le

roi accordait encore une somme de 20 000 livres

annuellement pour la même fin.]





Ces difficultés rendirent la loi difficile à observer ;

car, au fond, Mgr de Laval et le séminaire furent

toujours défavorables à la fixation des cures. Mgr de

Saint-Vallier, successeur de Mgr de Laval, y parut

moins opposé ; ce qui le brouilla avec le séminaire.

Celui-ci pensait que, pour faire subsister plus aisément

le clergé séculier et aussi pour le sanctifier plus

parfaitement, il fallait ne faire de tous les prêtres qu’un

seul corps sous l’autorité de l’évêque et la direction du

séminaire lui-même, auquel Mgr de Laval avait donné

un grand rôle dans son plan de gouvernement

ecclésiastique. Du reste le séminaire de Québec avait

été affilié en 1665 par son fondateur à celui des

Missions étrangères de Paris. Ce bel établissement était

doté en terres achetées dans le pays. Le 9 octobre 1668,

cinq ans après sa fondation, Mgr de Laval avait créé un

petit séminaire, ou collège, qui ne fut guère jusqu’à la

conquête qu’une école préparatoire aux études du

collège des Jésuites, mais qui a rendu depuis des

services éminents aux lettres en Canada. C’est de lui

que l’université Laval est sortie, en 1852. [Près de sept

cents] élèves y reçoivent aujourd’hui une instruction

classique.

[Cependant, des infirmités cruelles qui épuisèrent

prématurément sa robuste constitution devaient amener

Mgr de Laval, en 1685, à résigner les fonctions qu’il

remplissait depuis un quart de siècle. Le courageux

prélat n’en voulut pas moins se rendre en France pour

préparer les voies à son successeur et à la fois pour

présenter lui-même à Louis XIV sa démission. Mais il

n’allait pas tarder à reprendre la route du Saint-Laurent.

Après une retraite prolongée, partagée entre sa

sollicitude pour les pauvres et l’intérêt qu’il portait

toujours à son cher séminaire, le grand évêque de

Québec rendit l’âme le 6 mai 1708, âgé de quatre-vingt-

cinq ans, laissant à l’Église et à la colonie française du

Canada une mémoire ennoblie par tant de labeur, de

dévouement et de sainteté.]

[Mgr de Laval eut pour successeur, Mgr Jean-

Baptiste de la Croix Chevrières de Saint-Vallier. Né à

Grenoble le 14 novembre 1653, il possédait une fortune

personnelle. Il avait été l’un des aumôniers de la Cour ;

il était venu une première fois au Canada (1685), en

qualité de grand vicaire de Mgr de Laval. De retour en

France l’abbé de Saint-Vallier fit une donation de

42 000 livres au séminaire de Québec. Il fut sacré

évêque le 25 janvier 1688 ; les bulles du Souverain

Pontife, Innocent XI, sont datées du 27 juillet

précédent. Il obtint de Louis XIV de nouvelles

gratifications pour le clergé canadien, en plus de 15 000

livres destinées à la construction d’un palais épiscopal.]





Mgr de Saint-Vallier rentra à Québec le 31 juillet

1688, revêtu de la prélature. [Il avait eu en France des

difficultés avec son prédécesseur au sujet des dépenses

du séminaire. À son retour, il révoqua des curés

nommés par Mgr de Laval et alla jusqu’à retrancher à

d’autres leur supplément]. Cela commença d’éveiller

les soupçons. Il voulut ensuite séparer du séminaire la

paroisse et le chapitre, ce qui déplut davantage encore.

Aux yeux de plusieurs, le nouveau prélat passa pour

avoir un esprit inquiet et emporté. [Des pourparlers

s’engagèrent entre le gouverneur, le séminaire et

l’évêque. On finit par soumettre le différend à la Cour.

Le séminaire ayant eu gain de cause (1689), Mgr de

Saint-Vallier se rendit alors auprès du roi pour solliciter

son intervention. L’archevêque de Paris, Mgr François

de Harlay, et le P. La Chaise, confesseur de Louis XIV,

furent désignés comme arbitres. Cette fois, on donna

raison à l’évêque de Québec]. Par suite, le roi, en 1692,

enjoignit de se conformer dans ce pays à sa déclaration

de 1686, donnée pour tout le royaume, qui défendait de

nommer des curés amovibles, sous quelque prétexte que

ce fût. La réunion de la cure de Québec au séminaire fut

confirmée par Louis XIV, en 1697.

Plus tard (1716) Mgr de Saint-Vallier fit des

règlements pour mettre l’Église du Canada sur le même

pied que celle de France, où la subordination des

ecclésiastiques, des séminaires notamment, à leurs

évêques, était mieux pratiquée. Il se plaignait que le

séminaire de Québec ne formait pas de prêtres en

nombre suffisant. Toutefois dix-huit Canadiens avaient

reçu les ordres sacrés depuis cinq ans. Le séminaire à

son tour reprochait à Mgr de Saint-Vallier de ne pas

suivre l’ordonnance sur l’inamovibilité des curés en

voulant faire desservir des paroisses par les Récollets.

La solution de la question des libertés gallicanes ayant,

par la suite, détourné de son attention les affaires

religieuses, la Cour ferma les yeux sur les infractions à

l’arrêt de 1692. Et, peu à peu, les curés redevinrent

amovibles comme auparavant.

Depuis la conquête du Canada, le principe de

l’amovibilité s’est généralisé sans que les curés ni les

paroissiens aient manifesté aucune opposition. Pour se

dérober à l’édit de Louis XIV, l’évêque se réserve, dans

ses lettres de nomination, le droit de révoquer le curé

qu’il pourvoit d’un bénéfice.

Le chapitre de Québec que Mgr de Laval avait

constitué en 1684 disparut peu après la cession de ce

pays à l’Angleterre. Il n’était point électif comme les

chapitres de France, et se composait d’un doyen, d’un

grand chantre, d’un archidiacre, d’un théologal, d’un

pénitencier, de huit chanoines [et de quatre chapelains

ou vicaires]. Après 1713, le roi nomma aux deux

premières charges et l’évêque aux autres. Depuis la fin

du chapitre, l’évêque administre seul son diocèse, en

toute autorité. Mais la prudence et les vertus qui ont

distingué les prélats canadiens jusqu’à ce jour les ont

empêchés d’abuser d’un aussi grand pouvoir.

L’histoire du gouvernement ecclésiastique nous

conduit naturellement à parler des institutions

religieuses placées sous la direction ou la surveillance

du clergé.

L’amour des lettres et la charité ont formé en

Canada tous les grands établissements destinés à

l’instruction publique ou au soulagement des

malheureux et des souffrants. Le collège des Jésuites, à

Québec, fut créé en 1635, principalement par les

libéralités de M. Rohault, marquis de Gamaches. [Peu

après, en 1637, la duchesse d’Aiguillon et son oncle le

cardinal de Richelieu constituaient une dotation

annuelle de 15 000 livres et assuraient ainsi la fondation

de l’Hôtel-Dieu du Précieux-Sang de Québec.] Les

Hospitalières de Dieppe y furent envoyées en 1639. [La

même année Mme de La Peltrie tenait à honneur de

pourvoir à l’établissement du couvent des Ursulines,

dont la première supérieure, nous l’avons vu (livre III,

chap. 1er), fut la Mère Marie de l’Incarnation. Cette

maison d’éducation compte actuellement environ huit

cents élèves]. L’Hôpital-Général de Québec devait

s’ouvrir en 1693 par les soins de Mgr de Saint-Vallier

qui le destinait à remplacer un bureau des pauvres que

les citoyens de la ville avaient établi quatre ans

auparavant ; car il était défendu de mendier. [D’autre

part, grâce à une nouvelle largesse de Mme de Bullion,

qui versait tout d’abord pour cette œuvre plus de 42 000

livres, où elle fut secondée, dès la première heure, par]

Jeanne Mance, l’Hôtel-Dieu de Saint-Joseph s’élevait

en 1643 à Montréal. [Mme de Bullion ajouta par la

suite à ses nombreuses donations une rente viagère

destinée à subvenir aux besoins de l’humble initiatrice.]

À ces fondations venaient se joindre, l’année suivante

(1694), l’Hôpital-Général et l’Institut des Frères

Hospitaliers de Montréal sous la direction de François

Charon.

La Congrégation de Notre-Dame fut instituée pour

l’éducation des jeunes filles du peuple plus

particulièrement par la sœur Marguerite Bourgeoys, née

à Troyes, en Champagne, (17 avril 1620). La sœur

Bourgeoys était une pauvre religieuse inconnue, sans

influence et sans fortune. Ayant visité Montréal une

première fois (1653), elle y revint en 1658 et jeta les

fondements de cette Congrégation combien florissante

aujourd’hui. On dit qu’elle n’avait pour toute ressource

que dix francs lorsqu’elle commença cette entreprise.

Mais son zèle et son dévouement lui valurent

l’encouragement de personnes riches du Canada et

surtout de la France, où elle fit plusieurs voyages.

[Aussi bien, avec une ardeur laborieuse et persévérante,

la sœur Bourgeoys s’était mise à la tâche et, de 1658 à

1666, elle enseigna les rudiments de la grammaire et du

calcul aux petits garçons de Ville-Marie]. La

Congrégation de Notre-Dame possède aujourd’hui,

dans les villes et dans les campagnes de vastes écoles,

dont les fruits attestent sans cesse les mérites et l’utilité.

[Sous le régime français, elle avait neuf établissements ;

à l’heure actuelle elle en dirige, tant au Canada qu’aux

États-Unis, cent quatre-vingt dix-huit, à part cinq

collèges, six Écoles Normales, deux écoles ménagères,

avec un total de 56 000 élèves.]

L’instruction des garçons était abandonnée au

clergé, qui fut, pour ainsi dire, le seul corps enseignant,

avec les religieux, sous le régime français. Le

gouvernement s’en occupa fort peu lui-même. [Mgr

François de Laval, non content d’ouvrir une école

élémentaire au Château-Richer (1674), après nombre

d’autres, avait créé au village de Saint-Joachim, au pied

du cap Tourmente, une sorte de ferme

d’expérimentation qui était aussi une école d’arts et

métiers. Ses élèves, comme ceux du petit séminaire,

allaient se distinguer au siège de Québec (1690). Il se

trouvait au collège des Jésuites à Québec, en 1669,

cinquante pensionnaires et autant d’externes ; la classe

primaire aurait eu, à la fin du siècle, plus d’une centaine

d’écoliers. Le petit séminaire groupait vingt-cinq élèves

de 1675 à 1685, et quatre-vingts en 1700. De leur côté,

à Montréal, les Messieurs de Saint-Sulpice tenaient

depuis 1666, une petite école dans leur séminaire ; et

les Pères Jésuites y enseignèrent aussi à leur maison

dite la « Résidence » (1692). À peu près au même

temps (1694), les frères Charon fondèrent une école qui

occupait une pièce de l’Hôpital-Général ; quelques

années après (1718-1730), ils établirent, dans les

paroisses environnantes, des instituteurs qu’ils étaient

allés chercher en France.]

À vrai dire, il n’y avait guère d’écoles pour les

garçons que dans les villes. [Les campagnes

manquèrent d’instituteurs résidants jusqu’en 1718.] On

se contentait des connaissances nécessaires pour le

courant des emplois et des affaires. [C’est l’intendant

Jean Talon qui eut idée de fonder une Académie de

marine. En 1671, il inaugura un cours d’hydrographie à

Québec que professèrent tour à tour des Pères jésuites

parmi lesquels le R. P. Bonnécamps, et des laïques,

comme J.-B. Franquelin et Louis Jolliet]. Les Jésuites

étaient ceux qui, par état, devaient tenir le premier rôle

dans l’enseignement. [Leurs programmes d’études

comprenaient la grammaire, les humanités, la

rhétorique, la philosophie, la théologie, les

mathématiques et l’hydrographie. Leurs élèves avaient

souhaité la bienvenue au gouverneur d’Argenson

(1658) dans trois langues. Il y eut même, dès 1666, au

collège des Jésuites, une soutenance de philosophie où

l’intendant Talon argumenta en latin.]

D’un autre côté il ne fut jamais question d’aucun

plan général d’instruction publique. La métropole

devait expier la première son oubli à la fois coupable et

impolitique. Si les Canadiens, au lieu de se livrer à la

chasse, à la vie aventureuse, comme le faisait un grand

nombre, s’étaient donnés à l’agriculture, au commerce,

aux arts, leurs succès auraient attiré des colons ; et

quand éclata la guerre de Sept ans, le Canada eut sans

doute été plus riche, plus populeux ; il aurait pu opposer

à ses ennemis une résistance plus heureuse. Du reste

l’imprimerie fut introduite au pays en 1764 seulement.

[Le gouverneur La Galissonnière avait bien proposé au

roi, (1749) d’établir une imprimerie à Québec pour la

publication des ordonnances et des règlements de

police, mais ce fut en vain. C’est à l’Imprimerie royale

de Paris que le gouvernement de la Nouvelle-France

faisait exécuter ce travail.]

L’organisation ecclésiastique a conservé jusque

après la conquête la forme qui lui avait été donnée sous

Louis XIV. Quoique relevant immédiatement du Saint-

Siège, les prélats et une grande partie des curés, avant

cette époque, étaient fournis par le clergé de France.

Chacun sait que ce corps si illustre, étant constitué en

pouvoir politique, a pris une part active à toutes les

révolutions qui ont agité la société française. Fidèles à

leurs traditions, ceux de ses membres qu’il envoya en

Canada voulurent agir comme lui. Ils ne prévoyaient

pas qu’avec les éléments de la société américaine, cette

conduite ne pourrait se prolonger au delà d’un certain

terme, que la conquête est venue précipiter.

Les disputes qui s’élevèrent en France au sujet des

libertés de son Église ne troublèrent point la faible

population éparse sur les bords du Saint-Laurent.

[Plusieurs personnes au Canada, animées d’une foi

enthousiaste, se laissèrent entraîner vers le

mysticisme :] Mme d’Ailleboust, la femme du

gouverneur, s’était vouée à Jésus-Christ dès sa

jeunesse, inspirée qu’elle était par la grâce intérieure et

par l’amour pur et désintéressé ; et dans le mariage, elle

conserva sa pureté virginale. Devenue veuve, elle fut

recherchée par un autre gouverneur, Courcelle, et par

l’intendant Talon ; mais, comme Mme Guyon, et avant

elle Mme de Chantal, elle refusa constamment les partis

les plus avantageux. Mme d’Ailleboust avait de grands

biens et les donna à l’Hôtel-Dieu de Québec, où elle

mourut (1685), suivant le langage de la Mère

Juchereau, « avec l’esprit de prophétie, le don des

larmes, le discernement des esprits et plusieurs autres

grâces gratuites ». (Histoire de l’Hôtel-Dieu de Québec,

I, p. 496).







Bibliographie



Ouvrages à consulter. Abbé Bertrand de la Tour,

Mémoires sur la vie de M. de Laval, Cologne, 1761. –

Abbé Faillon, Histoire de la colonie française en

Canada, tome II et III. – Abbé Auguste Gosselin, Vie

de Mgr de Laval, premier évêque de Québec, 1622-

1708, nouvelle édit., Québec, 1906, 2 vol. ; du même,

L’Église du Canada depuis Monseigneur de Laval,

tome I, Québec, 1911. – Le P. Camille de

Rochemonteix, Les Jésuites et la Nouvelle-France au

XVIIe siècle, déjà cité. – Mgr Camille Roy,

Monseigneur de Laval, Québec, 1923. – Gaillard de

Champris, Monseigneur de Montmorency Laval, Paris,

1924. – Abbé Amédée Gosselin, l’Instruction en

Canada sous le régime français, 1635-1760, Québec,

1911. – M. Barbeau, Au cœur de Québec, Montréal,

1934, pp. 92-113. – Dom Albert Jamet, Marguerite

Bourgeoys, Île de Montréal, 1942, 2 vol. Dans

l’Histoire du cardinal de Richelieu de G. Hanotaux,

tome II, et tome V, il est souvent parlé de la duchesse

d’Aiguillon et de Mme de Bullion. – Abbé Auguste

Gosselin, Mgr de Saint-Vallier et son temps, Évreux,

1899. – Les Annales de l’Hôtel-Dieu de Québec, pub.

avec une introduction et des notes par Dom Albert

Jamet, Québec, 1939. – Le P. P. Archambault, s. j. Sur

les pas de Marthe et de Marie, en collaboration,

Montréal, 1929. – L’Hôtel-Dieu, premier hôpital de

Montréal, 1642-1763, par Sœur Mondoux, tome I,

Montréal, 1942.

Livre quatrième

Chapitre premier



De Mézy à Frontenac

1664-1682



[On a vu plus haut (Livre III, chapitre III) surgir les

premiers différends entre le gouverneur Mézy et une

partie du Conseil souverain (1664)]. L’opposition que

l’abbé de Charny, représentant de Mgr de Laval, ainsi

que Louis Rouer, de Villeray, Jean Juchereau de La

Ferté, Denis-Joseph Ruette d’Auteuil, de Monceaux,

firent à l’élection du syndic des habitants, Jean Le Mire,

brouilla entièrement Mézy avec le prélat. Au vrai le

gouverneur n’avait au Conseil que deux partisans :

Mathieu D’Amours et Le Gardeur de Tilly. Le peuple

aussi était bien pour lui ; mais le peuple n’avait aucune

influence sur le Conseil. Ainsi il ne restait plus au

gouverneur qu’à se soumettre à la volonté de l’évêque,

[fort de la majorité du Conseil et de l’appui du

procureur général, Jean Bourdon], ou bien à former une

majorité à sa dévotion, en essayant les chances d’un

coup d’État, cette dernière ressource des pouvoirs

faibles et chancelants. On connaît assez déjà le

caractère de Mézy pour dire quel parti il allait prendre.

Il suspendit de leurs fonctions les trois partisans de Mgr

de Laval, Villeray, La Ferté et d’Auteuil en même

temps que le procureur général, sous le double prétexte

que le prélat, qui les avait désignés à son choix, les

comptait pour ses créatures ; « qu’ils avaient voulu se

rendre les maîtres du Conseil, contre les intérêts du roi

et du public, dans le but de favoriser des particuliers ;

qu’ils avaient formé et fomenté des cabales,

contrairement à leur devoir et au serment de fidélité

qu’ils avaient prêté au roi. » (Ordre de M. de Mézy de

faire sommation à l’évêque de Pétrée, 13 février 1664).

Le roi, il est probable, suivant l’usage en France où

le clergé constituait le premier ordre de l’État, avait

adjoint le chef ecclésiastique de la Nouvelle-France au

gouverneur pour la nomination annuelle des conseillers.

Cette attribution partagée, qui dura jusqu’en 1675,

mettait l’évêque au même rang que le gouverneur.

[« M. l’évêque et M. le gouverneur, écrit à ce propos

Marie de l’Incarnation, sont nommés les chefs du

Conseil » (1663)]. Mgr de Laval devenait par là le rival

du gouverneur et un observateur de sa conduite dans

l’exercice de l’une des prérogatives les plus importantes

de la Couronne. Ce système de surveillance devait être,

et fut, en effet, une cause fréquente de difficultés.

À la vérité, en révoquant de sa seule autorité la

majorité des membres du Conseil, Mézy avait violé

l’édit royal de 1662 ; s’il ne pouvait nommer les

conseillers sans le concours de l’évêque, il ne pouvait

non plus les suspendre sans son assentiment, et cet

assentiment nécessaire lui avait été refusé après une

interpellation faite au prélat par d’Angoville, major du

fort Saint-Louis (13 février 1664). Le prélat avait

répondu trois jours après qu’ayant été informé par M.

Colbert de la venue prochaine de M. de Tracy, nommé

lieutenant général du roi dans les deux Amériques, il ne

pouvait consentir à ce changement de personnes avant

son arrivée. [« Ni ma conscience, ni mon honneur,

déclarait Mgr de Laval, ni le respect et l’obéissance que

je dois aux volontés du roi, ni la fidélité et l’affection

que je dois à son service ne me permettent de procéder

à la nomination d’autres conseillers ou officiers jusqu’à

ce que, dans un jugement légitime, les personnes

inculpées aient été convaincues des crimes dont on les

accuse. » (16 février 1664).] Cela n’avait pas arrêté

Mézy ; au contraire, il fit publier, au son du tambour,

son ordonnance d’interdiction. [Pendant ce temps-là, la

justice était en suspens.] Le gouverneur voulut

remplacer les conseillers interdits en se servant d’un

moyen qui doit paraître étrange à cause de la nature du

gouvernement, mais qui montre que Mézy désirait avoir

le concours du peuple. Il convoqua une assemblée

publique pour choisir des conseillers nouveaux selon

l’avis des habitants. Par cet appel au peuple il entendait

faire voir qu’il avait été induit en erreur à son premier

choix, et que, ne connaissant pas encore assez les

hommes et les choses de la colonie, il avait besoin

d’être éclairé par l’opinion publique. Comme on devait

s’y attendre, d’après les raisons de convoquer le

Conseil et les accusations portées contre certains de ses

membres, Mgr de Laval avait déjà refusé son

consentement et les nominations n’eurent pas lieu.

[Cependant, le gouverneur quelque temps après se

réconciliait avec les conseillers interdits et les

réintégrait dans leurs fonctions.]

Les choses en restèrent là, jusqu’au moment où se

renouvela le Conseil. Alors, le gouverneur, après avoir

fait inviter Mgr de Laval, lequel s’excusa de ne pouvoir

assister à la réunion, remplaça les membres suspendus :

Villeray, d’Auteuil et La Ferté, par Denys, La Tesserie

et Féronne Dumesnil. Il révoqua aussi le procureur

général Bourdon, qui était présent, et qui dénia à Mézy

le droit de le destituer, puisque l’édit de création du

Conseil, en prescrivant la nomination annuelle des

membres, gardait le silence à son égard. Le gouverneur

passant outre aux objections, nomma Louis Théandre

Chartier de Lotbinière à sa place. [Le greffier en chef

du Conseil, Peuvret de Mesnu, fut de même renvoyé et

eut pour successeur Michel Filion (18, 19, 24 septembre

1664). Mézy ne s’en tint pas là]. Il fit embarquer

ensuite pour l’Europe, de sa seule autorité, Bourdon et

Villeray, mettant fin ainsi, par une sorte de révolution

du palais, à la querelle commencée au sujet du syndic

municipal de Québec.

Ces débats avaient beaucoup agité l’opinion au

dehors. Le public blâma la violence du gouverneur, qui

s’était laissé emporter au delà des bornes de la légalité.

D’autre part le clergé monta en chaire pour défendre

son chef. [Au dire des Pères Jésuites, Mézy « fit publier

à son de tambour une carte d’injures contre M.

l’Évêque et autres... M. le Gouverneur se plaignait tout

haut qu’on lui refusait la confession et l’absolution :

mais nostre response estoit que Dieu sçavoit tout. »

(Jour. des Jésuites, 5 octobre 1664).] Le gouverneur, du

reste, pour convaincre de sa bonne foi les Pères qui

l’accusaient de violence et d’avarice, [s’était ouvert à

eux dans une lettre adressée à leur supérieur, le P.

Jérôme Lalemant (28 février 1664). Il y exprimait sa

reconnaissance à Mgr de Laval pour sa nomination de

gouverneur de la Nouvelle-France. Mais cela, insistait-

il, « ne doit entrer en nulle considération pour le regard

du service du roi et de la fidélité que nous sommes

obligé de rendre à Sa Majesté ». Il rappelait qu’on

l’avait représenté à l’évêque et au clergé comme un

calomniateur, un mauvais juge et un ingrat ; qu’on

menaçait de lui interdire l’entrée des églises et de lui

refuser les sacrements. Déclarant ensuite « qu’il ne sait

comment concilier ses obligations envers l’évêque et

envers le roi », il terminait ainsi : « ... nous sommes

obligé d’avoir néanmoins recours aux Révérends Pères

Casuistes de la maison de Jésus pour nous dire en leur

conscience ce que nous pouvons pour la décharge de la

nôtre et pour garder la fidélité que nous devons avoir

pour le service du roi ». À quoi le P. Jérôme Lalemant

répondit en ces termes : « Le différend entre les deux

autorités est tout à la fois du ressort du tribunal de la

conscience et celui du civil ; pour le premier, il faut

s’en rapporter au confesseur ; quant au second, ce n’est

pas à des religieux de juger de quel côté est le tort. »

(Le P. J. Lalemant à M. le gouverneur, fin février

1664).]

Pendant ce temps, Villeray et Bourdon parvenaient à

Paris ; Mgr de Laval et les conseillers suspendus les

avaient chargés d’exposer leurs griefs devant le roi.

Villeray n’eut qu’à se présenter pour obtenir pleine

réparation de la Cour, fort mécontente de Mézy et de

ses appels au principe électif et au peuple. Louis XIV

voulut même en faire un exemple pour l’instruction des

gouverneurs futurs. Quoiqu’il eût déjà décidé de le

rappeler, il ordonna qu’il fût arrêté, jugé et renvoyé en

France pour satisfaire à sa justice et au repos de ses

peuples. Sa disgrâce était encore plus complète que

celle du baron d’Avaugour. De tous ces débats, Colbert

avait conclu [qu’il faudrait dorénavant choisir, pour le

gouvernement du Canada « des chefs qui fussent de

caractère à ne donner aucune prise sur leur conduite, et

à ne pas souffrir qu’on partageât avec eux une autorité

dont il convenait qu’ils fussent seuls revêtus... sauf à

prendre de bonnes précautions pour donner des bornes à

la puissance des ecclésiastiques et des missionnaires ».

(Instruction à Talon, 27 mars 1665. Voir aussi le P. C.

de Rochemonteix, II, p. 391).]





C’est au même temps que le Canada fut concédé à la

Compagnie des Indes occidentales. Par édit royal, du 28

mai 1664, cette compagnie gigantesque devint

maîtresse des possessions françaises dans l’hémisphère

américain, et sur la côte africaine de l’Atlantique, en

toute seigneurie, propriété et justice, moyennant foi et

hommage et les ordinaires obligations de peupler les

établissements, d’en développer le commerce, et de

soutenir les dépenses de leur entretien. [Elle reçut, en

outre, le monopole du commerce et de la navigation

pour une durée de quarante ans]. Sur sa demande, le roi

nomina directement les gouverneurs et intendants

provinciaux, et de même aussi un vice-roi pour toute

l’Amérique. C’est ainsi que Louis XIV retint en

quelque sorte son autorité sur l’administration de la

Nouvelle-France. Un vieil officier de mérite, Alexandre

de Prouville, marquis de Tracy, conseiller du roi, eut la

charge de lieutenant général en l’Amérique méridionale

et septentrionale [à la place du vice-roi, le maréchal

d’Estrades qui était alors ambassadeur en Hollande.

(Commission du 19 novembre 1663)]. Il devait se

rendre dans les Antilles françaises afin d’y mettre

l’ordre, et ensuite dans la Nouvelle-France, où il

travaillerait à consolider le Canada au dedans comme

au dehors ; évitant les discussions avec les Jésuites :

c’étaient des difficultés avec eux, disait le ministre, [sur

la foi des affirmations de Mézy], qui avaient amené le

rappel des gouverneurs d’Avaugour et ensuite de Mézy.

(Mémoires de Colbert à Tracy, 15 nov. 1664).

Daniel de Remy, seigneur de Courcelle, fut désigné

pour succéder à Mézy, comme gouverneur général de la

Nouvelle-France (23 mars 1665). [Né en 1628 d’une

ancienne famille originaire de l’Artois, il occupait le

poste de lieutenant gouverneur de Thionville au

moment de sa nomination. Il était célibataire. En même

temps] Louis XIV choisissait Jean Talon pour remplir

les fonctions d’intendant de la justice, police et finances

dans la colonie, à la place de Louis Robert qui ne vint

jamais en Amérique. [Talon naquit à Châlons-sur-

Marne, en Champagne, vers 1625. Ses ancêtres, partis

d’Irlande, avaient émigré en France. Il appartenait à

cette branche de la famille qui comptait au dix-septième

siècle des avocats et des parlementaires réputés, dont

quelques-uns inclinaient fortement vers le gallicanisme.

Ainsi que Colbert, Talon fut élève des Jésuites et fit ses

études au collège de Clermont. Plus tard, entré dans

l’administration militaire, il avait par ses aptitudes

remarquables, sa pondération et sa perspicacité qui

perçaient déjà, attiré sur lui l’attention et la faveur du

cardinal Mazarin. Dès lors il était nommé commissaire

à l’armée de Turenne dans les Flandres. Son

avancement fut rapide. Il allait recevoir à trente ans

l’intendance du Hainaut, prélude de celle qu’il occupait

maintenant en Nouvelle-France.] Le nouveau

gouverneur et Talon furent chargés par le roi

conjointement avec le marquis de Tracy d’informer

contre le gouverneur révoqué et de lui faire son procès.

[Sur ces entrefaites, au cours du printemps, Mézy

était atteint d’une grave maladie. Sentant sa fin

prochaine, il voulut se réconcilier avec Mgr de Laval, et

fit mander le prélat à son chevet. D’ailleurs, ignorant

encore qu’il était rappelé], il avait, peu de temps avant

d’expirer, le 6 mai 1665, adressé au marquis de Tracy

une lettre où il disait, à propos de ses relations avec

l’évêque de Pétrée et les Pères Jésuites, notamment :

« Vous éclaircirez bien mieux que je n’ai pu le faire ce

que j’ai mandé au roi touchant leur conduite dans les

affaires temporelles. Je ne sais néanmoins si je ne me

serai point trompé, en me laissant trop légèrement

persuader... C’est pourquoi, si vous trouvez quelque

défaut dans mes procédés, je vous conjure de le faire

connaître au roi, afin que ma conscience n’en puisse

être chargée. » (Lettre à Tracy, 25 avril 1665).

La Cour avait envoyé l’ordre de se préparer pour

pousser la guerre avec vigueur contre les Iroquois. Une

levée de volontaires fut décidée, et l’on annonça

l’arrivée prochaine du régiment de Carignan-Salières.

[Ce corps d’infanterie faisait partie de six mille

hommes de troupes commandés par le comte de

Coligny, que la France expédia, en 1664, au secours de

l’empereur d’Allemagne, Léopold, contre les Turcs ; il

eut l’honneur de la journée décisive de Saint-Gothard,

sur le Raab, où Montecuculli, général des Impériaux,

défit complètement le grand-vizir, Koeprilü (1er août).

Ce régiment avait auparavant pris part, à la guerre de la

Fronde, aux combats d’Étampes, en Beauce, et du

faubourg Saint-Antoine, à Paris, pour les royalistes

(1652).]

Le marquis de Tracy atteignit Québec le 30 juin

1665, [avec quatre compagnies des régiments de

Champbellé, Orléans, Poitou et de Broglie (Relations

des Jésuites, 1665. Journal des Jésuites, p. 332. État

général de la défense faite à cause des troupes en

Canada, 15 juin 1666)]. Il débarqua au milieu des

acclamations du peuple qui l’accompagna jusqu’à la

cathédrale. Mgr de Laval vint le recevoir sur le parvis, à

la tête de son clergé, et le conduisit au pied du chœur,

où avait été préparé un prie-Dieu, que le pieux vice-roi

refusa, voulant s’agenouiller humblement sur le pavé nu

de l’église. Après le chant du Te Deum, le prélat le

reconduisit avec les mêmes honneurs. Le gouverneur

reçut ensuite les hommages de toutes les autorités de la

colonie.

[Déjà (18-19 juin), quatre compagnies du régiment

de Carignan-Salières étaient venues au Canada. Elles

furent suivies, en août et en septembre, de seize autres,

sous les ordres du colonel Henry de Chapelas, sieur de

Salières ; son fils âgé de quinze ans l’accompagnait.

Les vingt-quatre compagnies comprenaient environ

treize cents hommes. Parmi eux se trouvaient plus

d’une vingtaine de protestants, dont le capitaine

Berthier, qui se convertirent au catholicisme, un mois à

peine après leur débarquement.] Courcelle, Talon, et un

grand nombre de familles d’artisans et d’engagés,

arrivèrent aussi cette même année à Québec (12

septembre). [Suivant le Journal des Jésuites, (1665) on

y comptait quatre-vingt-deux femmes et huit jeunes

filles, et cent trente hommes. Marie de l’Incarnation, de

son côté, parle de deux cents hommes de travail. (Lettre

du 28 juillet 1665).] Ils amenèrent des bœufs, des

moutons, des chèvres, et les premiers chevaux (sauf une

exception) qu’on eût encore vus dans le pays. Ce noble

animal excita l’admiration des indigènes, qui

s’étonnaient de le voir si souple et si docile à la volonté

de l’homme.

Dès que le vice-roi eut reçu les renforts, il songea à

réprimer les Iroquois. [Il dépêcha aux Trois-Rivières

quatre compagnies royales avec des sauvages et des

volontaires canadiens commandés par Jean-Baptiste Le

Gardeur de Repentigny]. Sa tâche était plus difficile

qu’il ne l’avait pensé. Il fit élever trois forts sur la

rivière Richelieu, où quelques ouvrages avaient déjà été

construits plusieurs années auparavant ; il plaça ces

forts, l’un à Sorel, [à l’embouchure du Richelieu,]

l’autre à Chambly, au pied des rapides, et le troisième

[appelé Sainte-Thérèse], à trois lieues plus haut. [La

direction des travaux avait été confiée aux capitaines

Pierre de Sorel, Jacques de Chambly et du colonel de

Salières]. Tracy nomma au commandement de ces forts

des officiers dont deux au moins, Sorel et Chambly ont

laissé leurs noms à ces lieux. Un autre poste fortifié fut

établi, l’année suivante, à Sainte-Anne, [dans l’île La

Motte, à l’entrée du lac Champlain.] Ces petits

ouvrages arrêtèrent d’abord les Iroquois, et cette année-

là les récoltes se firent assez tranquillement.

Pendant que Tracy prenait ainsi des mesures pour

mettre le pays à l’abri des incursions ennemies,

l’intendant Talon qui restait à Québec s’occupait de

l’administration intérieure : il examinait et appréciait

tout, en vue du rapport qu’il devait faire parvenir à

Colbert. Il avait reçu de lui, avant de quitter la France,

d’amples instructions (Mémoire du roi pour servir

d’instruction à Talon, 27 mars 1665). Louis XIV, disait-

il, l’avait choisi parce qu’il avait toutes les qualités

nécessaires pour prendre une connaissance parfaite de

l’état de la colonie, et pour réformer les abus dans

l’administration de la justice, de la police et des

finances. On se plaignait que les Jésuites avaient pris

une autorité qui dépassait les bornes de leur profession ;

que l’évêque étant leur créature, restait dans leur entière

dépendance ; qu’ils avaient jusque-là nommé les

gouverneurs pour le roi ou fait révoquer ceux qui

avaient été choisis sans leur participation. L’intendant

devait s’enquérir de toutes ces choses, sans néanmoins

découvrir ses intentions ; éviter les disputes avec eux,

en les ménageant, mais repousser toute entreprise de

leur part, contre l’autorité du roi ou contre ses intérêts ;

car il était absolument nécessaire de tenir dans une juste

balance l’autorité temporelle, qui réside en la personne

du roi et ses représentants et la spirituelle « qui réside

en la personne du dit sr. Évêque et des Jésuites », de

manière toutefois que celle-ci soit inférieure à l’autre.

[Il faut souligner que ces instructions, quoique portant

la signature du roi, seraient en réalité de Colbert. C’est

lui qui « soufflait au monarque les mots à dire ». En

fait, tous les discours et les lettres de Louis XIV sont

minutés de la propre main du ministre. (E. Lavisse,

Histoire de France, VII, 1ère partie, pp. 144-145).]

L’intendant était autorisé à nommer avec le

concours du vice-roi et du gouverneur de Courcelle un

nouveau conseil souverain, plus sage que l’ancien, ou à

modifier la composition de ce dernier. « Il importe que

l’intendant ait perpétuellement dans l’esprit que la

justice, devant faire la félicité des peuples, doit régner

sans distinction de personnes et qu’il prenne garde que

le Conseil la rende toujours avec intégrité, sans cabale

et sans frais ». Il était chargé aussi de s’entendre avec le

conseil et les principaux habitants du pays, pour faire

des règlements fixes touchant la gestion des deniers

publics, la culture des terres et l’établissement de

manufactures. Il devait s’appliquer à faire occuper les

terres de proche en proche afin que les habitants

pussent mieux se défendre contre les attaques des

sauvages ; en outre on ferait défricher et ensemencer

trente ou quarante terres par année, aux frais du roi,

pour de nouvelles familles. Enfin, les instructions de

l’intendant s’étendaient aux dîmes, qu’il fallait fixer le

plus bas possible. Elles étaient tout entières inspirées

par les sentiments les plus nobles et les plus généreux.

[« Le roi considérait tous ses sujets du Canada depuis le

premier jusqu’au dernier comme s’ils étaient presque

ses propres enfants, et désirant satisfaire à l’obligation

où il est de leur faire ressentir la douceur et la félicité de

son règne... le dit sieur Talon s’étudiera uniquement à

les soulager en toutes choses et à les exciter au travail et

au commerce. » En plus, que, « l’intendant devra

visiter » toutes les habitations les unes après les autres,

pour en reconnaître le véritable état... afin qu’en faisant

le devoir d’un bon père de famille, il puisse leur

faciliter les moyens de faire quelques profits et

d’entreprendre de labourer les terres incultes. » À la

vérité ces instructions quoique contresignées par

Hugues de Lionne, ministre des Affaires étrangères,

sont de Colbert.] Quel autre aspect aurait présenté le

Canada en 1759, si le même génie eût toujours inspiré

les conseils d’État et quel autre dénouement aurait eu la

guerre de Sept Ans pour la France !

Le marquis de Tracy avait reçu de son côté des

instructions fort détaillées. Louis XIV, qui achevait de

concentrer tout le pouvoir dans ses mains, y affirmait

que c’était à lui-même qu’il faudrait s’adresser

désormais pour rendre compte des affaires et pour

recevoir ses ordres ; « car ceux qui étaient dans des

postes de confiance devaient tenir pour maxime d’avoir

leur principale relation avec Sa Majesté, la

correspondance avec les personnes de son Conseil

n’étant qu’une suite et une dépendance de la première »

(Colbert à Tracy, 15 nov. 1664).

La mort de Mézy ayant mis fin aux accusations

portées contre lui, et débarrassé d’une question difficile

le nouveau gouvernement, celui-ci put s’occuper sans

délai de questions plus utiles au pays. Talon avait des

vues élevées et un caractère indépendant. Au début de

l’automne (1665), il transmit à Colbert un volumineux

rapport sur tous les sujets qu’il était chargé d’examiner.

Il déclare en parlant des Pères Jésuites, que si, par le

passé, ils avaient balancé l’autorité temporelle par la

spirituelle, ils avaient bien réformé leur conduite depuis

peu. Pour ce qui était du pays lui-même, on ne pouvait

faire un tableau trop favorable de ses rivières, de sa

salubrité et de sa fertilité. [« Si Sa Majesté, ajoutait-il, a

regardé ce pays comme un beau plan dans lequel on

peut former un grand royaume... je ne puis me

persuader qu’elle réussisse, laissant en d’autres mains

que les siennes la seigneurie, la propriété des terres, la

nomination aux cures et adjoints, même le commerce

qui fait l’âme de l’établissement qu’elle prétend. Depuis

que les agents de la Compagnie (des Indes occidentales)

ont fait entendre qu’elle ne souffrirait aucune liberté de

commerce, non seulement aux Français qui avaient

coutume de passer en ce pays pour le transport des

marchandises de France, mais même aux propres

habitants du Canada, jusqu’à leur disputer le droit de

faire venir des denrées du royaume, tant pour leur

subsistance que pour la traite avec les sauvages, tout le

monde a été révolté. Je reconnais très bien que la

Compagnie continuant de pousser son établissement

profitera sans doute beaucoup en dégraissant le pays, et

non seulement elle lui ôtera les moyens de se soutenir,

mais encore elle fera un obstacle essentiel à son

établissement, et dans dix ans il sera moins peuplé qu’il

ne l’est aujourd’hui. » (Mémoire de Talon à Colbert, 4

octobre 1665)]. On doit noter que le Conseil souverain,

dans une lettre qu’il adressait également au ministre de

Louis XIV, (30 octobre 1668), marque le même

sentiment contre le régime des Sociétés privilégiées. En

effet, une pareille politique eût enrichi la Compagnie

des Indes occidentales, mais à coup sûr ruiné les colons.

[Colbert cependant ne laissait pas de défendre cette

Compagnie : l’état languissant du Canada, à ses yeux,

provenait de la faiblesse de l’ancienne Compagnie de la

Nouvelle-France et de l’abandon de ses droits à la

compagnie des Habitants ; il faisait valoir, par contre, la

puissance de sa nouvelle Compagnie. (Lettre à Talon, 5

avril 1666)].

Des représentations si sages furent en partie

écoutées. Au mois d’avril suivant (1666) le Conseil du

roi accorda à la colonie la liberté du commerce avec les

sauvages et avec la France. Il ne laissa à la Compagnie

que le droit du quart sur les castors, du dixième sur les

orignaux, et la traite de Tadoussac, en l’obligeant même

à payer, pour cette réserve, les charges ordinaires du

pays ; elles montaient à 48 950 livres, monnaie du

temps.

Cette réforme commerciale était urgente. Tout était

tombé dans une langueur mortelle. Le Conseil

souverain avait été obligé de multiplier les ordonnances

pour satisfaire le peuple ; et, d’une ordonnance à

l’autre, le commerce se trouva de plus en plus resserré.

Ainsi le Conseil voulut limiter par un tarif le prix des

marchandises dont la Compagnie avait le monopole (30

juin 1689), et qui étaient devenues d’une cherté

excessive : elles disparurent aussitôt du marché. Cet

état de choses, qui ne pouvait durer sans faire péricliter

la colonie, cessa dès que le commerce fut redevenu

libre, tant il est vrai de dire qu’il ne peut y avoir de

commerce que là où il y a assez de liberté pour une sage

concurrence.

Sur la fin de l’année 1665, trois des cinq cantons de

la confédération iroquoise, [les Onnontagués, les

Goyogouins et les Tsonnontouans,] envoyèrent une

ambassade de paix à Québec. Le chef onnontagué,

Garakontié, en faisait partie ; c’était, comme on le sait

déjà (livre III, chap. 1) un ami de l’alliance française.

Tracy lui fit beaucoup d’amitiés ; un traité fut conclu

(13 décembre 1665) et les députés retournèrent dans

leur pays chargés de présents. [C’était, il convient de le

dire, le premier traité formel signé entre les Français et

les nations iroquoises]. Les Agniers et les Onneyouts,

qui étaient restés chez eux allaient avoir maintenant à

combattre toutes les forces des Français. En effet deux

corps de troupes, [cinq cents hommes au total],

commandés l’un par le gouverneur Courcelle en

personne et l’autre par le capitaine Sorel, se mirent en

route au milieu de l’hiver pour porter la guerre jusque

dans leurs foyers (9 janvier 1666). [Ils marchèrent plus

de quatre cents milles, avec des raquettes aux pieds], à

travers les forêts et les neiges, sur les rivières et les lacs

glacés ; le gouverneur lui-même à la tête des troupes

portait ses vivres et ses armes comme le dernier soldat.

La milice canadienne, qui s’est distinguée si souvent

depuis par sa bravoure, son endurance et surtout par la

hardiesse de ses entreprises lointaines, commence à

paraître ici sur la scène. Elle était, dans cette campagne,

[sous les ordres de Jean-Baptiste Le Gardeur de

Repentigny. Les autres officiers s’appelaient : Charles

Le Moyne, Le Neuf de La Vallières, Nicolas Juchereau

de Saint-Denis, Paul-Louis Chartier de Lotbinière,

Joseph Giffard et Bécancour]. À la nouvelle de leur

approche, les Onneyouts effrayés s’empressèrent

d’envoyer des ambassadeurs à Tracy ; les Agniers les

avaient chargés de pleins pouvoirs. C’était bien ce que

le lieutenant général désirait, et l’intérêt des Français

exigeait le maintien de bonnes relations avec toutes les

nations indigènes. Ainsi des traités furent conclus (25

mai – 7 juillet 1666). Cependant les Agniers ne

cessaient leurs courses ; une de leurs bandes venait

encore de massacrer, aux environs du fort Sainte-Anne,

trois jeunes officiers parmi lesquels se trouvait un

neveu de Tracy (Journal des Jésuites, p. 346). Malgré

ces hostilités, la négociation eût probablement réussi,

sans la cruelle insolence d’un chef agnier, lequel s’était

joint à la députation et qui, étant à table chez le

lieutenant général, lui dit, en levant le bras, que c’était

ce bras qui avait cassé la tête à son neveu. Tracy, outré

de colère, répondit au chef sauvage qu’il ne tuerait plus

personne, et à l’instant même il le fit entraîner hors de

la salle et étrangler par la main du bourreau. Cette

action ne pouvait être justifiée que par la nécessité où

l’on était d’inspirer de la crainte à ces barbares ; elle eut

un bon effet par la suite ; mais elle ôta, pour le moment,

tout espoir de faire la paix avec leurs cantons.

Cela se passait pendant que Courcelle, ignorant la

présence des ambassadeurs à Québec, s’acheminait vers

les bourgades ennemies. [Faute de guides, l’expédition

s’égara maintes fois. Au bout de quarante jours (20

février), on arriva enfin, non chez les Iroquois, mais

près de Corlar (Schenectady), dans la Nouvelle-

Hollande]. Les Agniers, d’ailleurs, comptant déjà la

paix pour faite, étaient allés assaillir d’autres nations.

Comme la saison devenait mauvaise et inquiétante,

[l’on dut rebrousser chemin. Courcelle revint à Québec

(16 mars), ayant perdu soixante hommes, tous morts de

faim. (Journal des Jésuites, pp. 340-342)]. Cette

brusque entreprise néanmoins avait étonné les Iroquois,

et la campagne de l’automne suivant acheva de les

remplir d’une terreur salutaire.

Le marquis de Tracy, quoique âgé de soixante-deux

ans, voulut commander lui-même le gros de

l’expédition (14 septembre 1666). Son armée se

composait de six cents soldats du régiment de Carignan,

de presque tous les habitants capables de porter les

armes, puisqu’on y comptait six cents Canadiens, et

d’une centaine de Hurons et Algonquins. [Courcelle, de

son côté, était déjà parti avec quatre cents hommes].

Parvenue au delà du lac Saint-Sacrement (lac George),

l’armée de Tracy fut tellement retardée dans sa marche

par le passage des rivières et par les embarras des

forêts, qu’elle épuisa toutes ses provisions avant

d’atteindre l’ennemi, et que, sans un bois de

châtaigniers chargés de fruits qu’elle rencontra, elle

allait être réduite à se disperser pour chercher de quoi

vivre. Les Agniers n’osèrent pas attendre les Français,

qui traversèrent leurs villages au son du tambour,

enseignes déployées. À la dernière bourgade, les

sauvages, parurent un moment vouloir le combat ; mais,

lorsque les tambours battirent, ils prirent la fuite. Il y

avait dans tous ces villages des vivres en très grande

abondance, surtout du maïs. On prit ce qu’on put

emporter, et le reste fut détruit avec toutes les cabanes,

qui furent livrées aux flammes. [Tracy avait auparavant

pris possession du pays des Agniers au nom du roi. Sur

quoi il retourna à Québec. (Procès-verbal de la prise de

possession... 17 octobre 1666). Pour servir d’exemple,

il fit pendre un des captifs iroquois]. Ces pertes

abattirent l’orgueil des Iroquois, accoutumés depuis

longtemps à faire trembler leurs ennemis.

La France venait de rompre avec les Anglais (26

janvier 1666). [Le gouverneur de New-York, Nicolls,

voulut aussitôt engager les gouverneurs de la Nouvelle-

Angleterre à faire la conquête du Canada, mais sans

succès. Il ne s’employa pas moins à piller les navires

hollandais et français]. La Hollande ayant réclamé

l’assistance de la France contre l’Angleterre, en vertu

d’un traité d’alliance défensive qui existait entre les

deux pays, (1662), Louis XIV essaya inutilement

d’interposer sa médiation. [« Mais comme Charles II lui

laissait carte blanche aux Pays-Bas espagnols, il se

trouvait pris entre ses engagements et ses intérêts. La

meilleure façon pour lui de sortir de cette situation, « la

plus extraordinaire et la plus embarrassante du

monde », était de moyenner un bon accord entre ses

deux alliés ou amis. Il ne réussit pas à empêcher la

guerre entre eux, mais parvint à rester neutre. » (A. de

Saint-Léger).] Un mois auparavant le roi avait écrit, au

marquis de Tracy : « Mon intention est que vous vous

mainteniez en neutralité avec les Anglais en cas que

vous le puissiez, sinon que vous vous prépariez à vous

bien défendre. » (Documents de Paris, coll. Ferland,

Québec, 1ère série). La neutralité se maintint selon le

désir du roi : cette guerre fut à peine sentie en Canada.

L’année suivante (31 juillet 1667), les Anglais signèrent

le traité de Bréda ; ils rendirent alors l’Acadie.

Tracy repassa en France (28 août 1667), après avoir

mis la Compagnie des Indes occidentales en possession

des droits que l’arrêt du Conseil d’État pour la liberté

du commerce lui avait réservés. (Requête de Le Barroys

à Tracy... 15 juillet 1665, 15 sept. 1666).

L’administration de cet actif vieillard, secondé par

Talon, s’était distinguée par deux événements qui

eurent des conséquences heureuses pour le Canada :

l’abolition du monopole de la Compagnie et la

conclusion de la paix avec la confédération iroquoise.

Cette paix dura dix-huit ans, c’est-à-dire jusqu’en

1684 ; elle permit de réaliser les plus brillantes

découvertes dans l’intérieur de l’Amérique.

Il avait été souvent question à la cour de franciser

les sauvages. [Ce fut là, on l’a vu, le rêve de

Champlain ; aussi bien les Ursulines de Québec, au

témoignage de la mère Marie de l’Incarnation, s’y

appliquèrent constamment]. Talon, suivant les

instructions du roi et de Colbert, engagea les

missionnaires à entreprendre cette œuvre difficile en

enseignant le français aux enfants, et en les

accoutumant à vivre à la manière européenne.

(Mémoire du roi, 1663 ; Colbert à Talon, 5 avril 1666).

Mais toutes les tentatives échouèrent ; et sur des

représentations de Tracy, dont Colbert reconnut la

sagesse, on abandonna un projet qui ne présentait que

des dangers. Car la barbarie est aussi tenace dans ses

usages que la civilisation. Louis XIV et son ministre

n’en poursuivirent pas moins une politique dont

dépendait, à leurs yeux, le maintien de la puissance

française en Amérique. [À cette fin, le roi avait créé un

fonds spécial de 3000 livres pour servir de dotation aux

filles indigènes].

Malgré la réorganisation du Conseil souverain, où

furent réinstallés les anciens membres suspendus par

Mézy ; malgré le rétablissement de Bourdon et Peuvret

de Mesnu, l’un dans sa charge de procureur général, et

l’autre dans celle de greffier, Colbert cherchait à

restreindre l’influence du clergé dans les affaires

temporelles, et à suivre les avis qu’il recevait des

Canadiens, lorsque ces avis lui paraissaient dictés par la

raison et la prudence. Pour se conformer à ses

instructions, Talon entoura le clergé de respect et traça

les bornes que les ecclésiastiques ne devaient point

dépasser.

La paix rétablie, au dedans et au dehors, permit à

l’intendant de travailler avec ardeur au progrès de la

colonie. Il écrivit à Colbert que sa population, bien

qu’elle fût sortie de différentes provinces de France, lui

avait paru assez unie. Il demanda des lettres de noblesse

pour MM. Jean Godefroy, Simon Denys, Charles

Le Moyne, Mathieu Amyot, et Louis Couillard, cinq

des habitants les plus considérables du pays. Mais il

exigea trop des ministres en demandant avec instance

plus de colons. Colbert répondit qu’il ne serait pas

prudent de dépeupler la France pour peupler le Canada ;

que l’émigration devait être graduelle, et qu’il ne fallait

pas y faire passer plus d’hommes que le terrain défriché

n’en pouvait nourrir. (Colbert à Talon, 5 avril 1666).

Talon sans se décourager, ne cessait point de vanter les

avantages qu’on retirerait du pays, si on savait

l’administrer. Il pensait que le Canada pourrait

contribuer par ses productions à la subsistance des

Antilles, et leur procurer un secours assuré si celui de

France venait à leur manquer ; qu’il pourrait leur

fournir, ainsi qu’à la France elle-même, du goudron, de

la résine, de la farine, du poisson, des bois, des huiles,

etc. Il fallait se faire céder Manhatte (Nouvelle-York)

pour avoir deux débouchés à la mer.

« À mesure que la colonie du Canada recevra des

accroissements, elle pourra par ses peuples,

naturellement guerriers et disposés à toute sorte de

fatigues, soutenir la partie de l’Amérique méridionale,

si l’ancienne France ne pouvait lui porter ses secours ;

d’autant plus aisément qu’elle aura de soi des

vaisseaux... Si elle s’amplifie ou d’elle-même, et par ses

productions, elle donnera la subsistance nécessaire à ses

colons, et en ce cas elle ne sera pas à charge à

l’ancienne France ou elle empruntera de la dite France

ce qui pourra lui manquer ». Et l’intendant poursuit :

« Si ces denrées consistant en pelleteries tournent au

bénéfice des sujets de Sa Majesté lesquelles, si la

Nouvelle-France n’était soutenue, tomberaient entre les

mains des Anglais, des Hollandais ou des Suédois. Et

cet avantage n’est pas si peu considérable que la

Compagnie ne doive convenir que cette année, il passe

de la Nouvelle à l’ancienne France pour près de

550 000 francs de pelleteries » ; enfin concluait-il sur ce

point : « Par toutes ces raisons, comme par celles qui

sont connues, ou qui sont cachées, que le temps fera

découvrir, on doit connaître que le Canada est d’une

utilité sensible ». (Mémoire sur l’état présent du

Canada, 1667).

L’intendant porta aussi son attention sur nos

richesses minérales. En faisant route vers le Canada, il

s’était fait débarquer à Gaspé, où il pensait trouver du

minerai d’argent. [On découvrit effectivement du cuivre

dans la région du lac Supérieur, et en outre, du charbon

de terre au Cap-Breton. (Lettre de Talon déjà citée).]

L’année suivante, en 1666, il avait envoyé La Tesserie

à la baie Saint-Paul, au-dessous de Québec, pour y faire

des recherches géologiques. Cet ingénieur lui rapporta

qu’il avait trouvé en cet endroit une mine de fer très

abondante, et qu’il espérait y trouver aussi du cuivre et

peut-être de l’argent. Lorsque Talon repassa en France,

deux ans après, il engagea Colbert à faire continuer les

explorations. Le ministre fit partir de La Potardière qui,

après avoir visité deux mines découvertes depuis peu à

quelques milles des Trois-Rivières, sur le Saint-

Maurice, déclara qu’il n’était pas possible de se

procurer de meilleur fer, et en plus grande quantité

(1670). Ce fer est, en effet, supérieur à celui de Suède.

[Au vrai l’exploitation de ces mines ne devait

commencer qu’au siècle suivant, sous l’intendance de

Hocquart.]

Talon fonda ou encouragea une foule d’industries.

[On vit s’ouvrir des manufactures de souliers et de

chapeaux, des fabriques de savon, de potasse et de

goudron. Il y eut des confections de droguets, de serges

et de draps canadiens. (Mémoire du 2 novembre 1671).]

L’intendant fit couper des bois de toute sorte, entre

autres des mâtures qu’il expédia à La Rochelle pour la

marine royale. [Il s’occupa également de la construction

de navires. Dans le but d’activer cette industrie, Louis

XIV accorda une subvention de 40 000 livres et une

prime de 4 francs par tonneau. (Talon à Colbert, 11

nov. 1666, 27 oct. 1667, et addition au Mémoire du 10

nov. 1670)]. Il fit faire de nombreux essais de cultures ;

établit de nouvelles branches de commerce ; noua des

correspondances avec la France, l’île de Madère et

plusieurs autres contrées ; commença des pêcheries

dans le Saint-Laurent et les rivières affluentes. Il

favorisa surtout la pêche du loup marin, qui produisit

bientôt assez d’huile pour la consommation intérieure,

et pour l’exportation non seulement en France, mais

dans les Antilles, colonies avec lesquelles il voulait

établir des relations suivies, et où il fit envoyer aussi de

la morue verte et sèche, du saumon salé, de l’anguille,

des pois, du merrain et des planches. Comme les pêches

sédentaires pouvaient devenir une des principales

branches du commerce canadien, il projeta la création

d’une compagnie assez puissante pour les exploiter en

grand. Il ne doutait point qu’elle ne réalisât en peu de

temps de gros bénéfices. Il y avait encore la pêche du

marsouin blanc, exigeant peu de dépenses, et pouvant

donner des huiles excellentes pour les manufactures.

(Mém. du 27 octobre 1667. Relations des Jésuites,

1667).

On cultivait déjà les grains. Talon aida les colons à

la culture du lin et du chanvre, afin de fournir aux

besoins du pays et aux demandes de son commerce

extérieur. Une tannerie et une brasserie, les premières

qui aient existé en Canada, furent installées près de

Québec et eurent un plein succès. Enfin, sous sa main

créatrice, bientôt tout changea d’aspect. Il entrait dans

le détail des moindres choses, invitait les habitants à

venir chez lui, ou allait les visiter dans leurs foyers ; il

éclairait leur industrie et stimulait leurs entreprises. En

1668, onze navires mouillèrent dans la rade de Québec,

chargés de toutes sortes de marchandises. Tant de

beaux résultats étaient dus à l’impulsion vigoureuse que

Talon avait donnée aux affaires de la colonie et à la

plus grande liberté qui venait d’être accordée au

commerce.

[Un bon nombre d’officiers et de soldats s’étaient

déjà fixés au Canada pour la protection des

établissements]. Comme l’immigration augmentait peu,

le roi promit de donner leur congé à ceux qui

voudraient faire une habitation. [Aussi, en 1668, quand

le colonel de Salières ramena ses troupes en France,

quatre de ces compagnies décidèrent de demeurer. Il y

eut tout de suite plus de quatre cents colons. Les uns

reçurent des terres aux environs de Québec ou de

Montréal ; d’autres furent placés en Acadie.] On leur

distribua des vivres avec des secours d’argent. En 1670,

il revint six compagnies de Carignan-Salières qui

étaient repassées en Europe : [elles apportaient un

contingent de trois cent cinquante hommes.

(Ordonnance du 29 mars 1669). Les officiers de ce

régiment, gentilshommes pour la plupart, se

nommaient : René Gaultier de Varennes, Pierre de

Saint-Paul, sieur de la Motte-Lussière, Pierre de Sorel,

Hubert d’Andigny de Grandfontaine, Jacques de

Chambly, Olivier Morel, sieur de La Durantaye,

François Jarret de Verchères, Pierre de Saint-Ours,

Thomas-Xavier Tarieu, sieur de Lanaudière et de la

Pérade, Antoine Pécaudy de Contrecœur, Vincent

d’Abbadie, sieur de Saint-Castin, Séraphin Morgane,

sieur de la Valtrie, Jacques Baby, Pierre Bécard de

Grandville, Pollet de la Combe Pocatière, Alexandre

Berthier, Michel Dugué, sieur de Boisbriant, Pierre de

Joybert, sieur de Marson, Philippe Gauthier, sieur de

Comporté, Paul Dupuis, Laurent Bory ou Bornay, sieur

de Grandmaison, Randin, André Jarret de Beauregard,

Paul de Morel, Pierre Mouet de Moras]. Tous obtinrent

des seigneuries, dans lesquelles s’établirent plusieurs de

leurs soldats. L’estime née sur les champs de bataille

s’éteint difficilement. Ces vieux soldats de Turenne, qui

avaient couru les hasards et les périls de la guerre

ensemble, voulurent encore partager la même destinée

dans une nouvelle carrière et dans une nouvelle patrie.

Vers la fin de 1668, Talon retourna en France. L’état

de sa santé, des affaires de famille, peut-être des

difficultés avec le gouverneur, provenant moins de la

diversité de vues que de la différence de caractère,

l’avaient engagé à se démettre de ses fonctions. Sa

situation vis-à-vis du clergé avait aussi contribué à le

décider à cette démarche. Courcelle qui eut l’honneur

de gouverner le Canada pendant l’une des périodes les

plus fructueuses de son histoire, était doué de grands

talents administratifs ; mais, nous dit le Père

Charlevoix, il manquait quelquefois d’activité.

L’intendant, au contraire, concevait et exécutait

rapidement, ce qui lui faisait décider bien des choses

sans en communiquer avec le gouverneur, pour éviter

un retardement préjudiciable au service public. Cela

déplaisait à Courcelle, qui n’approuvait pas non plus

tous les ménagements que Talon avait à l’égard du

clergé contre lequel le gouverneur s’était laissé

prévenir, quoiqu’au fond ces deux hommes fussent d’un

même sentiment. C’est pourquoi le ministre mandait à

l’intendant de dire à Courcelle de se conduire avec

douceur envers tout le monde, de ne point blâmer

publiquement la conduite de l’évêque et des Jésuites,

mais de lui envoyer plutôt des mémoires afin qu’il pût

conférer à ce sujet avec leurs supérieurs. (Colbert à

Talon, 20 février 1668. Colbert à Courcelle, 15 mai

1669).

Claude de Bouteroue vint remplacer Talon (1668).

De Ressan, ancien secrétaire de Tracy, aurait voulu

avoir la charge ; mais l’animosité qu’il avait montrée

contre l’évêque et les Jésuites, empêcha le roi de la lui

donner. « Il faut, disait le ministre, que le gouverneur et

l’intendant adoucissent les esprits au lieu de les aigrir,

maximes qui sont contraires à celle de M. de Ressan. »

Bouteroue était un homme savant, poli, gracieux ;

mais qui aurait trouvé difficile de surpasser, voire

même d’égaler son prédécesseur. Il était

particulièrement chargé par Colbert de modérer avec

sagesse la sévérité de l’autorité religieuse et de

maintenir la bonne intelligence entre tous les

ecclésiastiques. (Instruction à Bouteroue, 5 avril 1668).

On peut supposer que ces recommandations avaient été

inspirées par le mémoire que Talon avait adressé,

l’année précédente (27 octobre), à la cour. Le roi eût

désiré conserver Talon encore deux ou trois ans en

Canada. Il pensait que sous son impulsion la population

se fût doublée et même triplée.

En 1670, on s’aperçut que les Cinq-Nations

iroquoises cherchaient à engager les Outaouas à leur

apporter leurs pelleteries, dans l’intention de les

revendre elles-mêmes aux Anglais, qui occupaient la

Nouvelle-Hollande depuis six ans. Cette province avait

été explorée, en 1609, par Henrik Hudson, pour les

Hollandais : il visita la rivière qui porte son nom, et sur

les bords de laquelle sont aujourd’hui Albany (d’abord

fort Orange) et New-York (qui s’appela Nouvelle-

Amsterdam ou Manhatte) devenue la plus grande ville

de l’Amérique, et l’une des plus commerçantes de

l’univers. La Hollande y envoya ses premiers colons en

1623. Quelques années après (1638), les Suédois

s’établissaient dans une contrée plus au sud,

aujourd’hui la Pennsylvanie et le Delaware. Ces deux

nations restèrent en paix avec les Anglais jusque vers

1654. Leurs établissements commençant alors à se

toucher, les difficultés ne tardèrent pas à naître. Les

Anglais, qui convoitaient depuis longtemps la

Nouvelle-Hollande, trouvèrent un prétexte, en 1664,

pour y envoyer des commissaires et des troupes, et ils

s’emparèrent de la province sans coup férir ; car les

colons hollandais tirèrent à peine l’épée pour se

défendre. Plus amoureux de leur bien-être que sensibles

à l’honneur national ils acceptèrent volontiers un état de

choses qui leur permettait du moins de commercer en

paix (8 septembre). L’Angleterre acquit donc à peu de

frais une belle province qu’elle appela New-York ; elle

céda en échange à la Hollande la plantation de Surinam,

dans la Guyane. C’est ainsi que l’Angleterre devint

notre voisine dans la vallée du Saint-Laurent.

Courcelle, qui surveillait la conduite des sauvages

d’un œil attentif, vit promptement le danger où le jetait

la démarche des Iroquois. En effet s’il laissait les tribus

des lacs et des rivières qui s’y déchargent porter leurs

pelleteries ailleurs, le commerce du Canada, dont la

traite formait la principale branche, serait presque

anéanti. Ce qui était plus grave encore, l’alliance de ces

peuples serait sérieusement compromise, sinon

entièrement perdue. Il ne balança pas un instant à partir

pour les Cantons ; afin de démontrer qu’on pouvait s’y

rendre par eau, et que les obstacles de la navigation

n’étaient insurmontables ni pour le commerce ni pour la

guerre, il remonta, avec cinquante-six hommes, tous les

rapides, depuis Montréal jusqu’au lac Ontario. Son

voyage eut un plein succès (3-17 juin 1671). [Il inspira

la crainte aux Cantons et les détourna de leur entreprise.

(Récit de ce qui s’est passé au voyage de M. de

Courcelle au lac Ontario)]. Mais les fatigues que

Courcelle y endura altérèrent tellement sa santé qu’il fut

obligé de « demander son rappel, afin que, disait-il, s’il

avait le bonheur de recouvrer ses forces, il pût aller se

faire tuer pour le service du roi, comme avaient déjà fait

tous ses frères ». Il ne repassa en France, cependant,

qu’en 1672.

Le séjour de Talon à Paris ne fut pas inutile au

Canada. S’il n’en était plus l’intendant, du moins il y

avait des intérêts de commerce considérables, et son

influence à la Cour n’était pas diminuée. Il continua de

s’occuper activement des affaires de la colonie, surtout

des moyens de presser l’émigration, qui marchait

beaucoup trop lentement à son gré. [Ainsi un contingent

de 529 personnes seulement était arrivé à Québec en

1665. Cependant le recensement officiel atteste une

augmentation constante quoique assez mince dans le

nombre des habitants de la colonie. La population, qui

était de 3418 en 1666, s’élevait l’année suivante à 4312

et passait à 5870 en 1668, sans compter les 422

officiers et soldats du régiment de Carignan. Pour sa

part, le gouverneur Frontenac estime la population

canadienne à 6705 âmes en 1673 et à 7832 en 1675.

(Observations faites par Talon, 13 novembre 1669. État

abrégé du contenu au rôle des familles de la colonie,

1666. Mémoire de Frontenac, 13 novembre 1673. Le

roi à Frontenac, 16 avril 1676.).]





Louis XIV autorisa Talon à envoyer au Canada cinq

cents familles. Les Récollets obtinrent alors la

permission d’y retourner et de se faire remettre en

possession des biens qu’ils y possédaient au moment de

leur expulsion. (Le roi au P. Allart, 15 mai 1669). [En

1692, un édit royal assura leur rétablissement dans ce

pays ainsi qu’à Terre-Neuve.] Aussi bien Talon dont

réellement on ne pouvait se passer, se décida à

reprendre sa charge d’intendant. Colbert, en annonçant

cette nouvelle au gouverneur, disait qu’avec le temps il

finirait par reconnaître en lui des qualités qu’il n’avait

pas soupçonnées la première fois.

Talon repartit pour le Canada, en 1669, avec un

armement de 200 000 livres. Il fut suivi par [trois cent

cinquante émigrants,], qui atteignirent heureusement

leur destination tandis que lui-même, après une

traversée orageuse de trois mois, faisait naufrage sur les

côtes du Portugal, et se voyait forcé d’attendre à l’année

suivante pour reprendre son voyage. [Il parvint à

Québec le 18 août 1670 ; il était accompagné de

quelques Récollets et de son neveu, François Ferrat,

nommé gouverneur de Montréal. Il faut signaler au

surplus l’arrivée de cinq cents nouveaux colons (1670-

1671) et de soixante jeunes filles (1673) qui s’établirent

définitivement dans la Nouvelle-France (Talon à

Colbert, 10 nov. 1670. Lettre de Marie de l’Incarnation,

27 août 1670. Colbert à Frontenac, 13 juil. 1673).]

Jusque-là on avait été très scrupuleux sur le choix

des émigrants destinés pour le Canada, que l’on

regardait plutôt comme une mission que comme une

colonie de peuplement. Comme preuve de ce que nous

avançons, une fille de mauvaise vie étant venue au

Canada en 1658, elle fut aussitôt forcée de retourner en

France. (Lettre de d’Argenson, 14 octobre 1658). [« Il

n’est pas vrai, écrivait peu après (1663) le gouverneur

des Trois-Rivières Pierre Boucher, qu’il vienne ici de

ces sortes de filles. Ceux qui parlent ainsi ont pris les

îles de Saint-Christophe et la Martinique pour la

Nouvelle-France... car avant que de les (filles)

embarquer, il faut qu’il y ait quelqu’un de leurs parents

ou amis qui assurent qu’elles ont toujours été sages. »

Ainsi les registres de Notre-Dame de Québec,

compulsés par l’abbé Ferland, confirment ce

témoignage de façon probante : sur un total de six cent

soixante-quatorze enfants baptisés dans l’église de cette

ville, de 1621 à 1661, et parmi ceux qui reçurent

également le baptême de 1661 à 1690, on compte

seulement deux naissances illégitimes. Aussi bien

Colbert, soucieux de préserver des contacts malsains la

population grandissante, avait-il interdit le passage en

Nouvelle-France de toute personne qui ne serait point

muni d’un certificat de bonne conduite. Cette attestation

était le plus souvent donnée par les curés de chaque

paroisse d’où venaient les futurs colons. (Colbert à

Talon, 11 février 1671). Cependant, encore qu’il se

glisse parfois « beaucoup de canaille » au dire de la

Mère Marie de l’Incarnation, l’assertion du baron de La

Hontan quant aux filles de joie qui seraient venues avec

le régiment de Carignan n’en demeure pas moins une

sotte calomnie. (Lettre d’octobre 1669. – Nouveau

voyage, de La Hontan, deuxième lettre).]

Ce système qui privait le Canada de beaucoup

d’habitants était, croyons-nous, erroné. L’expérience a

démontré que les mœurs des émigrés s’épurent à

mesure qu’ils acquièrent de l’aisance et que la pauvreté

excessive corrompt les hommes comme le grand luxe.

On jugea donc à propos de se départir d’une sévérité

dont les avantages étaient temporaires, les mauvais

effets, permanents et irréparables. On put dès lors

trouver des colons en plus grand nombre ; mais Colbert,

qui craignait toujours de dépeupler la France, fit savoir

bientôt que la marche devait être moins rapide. Ce

ministre recommandait en même temps au chef de la

colonie « de porter les peuples à la culture des terres, et

encore plus au commerce de mer ainsi qu’aux pêcheries

et aux manufactures ; le roi voulant, disait-il, que vous

vous serviez de tous les moyens qui sont en votre

pouvoir et de toute votre industrie, pour porter les

habitants à continuer à bâtir des vaisseaux, et à

transporter eux-mêmes leurs marchandises dans les îles

françaises de l’Amérique ». (Colbert à Courcelle, 11

mars 1671. Colbert à Talon, 11 février 1672).

Vers ce temps-là la paix avec les Iroquois fut mise

en danger par quelques pillards français, qui

assassinèrent, les uns, six Onneyouts, les autres, un chef

tsonnontouan, pour avoir leurs pelleteries (1668-1669).

À la première nouvelle de ces meurtres, les Iroquois

entrèrent en fureur et menacèrent d’en tirer une

vengeance éclatante. Il n’y avait pas un moment à

perdre. Courcelle partit aussitôt pour Montréal, où se

trouvaient heureusement des hommes de ces tribus et

quelques-uns des assassins. Il assembla les Iroquois et

leur démontra la nécessité de rester unis avec les

Français ; puis en leur présence, il fit fusiller trois des

meurtriers, assurant que tous les complices du crime

subiraient le même sort. Il donna ensuite des présents

aux sauvages, pour les dédommager des pelleteries

volées, et les envoya chez eux satisfaits d’une si

prompte justice.

Le gouverneur eut encore d’autres affaires à régler

avec ses alliés. Sa politique invariable était de les

maintenir en paix ensemble. Il obligea les Cinq-Cantons

et les Outaouas, qui faisaient des courses les uns contre

les autres, à poser les armes. Il pacifia les

Tsonnontouans et les Poutewatomis, en 1671, malgré

leurs menaces et leurs murmures. Il fut ainsi

continuellement occupé, jusqu’à la fin de son

administration, à accorder les nations sauvages ; grâce à

son adresse, il parvenait le plus souvent à terminer leurs

démêlés. Des Iroquois chrétiens lui demandèrent la

permission de s’établir parmi les Français. Courcelle

donna son consentement, persuadé qu’ils formeraient

plus tard une barrière contre les irruptions de leurs

anciennes tribus. Ils furent placés d’abord à la Prairie de

la Madeleine au sud du fleuve, presque vis-à-vis de

Montréal, et ensuite [sur les terres de Caughnawaga

situé en face de la ville actuelle de Lachine]. Le

moment était très propice pour établir cette influence

salutaire sur les indigènes. Un fléau les décimait alors,

qui les disposait à la soumission : La terrible année de

1670 fut une époque de deuil et de désolation pour eux.

La petite vérole enleva des tribus entières et dépeupla

presque complètement le nord du Canada. Les

Attikamègues disparurent comme nation. En outre,

Tadoussac où l’on voyait jusqu’à douze cents sauvages

se livrer à la traite, fut depuis ce moment aussi

abandonné. Quelques années plus tard, cette maladie si

funeste fit un vaste tombeau de la bourgade de Sillery

(Relations des Jésuites, 1670). Quinze cents indigènes

furent atteints et pas un seul ne guérit, suivant le P.

Charlevoix.

Dès sa première intendance, Talon avait [engagé le

roi à pousser les conquêtes au sud jusqu’à la Floride, y

compris les nouvelles Suède, Hollande et Angleterre, et

même jusqu’au Mexique. De retour à Québec, il projeta

de] faire passer les contrées de l’Ouest, dont on ignorait

l’étendue, sous la suprématie de la France, afin de

porter son influence aux dernières limites du continent.

Il y avait de la grandeur et de la politique dans cette

idée, qui témoigne du génie de son auteur. Louis XIV,

qui aimait les grandes choses, l’avait accueillie avec

faveur pendant le séjour que Talon avait fait à Paris ; à

la prière de l’intendant, il promit une récompense à

celui qui parviendrait à la mer Pacifique. [À cette fin,

Colbert envoya au gouverneur douze médailles portant

l’effigie du monarque. (Talon au roi, 2 novembre 1671,

Colbert à Talon, 4 juin 1672)]. Sûr de l’appui du roi,

Talon, revenu à Québec, s’occupa du moyen d’exécuter

son dessein.

[Déjà, en 1669, Cavelier de La Salle et deux

Sulpiciens, les abbés Dollier de Casson et Bréhant de

Galinée, étaient partis vers l’ouest, le premier pour

découvrir un passage à la mer du Sud, ceux-ci pour

évangéliser des peuplades nouvelles. L’expédition,

composée de vingt-deux Français et de guides indiens

quitta Montréal le 6 juillet 1669. La Salle tombé malade

allait prendre une autre direction. Cependant les

Sulpiciens se rendirent jusqu’au nord du lac Érié

(aujourd’hui Port Dover), où ils hivernèrent après avoir

pris possession du pays au nom de la France. De là, ils

gagnèrent le Sault Sainte-Marie puis s’en revinrent à

Montréal (18 juin 1670). Au même temps (1669), Louis

Jolliet, et Jean Péré entreprenaient un voyage à la

recherche de mines de cuivre vers les rives du lac

Supérieur. Le Père jésuite Claude Allouez en était

revenu et avait rapporté quelques morceaux de ce métal

(1667). Au reste, Talon l’initiateur du projet, donnait

des gratifications de mille et de quatre cents livres aux

deux explorateurs. C’est alors qu’ils rencontrèrent, au

fond du lac Ontario, sur l’emplacement actuel de la

ville de Hamilton, La Salle et les Sulpiciens qui firent

route avec eux. Jolliet cependant devait bientôt

rebrousser chemin tandis que Péré se rendait à sa

destination. (Relations des Jésuites, 1667. Patoulet à

Colbert, 11 novembre 1669. Récit de l’abbé Galinée,

1669-1670).]

On a vu dans un autre chapitre que les nombreuses

tribus de la famille algonquine occupaient, avec les

Hurons, une partie considérable du continent, à l’est du

Mississipi, et que ces peuples étaient fort attachés aux

Français, dont ils aimaient les mœurs agréables et le

caractère chevaleresque. C’était à eux d’ailleurs qu’ils

étaient redevables dans le moment même du repos dont

ils jouissaient. Talon profita habilement de ces

circonstances pour les engager à reconnaître la

suprématie de Louis XIV, et à se mettre sous sa

protection. Les missionnaires furent ses auxiliaires.

Mais, pour ouvrir la négociation, il fallait trouver un

homme qui fût capable de remplir avec succès cette

mission délicate et difficile. Personne n’y parut plus

propre qu’un voyageur dans ces contrées, Nicolas

Perrot, homme de beaucoup d’esprit et, parlant bien la

langue de ces peuples, sur lesquels il avait acquis une

grande influence. [Le chef de l’expédition était François

Daumont, sieur de Saint-Lusson. Il partit de Montréal,

en octobre 1670, accompagné de quinze hommes, ayant

l’ordre de prendre possession des terres le plus au nord

et à l’ouest]. Il visita plusieurs nations, traversa de

vastes déserts et s’avança jusqu’à la baie Verte, à

l’extrémité occidentale du lac Michigan où les Miamis

le reçurent comme le messager d’un grand roi. Il

invitait, le long de la route, toutes les peuplades à

envoyer des députés, le printemps suivant, au Sault

Sainte-Marie, au pied du lac Supérieur. C’est là que se

tenaient, à cette époque, les assemblées générales des

indigènes. François Daumont, en sa qualité de

commissaire subdélégué du roi, arriva au mois de mai

1671, chargé des pleins pouvoirs. Il y trouva les chefs

de quatorze tribus, qui habitaient les pays situés entre

les bords des lacs Huron et Supérieur et le fond de la

baie d’Hudson. Le P. Claude Allouez leur fit un

discours en langue algonquine. Il les pria d’accepter les

propositions du monarque qui leur faisait offrir sa

protection, et dont il exalta la gloire et la magnificence

dans le langage figuré des sauvages. Les députés

s’écrièrent qu’ils ne voulaient plus avoir d’autre père

que le grand Ononthio des Français. Alors Nicolas

Perrot creusa un trou dans la terre et y planta une croix

aux armes de France, pour sceller par ce signe la prise

de possession du pays, que Saint-Lusson déclara

désormais sous la puissance du roi. Cette déclaration se

fit au bruit de la mousqueterie et aux acclamations des

indigènes eux-mêmes. (Procès-verbal de la prise de

possession, 14 juin 1671. Mémoire de Nicolas Perrot,

édit. du P. Tailhan, p. 126-128. Talon au roi, 2

novembre 1671).

Talon, voyant le succès qui avait couronné sa

première tentative, fit continuer les découvertes

jusqu’au dernier moment de son séjour en Canada. En

1671, il envoya Paul Denys, sieur de Saint-Simon,

gentilhomme canadien, et un sieur Couture en

compagnie du Père jésuite Charles Albanel, à la baie

d’Hudson [qu’ils atteignirent le 28 juin 1672. Pendant

leur voyage à travers ce vaste territoire, ils avaient

parcouru huit cents lieues, fait deux cents portages et

franchi quatre cents rapides (Relations des Jésuites,

1672)]. Ils devaient engager les Kilistinons

(Christinaux) à commercer avec les Français ;

reconnaître si l’on ne pourrait pas faire hiverner des

bâtiments dans la baie ; y établir un entrepôt qui pût un

jour fournir des provisions aux navires qui iraient par là

découvrir la communication des deux océans. (Talon au

roi, 2 novembre 1671). [Mentionnons ici la conduite

déplorable de deux Français, Groseillers et Radisson,

passés au service de l’Angleterre et qui déjà en 1668

avaient pris possession de ces terres pour le roi Charles

II et y faisaient la traite. De la sorte ils allaient

contribuer indirectement à la formation de la

Compagnie de la baie d’Hudson qui a connu depuis une

prospérité et une fortune considérables]. Les sauvages

occidentaux rapportaient qu’il y avait au couchant du

Canada un grand fleuve, nommé Mississipi. Talon

voulut aussi faire éclaircir ce point. Il proposa Louis

Jolliet, que devait accompagner le Père jésuite

Marquette, pour cette nouvelle mission, dont il sera

parlé au chapitre suivant.

Nous avons dit que Courcelle avait demandé son

rappel. Louis XIV choisit pour le remplacer Louis de

Buade, comte de Palluau et de Frontenac, (7 avril

1672). [Il n’est pas sans intérêt de noter que le comte de

Grignan, gendre de Mme de Sévigné, avait sollicité

cette charge. Ce qui fit dire à la spirituelle marquise,

avec une moue dédaigneuse, en apprenant à sa fille la

nomination du comte de Frontenac : « Qu’il eût été bien

triste d’aller habiter un pays si lointain, avec des gens

qu’on serait fâché de connaître en celui-ci »]. Le

nouveau gouverneur arriva à Québec au mois de

septembre 1672, précédé d’une réputation qui fit désirer

à Talon de résigner son office. L’intendant jugea que la

colonie était trop petite pour donner des occupations

séparées à deux hommes fort actifs, peut-être nullement

disposés à dépendre l’un de l’autre, ni par conséquent à

agir avec ce concert qui exige des concessions

réciproques. C’est pourquoi il avait demandé sa retraite,

(31 octobre 1671). Un des derniers actes de Courcelle

fut une convention qu’il conclut avec les Iroquois pour

la fondation de Cataracoui (aujourd’hui Kingston), à

l’entrée du lac Ontario. Ces peuples, après une longue

guerre de plusieurs années, où les succès avaient été

longtemps balancés, venaient de détruire presque

entièrement les Andastes et les Chaouanons, vers

l’Ohio. La victoire les avaient gonflés d’orgueil, et l’on

ne savait où s’arrêterait leur ambition. Courcelle pensa

qu’il était temps de se mettre en garde contre leurs

entreprises, puisque rien ne les occuperait plus ailleurs.

Il convoqua les principaux chefs à Cataracoui, où il se

rendit lui-même (12 juin 1671), comme nous l’avons dit

plus haut. Il leur fit un discours, dans lequel,

dissimulant son vrai motif, il déclara qu’il allait bâtir un

fort à cet endroit, afin qu’ils pussent y faire la traite plus

commodément avec les Français. Soit qu’ils ne

découvrissent pas le but du gouverneur, soit qu’ils

s’abusassent sur leurs propres forces, les Iroquois

trouvèrent ce projet bien imaginé, mais, avant que les

travaux fussent commencés, le comte de Frontenac

débarquait en Canada. Le nouveau gouverneur, allant à

son tour sur les lieux, comprit au premier regard

l’importance de la position. Il donna l’ordre de

construire le fort, qu’il nomma d’après lui, au confluent

de le petite rivière Cataracoui et du fleuve Saint-

Laurent. [Frontenac était parti avec quatre cents

Français et sauvages le 3 juin 1672 ; il fut de retour à

Montréal le 1er août suivant.].

Le départ de Courcelle entraîna celui de Talon

(novembre 1672), et fut une véritable perte pour la

colonie. [Encore qu’il eût demandé d’être relevé de ses

fonctions, il n’en gardait pas moins une foi entière dans

l’avenir réservé au Canada. N’avait-il pas écrit à Louis

XIV, le 2 novembre 1671, en des termes prophétiques,

analogues à ceux que Frontenac emploiera à son tour :

« Cette partie de la monarchie française deviendra

quelque chose de grand ». Au reste, avant de se

rembarquer pour la France, il devait donner en

concession une soixantaine de seigneuries].

Les qualités de Courcelle, sans être aussi brillantes

que celles de son successeur, étaient peut-être plus

solides. Avec beaucoup d’énergie et d’expérience, il

possédait cette sagesse, si précieuse aux hommes

d’État, qui prévient les difficultés. D’une part, en

retenant d’une main douce, quoique ferme, les

prétentions du clergé dans de justes bornes, il sut se

concilier la bienveillance des missionnaires, qui ont

rendu de tout temps de précieux services au pays, en

contribuant à faire respecter par les indigènes le

gouvernement et le nom français ; au surplus, il montra

dans les affaires des sauvages une politique habile, dont

on regretta l’absence plus d’une fois par la suite. Il faut

aussi lui tenir compte du bon esprit qu’il eut de tolérer

l’espèce d’indépendance que prenait quelquefois Talon,

dont les talents jetaient de l’éclat sur son

administration. Le caractère particulier des deux

hommes, l’activité de l’un suppléant à la nonchalance

de l’autre, a fait qu’ils ont pu marcher ensemble malgré

des brouilleries qu’excitait peut-être l’amour-propre

blessé, mais que faisaient taire bientôt les idées les plus

généreuses, la gloire et l’amour de la patrie. Les regrets

des colons accompagnèrent ces excellents

administrateurs en France. [Cependant la carrière de

Talon ne devait point s’arrêter là. Il reçut

successivement les emplois de premier valet de

chambre et de secrétaire du cabinet du roi et occupa

ensuite le poste de gouverneur du château de

Mariemont dans les Flandres. Ajoutons que Louis XIV

érigeait sa baronnie des Islets à Québec en comté

d’Orsainville (1675). Entre temps, Talon avait rédigé

deux mémoires (9 mars 1673) touchant les ressources et

les possibilités de la Nouvelle-France. Il comptait

toujours y revenir et projetait de fonder un nouvel

hôpital à Québec. Resté célibataire, il devait finir ses

jours à Paris, à l’âge de 69 ans (24 mars 1694).]

Le rang, l’influence et la réputation du successeur de

Courcelle firent espérer qu’on ne cesserait point de

travailler à l’avancement de la colonie, et qu’elle serait

toujours l’objet de la même attention de la part du

prince. Petit-fils d’un chevalier des ordres fort dévoué à

la cause d’Henri IV dans la guerre de la Ligue, [et fils

d’Antoine de Buade, seigneur de Frontenac, baron de

Palluau, conseiller d’État, premier maître d’hôtel du roi

et capitaine du château de Saint-Germain-en-Laye, le

comte de Frontenac était né à Paris en 1622 et eut Louis

XIII pour parrain. Comme ses ancêtres, il avait de

bonne heure embrassé la carrière militaire et fut, dès

l’âge de 23 ans, promu colonel de cavalerie au régiment

de Normandie.] Il avait appris le métier des armes en

Flandre sous le fameux Maurice, prince d’Orange, et

servit en France, en Italie, en Allemagne, en Hongrie [à

la journée de Saint-Gothard, 1664]. En outre il eut

l’honneur d’être désigné par Turenne pour commander

les secours que Louis XIV expédiait à Canodie,

assiégée par les Turcs (1669). [C’est durant la bataille

d’Orbitello, où il était maître de camp au régiment de

Navarre, en 1646, qu’il avait eu un bras fracturé.]

[Son mariage d’ailleurs marquait un contraste

imprévu dans la vie rude et disciplinée du jeune

officier. En effet, il enlève sa fiancée de seize ans, Anne

de la Grange-Trianon, avant d’aller l’épouser, en

présence de quelques parents, à la petite église de Saint-

Pierre aux Bœufs (1648). La comtesse de Frontenac

devient l’une des dames d’honneur de la duchesse de

Montpensier, nièce du roi. Est-ce pour cette raison

qu’elle refusera de suivre son mari au delà de l’Océan.

Malgré tout, une correspondance intime, qu’on n’a pas

retrouvée, devait se continuer longtemps, de Paris à

Québec, entre les deux époux. C’est le moment d’ouvrir

les Mémoires de Saint-Simon qui nous apporte sur ces

personnages des traits singuliers et piquants : « C’était

un homme de beaucoup d’esprit, écrit-il à propos de

Frontenac, fort du monde, et parfaitement ruiné. Sa

femme qui n’était rien, avait été belle et galante,

extrêmement du grand monde et du plus recherché. Elle

et son amie Mlle d’Outrelaize qui ont passé leur vie

logées ensemble à l’Arsenal, étaient des personnes dont

il fallait avoir l’approbation ; on les appelait les

Divines... Un si aimable homme et une femme si

merveilleuse ne duraient pas aisément ensemble ; ainsi,

le mari n’eut pas de peine à se résoudre d’aller vivre et

mourir à Québec, plutôt que mourir de faim ici en

mortel auprès d’une Divine ». (Édition A. de Boislisle,

VI, p. 166). À son tour, Mlle de Montpensier jugeait

Frontenac par un tout autre aspect. S’il faut l’en croire,

il tirait vanité de sa personne et recherchait les

occasions de paraître ; il se plaisait à vanter sa table, sa

vaisselle, ses habits, ses chevaux et tout ce qu’il

possédait ; du reste, il était volontiers poseur et même

bretteur décidément à l’occasion. (Mémoires, collection

Petitot, Paris, 2ème série, pp. 112, 398)]. On lui

reprochait encore de la hauteur et de l’ambition. [Ces

défauts pourtant étaient rachetés par des qualités de

premier ordre] : un esprit pénétrant, fertile en

ressources, orné par l’étude, [une volonté virile, le don

du commandement, et une dextérité personnelle qui

allaient se révéler aux heures de crise et dans les

contacts avec les peuples indigènes du Canada.

Toutefois, on ne manquera pas de remarquer dans la

colonie que le gouverneur était d’autant plus fier devant

les riches et les personnes haut placées qu’il était

affable et gracieux vis-à-vis du populaire.

[Louis XIV avait donné à Frontenac six mille livres

« pour se mettre en équipage », et neuf mille livres pour

former « une compagnie de vingt hommes de guerre à

cheval dits carabins » devant servir comme garde corps.

(Ordonnance du 15 avril 1672). Mais en cours de route,

les Hollandais auxquels la France venait de déclarer la

guerre, s’emparèrent de ses équipages, de ses meubles

et des autres objets qu’il emportait]. Le gouverneur

néanmoins parvint à Québec au début de septembre

(1672) avec des instructions qui s’étendaient à tous les

sujets. On lui répétait que l’agrandissement du Canada

devait être la règle et la fin de sa conduite ; il aurait à

penser aux moyens de conserver tous les habitants dans

le pays et d’en attirer d’autres ; il devait encourager les

mariages, l’agriculture, l’élevage des bestiaux, la pêche,

la construction des navires, le commerce avec les Îles,

l’ouverture d’un chemin entre Québec et la côte

d’Acadie ; s’opposer adroitement et sans partialité aux

Jésuites qui voudraient porter trop loin l’autorité

ecclésiastique, et appuyer le séminaire de Saint-Sulpice

et les Récollets, pour balancer l’autorité que les

premiers pourraient se donner au préjudice de celle du

roi : enfin veiller, suivant la recommandation toujours

répétée, à ce que la justice fût administrée d’une

manière équitable. (Mémoire du roi pour servir

d’instruction au comte de Frontenac, 7 avril 1672.) [Ici

encore, comme dans les instructions à Talon citées plus

haut, on aperçoit l’inspiration de Colbert et c’était bien

le ministre qui dictait les phrases.]

Frontenac trouva la position de Québec des plus

imposantes. Il écrivit au ministre : « Rien ne m’a paru si

beau et si magnifique que la situation de la ville de

Québec, qui ne pourrait pas être mieux postée, quand

elle devrait devenir un jour la capitale d’un grand

empire ». [Il soulignait ensuite la nécessité, en vue du

développement futur de la colonie, d’empêcher les

habitants de construire des maisons « à leur fantaisie et

sans aucun ordre » ; de marquer les rues et les places

qu’on y pourrait faire afin que chaque fois que des

particuliers désireraient bâtir, il le fasse « avec symétrie

et d’une manière que cela puisse augmenter la

décoration et l’ornement de la ville ». De même le

gouverneur insistait sur l’envoi immédiat d’ouvriers et

d’engagés de tous les métiers et en même temps de

filles à marier à un grand nombre d’hommes qui n’en

peuvent trouver dans le pays, ajoutant aussitôt : « S’il y

avait eu ici cette année cent cinquante filles et autant de

valets, dans un mois ils auraient tous trouvé des maris

et des maîtres. » Passant ensuite aux mines de fer qu’il

avait visitées, et notamment celle du Cap-de-la-

Madeleine qu’il estimait très riche, il en signalait

d’autres situées entre Champlain et le Cap « qui en sont

toutes pleines » ; de sorte que si l’on décidait d’établir

des forges et des fonderies, la matière première ne

manquerait point. (Mémoire à Colbert, 2 novembre

1672.]

Dès qu’il eut pris les rênes du gouvernement,

Frontenac réunit, (17 septembre), le Conseil souverain

d’une manière solennelle. [Au moment où le Conseil

enregistrait sa commission, le gouverneur, toujours

orgueilleux de son rang et de sa naissance, le pria de

faire précéder du qualificatif de « Haut et puissant

seigneur » le titre de « Gouverneur et lieutenant général

pour le roi en Canada, Acadie, Isle de Terreneuve et

autres pays de la France septentrionale », par lequel

était désigné sans plus son prédécesseur Courcelle].

Contre l’usage il lui adressa un discours où l’on

reconnaît le soldat qui aime à voir dans le triomphe

militaire la grandeur de sa patrie. « Messieurs, dit-il,

après vous avoir remerciés de toutes les civilités que

j’ai reçues de votre Compagnie, et vous avoir témoigné

la joie que je ressens de me voir avec vous, je vous

avouerai que je n’en ai pas une médiocre de ce que la

première fois que je viens vous apporter les ordres de

Sa Majesté, j’ai à vous faire part de l’heureux succès de

ses armes et à vous annoncer ses victoires.

« Elle désire que vous enregistriez la déclaration de

la guerre qu’elle a faite par mer et par terre contre les

Hollandais. Mais vous ne saurez pas plus tôt par là

qu’ils sont ses ennemis, que je vous dirai qu’ils sont

devenus ses sujets ; et qu’elle a poussé ses conquêtes

avec tant de rapidité qu’en un mois de temps elle s’est

assujetti des peuples qui, pendant plus de cent années,

avaient résisté à toute la puissance de la maison

d’Autriche, lors même qu’elle était dans le plus haut

point de sa grandeur et de son élévation.

« Ce sont les nouvelles que les derniers vaisseaux

m’ont apportées... Tous ces prodiges, qui n’ont presque

point d’exemples, doivent augmenter l’amour et la

vénération que nous sommes obligés d’avoir pour cet

incomparable monarque, que nous voyons être favorisé

de Dieu si visiblement, et nous engager à lui donner de

plus en plus de plus grandes preuves de notre

obéissance et de notre fidélité.

« Quoique Sa Majesté n’ait jamais eu lieu de douter

de la vôtre, elle m’a commandé néanmoins qu’à mon

avènement dans ce pays, je vous en fisse prêter un

nouveau serment entre mes mains, et que je vous

excitasse à vous acquitter du devoir de vos charges avec

toute sorte de vigilance et d’intégrité.

« C’est par la justice que les États les mieux établis

se conservent, et ceux qui ne font que naître ont encore

plus besoin qu’on la rende avec exactitude et célérité.

« C’est pourquoi vous devez, messieurs, appliquer

tous vos soins à répondre en cela aux intentions de Sa

Majesté, puisque c’est une des choses qui peuvent le

plus contribuer aux progrès de cette colonie, dont elle

souhaite fort l’accroissement.

« Pour moi, j’essaierai de vous en donner l’exemple,

en ne faisant aucune acception de personnes, en

protégeant toujours le pauvre et le faible contre ceux

qui les voudraient opprimer, et en cherchant avec soin

les moyens de procurer l’avantage et la satisfaction de

toutes les personnes que je verrai être bien

intentionnées pour le bien du pays et pour le service de

Sa Majesté... » (Jug. et délib. du Conseil souverain,

tome I, p. 689).

Tous les membres du Conseil ensuite levèrent la

main et firent le serment d’usage.

Peu après, le 23 octobre 1672, le gouverneur

assembla à Québec, dans la chapelle des jésuites mise à

sa disposition par les Pères, les trois ordres de la

colonie, ou ce qu’on appelait en France les États

généraux, pour donner, suivant son expression, « une

forme à ce qui n’en avait point encore eu et composer

une espèce de corps de clergé, de noblesse, de justice et

de tiers état. » [Il y avait là, représentant la noblesse,

des gentilshommes, des officiers, des juges ordinaires,

le syndic des habitants, les principaux bourgeois et

marchands de la ville ; Mgr de Laval, qui était absent,

avait délégué à sa place un grand vicaire le chanoine

Jean Dudouyt ; enfin un certain nombre de colons

figuraient le tiers-état. Frontenac ouvrit la séance en

prononçant comme la première fois une harangue où

son penchant oratoire se donnait libre cours. Après

avoir félicité les habitants du Canada de leur fidélité et

de leur zèle pour le service du roi, il les exhorta à

garder sans cesse « profondément gravés dans leurs

cœurs » les vrais sentiments de respect et d’obéissance

qu’ils devaient « à notre incomparable monarque ».

Puis, parlant des événements d’Europe, et

particulièrement de la guerre de Louis XIV avec la

Hollande, qui entraînait de si grandes dépenses, il

expliqua que pour cette raison la Nouvelle-France avait

été privée des secours qu’elle attendait, mais que sans

doute elle allait recevoir au double l’année suivante. Le

meilleur moyen d’en obtenir, disait-il, était de

« conspirer tous ensemble à tout ce qui peut contribuer

au progrès et à l’avancement de cette colonie. » Le

gouverneur dès lors adressait un appel vigoureux à

chacun des trois ordres. Le clergé devait continuer

« avec une piété singulière, à instruire les peuples par sa

parole et son exemple », et les missionnaires

s’employer plus que jamais à la conversion des

indigènes pour les rendre à la fois « sujets de Jésus-

Christ et sujets du roi » ; et qu’en outre tous ensemble

leur inspirent « l’envie d’apprendre notre langue ». De

son côté, la noblesse prouverait encore, en même temps

que son ardeur et son courage, qu’elle est prête à

défendre avec l’aide de ses vassaux, et au besoin les

armes à la main, les intérêts et les entreprises du pays ;

au surplus, elle travaillerait à l’accroissement et à la

mise en valeur des terres et des seigneuries. Quant aux

magistrats, il pensait bien qu’ils rendraient toujours la

justice « avec intégrité et sans corruption » et qu’ils

chercheraient à diminuer la durée des procès et les frais

des parties. Il demandait enfin au peuple proprement dit

de ne songer qu’au défrichement et à la culture de ses

concessions, à l’augmentation de son petit négoce, soit

en pourvoyant à la nourriture d’un plus grand nombre

de bestiaux, soit en établissant de nouvelles

manufactures, soit encore « en défaisant de cette

inclination fainéante et vagabonde qui fait que

quelques-uns ont de la peine à subsister. » (Harangue

prononcée par le comte de Frontenac à l’assemblée

tenue à Québec). Après quoi] Frontenac fit prêter le

serment de fidélité à tous les assistants, devant un

concours de plus de mille personnes. Comme beaucoup

de Français il conservait de l’attachement aux

anciennes institutions, et il voulait les introduire dans le

Canada. Cette grande solennité ne plut pas en France.

Frontenac écrivit au ministre qu’il avait convoqué les

notables pour leur faire part de ce qu’il avait dessein

d’entreprendre, afin que, l’exécution dépendant en

partie de leurs soins et de leur argent, ils s’y portassent

plus volontiers. Et il ajoutait, pour se justifier, qu’il

avait « fait dépendre la confirmation et la destitution

des membres de l’assemblée de sa seule volonté, afin

qu’il n’y eût point d’autorité qui ne fût soumise à celle

des personnes entre les mains desquelles le roi avait

confié la sienne. » (Frontenac à Colbert, 2 novembre

1672, le même au même, 13 novembre 1673). Colbert

lui répondit : « L’assemblée et la division que vous

avez faite de tous les habitants du pays en trois ordres

ou états, pour leur faire prêter le serment de fidélité,

pouvaient produire un bon effet à ce moment ; mais il

est bon que vous observiez que, comme vous devez

toujours suivre dans le gouvernement et la conduite de

ce pays-là des formes qui se pratiquent ici et que nos

rois ont estimé du bien de leur service depuis longtemps

de ne point assembler les États généraux de leur

royaume, pour peut-être anéantir insensiblement cette

forme ancienne, vous ne devez aussi donner que très

rarement, et, pour mieux dire, jamais, cette forme au

corps des habitants du Canada ; et il faudra même, avec

un peu de temps, et lorsque la colonie sera encore plus

forte qu’elle n’est, supprimer insensiblement le syndic

qui présente des requêtes au nom de tous les habitants,

étant bon que chacun parle pour soi, et que personne ne

parle pour tous » (Colbert à Frontenac, 13 juin 1673).

C’est ainsi que Louis XIV achevait d’abolir partout

les anciennes formes populaires et complétait le

despotisme de la royauté.

Le comte de Frontenac avait trouvé la colonie et les

sauvages en pleine paix, et la paix dura plusieurs

années. La déclaration de guerre contre la Hollande,

qu’il fit proclamer en Canada (17 septembre 1672), ne

fut qu’une simple formalité, qui intéressa tout au plus

quelques marchands. Il n’eut donc qu’à s’occuper des

progrès du pays et du perfectionnement de ses jeunes

institutions. La justice fut particulièrement l’objet de sa

sollicitude ; et en cela il ne fit que suivre les tendances

du gouvernement de Louis XIV à une réforme

concernant la France elle-même. Cet habile monarque,

qui avait réuni en ses mains tous les droits et les

prérogatives de la royauté, vaincu l’opposition

protestante, [mais aussi bien dans les affaires

religieuses, avait pris à l’égard du Souverain Pontife,

Innocent XI, une attitude fort arrogante qui répondait à

son absolutisme], cherchait néanmoins à couvrir ses

usurpations par une administration plus régulière et plus

éclairée de la justice. Ainsi l’on a vu Napoléon, après

avoir renversé la constitution de la France, promulguer

un code de lois qui suffirait à lui assurer une gloire

immortelle.

Le gouverneur, après les avis qu’on lui avait donnés,

prit le roi pour modèle. Mais très attaché à son pouvoir,

il en usa bientôt despotiquement. Il se fit par suite des

ennemis nombreux et implacables. Son tort à lui aussi,

suivant quelques contemporains, fut principalement son

opposition aux Jésuites. [Elle se manifeste franchement

dans la correspondance avec Colbert ; cependant

Frontenac avait grand soin de chiffrer tous les passages

où les Pères étaient fort malmenés, parfois même de

façon outrageante. Sa verve audacieuse et ses pointes

d’irrévérence dirigées contre eux eussent sans doute

réjoui le cœur de ce voltairien d’avant la lettre, le baron

de La Hontan, qui fut pendant deux mois son hôte au

château Saint-Louis.]

Le comte de Frontenac étudia et bientôt connut les

intérêts véritables de la colonie à la prospérité de

laquelle il travailla avec ardeur sans se laisser distraire

par les intrigues ou les ressentiments de ses adversaires.

Après s’être assuré des bonnes dispositions des

indigènes, qu’il sut s’attacher par sa politique, il voulut,

comme l’avaient fait quelques-uns de ses

prédécesseurs, marquer le début de son administration

par des ordonnances, qui recevaient le nom de

règlements de police, mais qui avaient souvent une bien

autre portée. Il en promulgua plusieurs où perçait

encore, malgré les avertissements du roi, l’esprit des

institutions qu’on voulait faire oublier partout. Une de

ces ordonnances (23 mars 1673) établit que trois

échevins seraient élus à la pluralité des voix par les

habitants de Québec, pour remplir les fonctions de

juges de police et veiller à l’exécution des règlements.

Trois ans après (11 mars 1676), tous les règlements

relatifs à la police subirent une révision, et s’étendirent

aux sauvages qui furent soumis aux lois françaises pour

les délits graves et pour le commerce avec l’étranger,

qu’on leur interdit. Un article prescrivit au lieutenant

général de la prévôté de tenir chaque année, à Québec,

deux assemblées de police générale, composées des

principaux habitants, afin de considérer surtout les

moyens propres à augmenter et enrichir la colonie.

Frontenac donnait ainsi aux citoyens l’occasion de

communiquer leurs lumières sur la culture, le

commerce et les travaux publics.

Vers le même temps Louis XIV cédant enfin aux

vœux des Canadiens, supprima totalement la

Compagnie des Indes occidentales, qui ne remplissait

plus aucune de ses obligations, et remboursa à ses

membres les fonds qu’ils avaient versés. (Édit du roi de

décembre 1674). [Dans l’espace de dix années, la

Compagnie s’était endettée pour une somme de

5 583 000 livres que le roi se chargea d’acquitter. (E.

Levasseur).] Cette fois la réunion de la Nouvelle-France

au domaine de la Couronne fut définitive. D’après l’édit

de révocation, la population des colonies françaises en

Afrique et en Amérique était, à cette époque, de plus de

quarante-cinq mille âmes, et leur commerce employait

cent navires, sans compter ceux engagés dans la pêche

de la morue et de la baleine. Le roi recommandait au

gouverneur du Canada de faire habiter les terres les plus

voisines du fleuve, qui était la seule voie de

communication avec l’Océan et la France.

En même temps que la Compagnie des Indes

occidentales s’éteignit la prévôté de Québec instituée

par elle. Mais l’absence d’un tribunal de première

instance, pour les matières civiles et criminelles

produisit des inconvénients, et le roi la rétablit par l’édit

de mai 1677. L’introduction de la fameuse ordonnance

uniforme de 1667 eut lieu l’année suivante (7 novembre

1678). Ce code de procédure civile, l’un des plus

grands bienfaits qui aient été conférés à ce pays sous

l’Ancien régime, fut pour le Canada, en matière civile,

ce qu’a été depuis le code anglais en matière criminelle.

Enfin, l’année 1679 vit paraître l’important édit

concernant les dîmes et les cures fixes, et une

ordonnance non moins salutaire à la liberté des

citoyens, celle qui défendît aux gouverneurs particuliers

d’emprisonner personne, réservant ce droit au

gouverneur général et au Conseil souverain. Elle avait

été suggérée probablement par ce qui venait de se

passer entre Frontenac et François Perrot, [neveu de

l’intendant Talon à qui il devait sa nomination de

gouverneur particulier de l’île de Montréal (1670) dont

les Messieurs de Saint-Sulpice depuis 1663 étaient les

seigneurs.]

Dès 1673 ces deux hommes se trouvaient en guerre

ouverte. Le satirique baron de La Hontan disait du

dernier que, n’ayant que mille écus d’appointements

ordinaires, il avait trouvé le moyen d’en gagner

cinquante mille, en faisant un commerce illicite de

pelleteries avec les sauvages [dans l’île qui porte

aujourd’hui son nom. (Nouveaux voyages dans

l’Amérique septentrionale, I, p. 25)]. À tort ou à raison,

Frontenac crut que Perrot n’observait ni les

ordonnances ni ses instructions ; il lui envoya porter ses

ordres à ce sujet par le major Jacques Bizard, et

lieutenant de ses gardes, aidé de trois soldats. [Bizard

arrive à Montréal, et en l’absence de Perrot se saisit de

l’un de ses associés nommé Carion ; sur quoi, prévenu

au plus vite], Perrot fait jeter l’officier en prison.

Aussitôt (10 février 1674) le gouverneur assembla

extraordinairement le Conseil souverain, pour délibérer

sur cet acte d’insubordination, qu’il regardait comme un

attentat à l’autorité du roi ; et le substitut du procureur

général fut chargé d’ouvrir l’instruction sans délai.

Perrot vit à ce début que l’affaire prenait une tournure

encore plus sérieuse qu’il ne l’avait pensé, et

commença de regretter sa vivacité. Suivant l’ordre de

Frontenac, il descendit à Québec [accompagné de

l’abbé de Fénelon (dont il est parlé ci-dessous) espérant

bien que tout s’arrangerait à l’amiable], mais il ne fit

qu’avancer sa disgrâce. Le 29 janvier 1674, Perrot est

arrêté et enfermé au château Saint-Louis, où il resta six

mois, peut-être même un an. Lorsqu’il se vit en la

puissance du chef qu’il avait offensé, Perrot reprit sa

première attitude : il lui contesta ainsi qu’au Conseil

souverain, le droit de le juger. (Ordonnance du Conseil

souverain, 30 janvier 1674. Mémoire des motifs qui ont

obligé le comte de Frontenac de faire arrêter le sieur

Perrot, 10 février 1674. Frontenac à Colbert, 16 février

1674).

Cette difficulté, déjà assez grave, se compliqua par

la part qu’y voulurent prendre quelques prêtres du

séminaire de Saint-Sulpice de Montréal, notamment

l’abbé François de Salignac de Lamothe Fénelon, curé

de la ville, et frère consanguin du futur archevêque de

Cambrai. [L’abbé de Fénelon avait connu Frontenac à

Paris et s’embarqua avec le gouverneur lorsqu’il vint

occuper son poste au Canada. Leurs relations devinrent

par la suite très amicales. Si bien que dès le début de

cette affaire, Frontenac pria l’abbé de tâcher à obtenir la

soumission de Perrot]. L’intervention des Sulpiciens

cependant ne laissa pas d’échauffer les esprits. [On alla

même jusqu’à soupçonner l’abbé de Fénelon d’avoir

communiqué secrètement avec Perrot dans sa prison

afin de le faire évader. Les choses de plus en plus se

gâtaient. Le jour de Pâques, (25 mars 1674), dans la

chapelle de l’Hôtel-Dieu, qui servait d’église

paroissiale, l’abbé de Fénelon, en présence de deux

cents personnes, prononça au cours de son sermon, les

paroles suivantes : « Celui qui est nanti de l’autorité ne

doit pas inquiéter les peuples qui dépendent de lui... Il

ne doit point fouler le peuple ni le vexer par des corvées

extraordinaires qui ne servent qu’à ses intérêts... Il ne

faut pas qu’il se fasse des créatures qui le louent

partout, ni qu’il opprime sous des prétextes recherchés

des personnes qui servent les mêmes princes

lorsqu’elles s’opposent à ses entreprises... ». Cavelier

de La Salle, qui était dans l’assistance, s’offusqua fort

de tout ce passage où il voyait une attaque directe

contre la conduite du gouverneur – c’était aussi l’avis

des Sulpiciens – et n’eut rien de plus pressé que de lui

en faire part. Frontenac piqué au vif entra dans une

grande colère. Du coup il résolut d’agir. Pendant ce

temps, au dire des amis du gouverneur], l’abbé aurait

recueilli des signatures parmi les citoyens de Montréal

pour une remontrance au roi. [Quant aux sentiments

qu’il avait réellement exprimés dans son sermon de

Pâques, l’abbé se défendit de toute intention hostile à

l’égard de Frontenac. « J’ai parlé, affirmait-il, d’une

manière générale, à tous ceux qui sont revêtus de

l’autorité dans ce pays ; si le gouverneur eût été présent,

je serais entré dans les mêmes détails. Ceux qui ont

appliqué mes paroles à M. de Frontenac lui ont fait plus

d’injure que moi. » (Informations et déclarations de

René Robert, sieur de La Salle... 2 mai 1674.

Déclarations des ecclésiastiques du séminaire de

Montréal, 16 mai 1674).]

[Sur le rapport de Cavelier de La Salle, le comte de

Frontenac avait exigé l’expulsion de l’abbé de Fénelon

du séminaire de Montréal ; et le Sulpicien s’était retiré

de bonne grâce, résigné tout à fait à son sort. Mais le

gouverneur ne s’en tint pas là : il entendait pousser

l’affaire aux extrêmes]. Il assigna l’abbé devant le

Conseil souverain. D’autres ecclésiastiques furent

sommés de comparaître pour porter témoignage contre

lui. Après avoir fait défaut plusieurs fois, ils se

présentèrent : ce fut pour décliner la juridiction du

Conseil. Ils alléguèrent qu’ils ne pouvaient être jugés ni

cités que par l’évêque. L’abbé de Fénélon réclama le

privilège que possédaient les ecclésiastiques en France

de parler assis et couverts en présence des Conseils

souverains. Il s’avance donc vers les membres du

Conseil et se couvre. Le gouverneur, qui présidait,

[accuse l’abbé de rébellion et de provocation à la

sédition. Prenant ensuite la parole ce dernier maintient

son refus de répondre aux accusations portées contre

lui ; il récuse à la fois le gouverneur et les conseillers ;

il en appelle au tribunal ecclésiastique lequel, insiste-t-

il, a seul le droit de l’entendre et de le juger]. Frontenac

alors fait retirer l’abbé de Fénelon dans une salle

voisine, sous la garde de l’huissier. L’assemblée décida

tout d’une voix que la prétention de l’abbé ne pouvait

être admise, d’autant qu’il comparaissait comme

accusé. Il fut en conséquence ramené devant le Conseil

qui, le voyant s’obstiner à refuser de répondre aux

interrogations, le fit mettre aux arrêts. (Jugements et

délibérations du Conseil souverain, 21-29 août,

septembre, octobre 1674. Frontenac à Colbert, 16

février et 14 novembre 1674.)

François Perrot, de son côté, persistait à récuser le

Conseil. Parmi ses objections, il s’en trouva de bien

fortes, et elles influèrent puissamment sur la décision

qui fut prise ensuite. Il représenta qu’étant accusé

directement par le gouverneur général, son ennemi

personnel, il ne pouvait consentir à mettre son sort entre

les mains d’un tribunal dont ce gouverneur était le

président ; qu’en outre plusieurs des conseillers étaient

intéressés à sa perte, parce que [l’officier La Nauguère,]

nommé pour commander à sa place dans le

gouvernement de Montréal (10 février 1674), était leur

proche parent ; ce qui expliquait leur acharnement

contre lui ; pour ces raisons, il les récusait tous,

nommément M. de Frontenac, et il en appelait au

Conseil d’État à Paris.

L’abbé de Fénelon, en suivant un semblable système

de défense, rendit sa cause commune avec celle de

Perrot, à qui l’influence du clergé devint très utile. Les

membres récusés s’abstinrent de siéger. Frontenac, pour

justifier sa présence, prétendit qu’il n’était pas plus

intéressé dans le procès que le roi lui-même, dont il

était le représentant. Mais la cour ne se trouvait plus en

nombre ; il fallut nommer d’autres membres. Après

plusieurs séances, le Conseil, qui ne demandait pas

mieux que de s’abstenir également dans une affaire

délicate, conclut à renvoyer le point de la compétence

au roi, (22 octobre 1674), avec prière en même temps

de faire savoir si la présidence devait continuer à

appartenir au gouverneur. Frontenac fit donc repasser

en France l’abbé de Fénelon et François Perrot

(novembre 1674). Ce dernier fut mis à la Bastille

[durant trois semaines] pour servir d’exemple et

satisfaire l’autorité royale qu’il avait blessée ;

cependant que l’abbé de Fénélon recevait l’ordre de son

supérieur de ne plus retourner au Canada. (Jugement et

délib. du C. S., 1674. Frontenac à Colbert, 14 novembre

1674. Le roi à Frontenac, 22 avril 1675. Lettre de M.

Bretonvilliers, supérieur de Saint-Sulpice à Paris, 7 mai

1675).

Perrot, néanmoins, reconquit les bonnes grâces du

roi. Il revint dans la colonie [et reprit le gouvernement

particulier de Montréal. À cette occasion, Louis XIV

mandait à Frontenac : « Après avoir laissé quelques

jours à la Bastille le sieur Perrot, je le renverrai dans

son gouvernement, et lui ordonnerai auparavant de vous

voir et de vous faire ses excuses de tout ce qui s’est

passé. Après quoi je désire que vous ne conserviez

aucun ressentiment contre lui, et que vous le traitiez

selon le pouvoir que je lui ai donné. » (Lettre du 22 mai

1675)]. Perrot, on le sait, était le neveu de Talon,

pourvu alors d’un office de premier valet de chambre

du roi ; ce qui peut expliquer le pardon accordé par le

monarque. [Il demeura gouverneur de Montréal

jusqu’au commencement de l’année 1684. Dans

l’intervalle cependant, il avait été accusé de transactions

louches avec les coureurs de bois et, chose plus grave,

d’avoir conspiré contre l’ordre public ; par suite,

Louis XIV dut le mettre en interdit. Mais, étant rentré

dans ses droits, Perrot fut ensuite nommé gouverneur de

l’Acadie (1684).]

La présidence du Conseil souverain à cette époque

vint compliquer les choses. Le 5 juin 1675 Jacques

Duchesneau, [conseiller du roi, commissaire de la

généralité de Tours, trésorier de France et général des

finances de la Touraine] avait été nommé intendant de

la Nouvelle-France. [Personnage plutôt médiocre,

caractère effacé, au demeurant bon et honnête homme,

mais supportant mal toute supériorité qui lui portait

ombrage]. D’après ses instructions, (30 mai 1675), il

devait « présider au Conseil souverain en l’absence du

sieur de Frontenac. » Au même temps, Louis XIV

décida que la première place du Conseil serait réservée

au gouverneur ; la seconde à l’évêque ; la troisième à

l’intendant qui aurait, toutefois, la présidence effective

[y compris le pouvoir de demander les avis, recueillir

les voix et prononcer les arrêts. (Édit du 5 juin 1675

enregistré au C. S., 23 septembre 1675).]

[La question de préséance au Conseil semblait

réglée. Il en fut tout autrement. Rappelons à ce propos

que, de 1663 à 1675, la présidence du Conseil revenait

au gouverneur. Frontenac aussi bien avait ordonné au

greffier Peuvret de Mesnu, de l’intituler désormais dans

les procès-verbaux des séances : « chef et président du

Conseil » ; et de qualifier l’intendant par les mots :

« faisant aussi fonction de président ». Il s’appuyait

encore sur plusieurs dépêches du roi qui lui conféraient

les qualités et prérogatives de président. (Lettres des 22

avril 1675, 15 avril 1676, 12 mai et 24 mai 1678).

Néanmoins Duchesneau protesta vivement : il invoquait

à l’encontre la déclaration royale de 1675 et les

coutumes suivies en France. Faut-il s’en étonner quand

les commissions et les instructions respectives des

gouverneurs et des intendants étaient souvent

contradictoires ? Ainsi Colbert écrivait à Frontenac de

faire rien d’autre dans les questions de justice, police et

finances que d’aider et appuyer l’intendant (18 mai

1677). Et deux ans après, il mande à Duchesneau qu’il a

le tort de croire qu’il est à peu près l’égal du

gouverneur et que ce dernier ne peut rien faire sans le

consulter. « C’est le contraire qui doit être. Il peut ne

pas vous consulter et vous devez le consulter même

dans les choses qui regardent vos fonctions. » (25 avril

1679). De même aussi, l’intendant de Meulles reçoit et

se voit enlever ensuite le pouvoir d’évoquer à lui toute

affaire (1er et 10 mai 1682). Ce n’est qu’en 1684 que

Louis XIV régla définitivement la question : « Sur le

fait de la guerre et des armes, le gouverneur doit

ordonner ce qu’il estimera à propos. Et pour ce qui est

de la justice et de la police à l’égard des sauvages mêlés

avec les Français, l’intendant et le Conseil souverain en

doivent connaistre. Sa Majesté ne veut pas que

l’intendant donne aucun ordre aux gouverneurs, mais

quand il y a quelque chose qui regarde le bien de son

service, il peut leur écrire, et les gouverneurs à cet

égard doivent suivre ses avis. » (Difficulté qu’il plaira à

M. de Seignelay de décider sur les fonctions de

gouverneur et intendant du Canada. En marge :

réponses du roi 10 avril 1684).]

Dans cette confusion, le Conseil souverain conclut

de prier le gouverneur et l’intendant de ne point prendre

le titre de président jusqu’à ce que le roi encore se fût

prononcé. Mais Frontenac s’obstina : il employa même

l’intimidation. Le procureur général d’Auteuil, [qui

avait rédigé un réquisitoire sur l’affaire, ainsi que] les

conseillers Villeray et Tilly reçurent l’ordre de se retirer

respectivement à Sillery, l’île d’Orléans et Beauport,

aux environs de Québec (14 juillet 1679). Le nom de

d’Auteuil continua pourtant de figurer au procès-verbal

des séances. Peu après, leur exil fut levé [et le conflit

prit fin. On convint que le Conseil s’assemblerait à

l’ordinaire et que personne ne serait nommé dans les

procès-verbaux (16 octobre). L’arrangement fut porté

en France par Villeray. L’année suivante, le roi rendit

un arrêt (29 mai 1680), confirmant l’édit de 1675.

(D’Auteuil à Colbert, 10 août 1679. Frontenac à

Colbert, 9 octobre 1679. Duchesneau à Colbert, 10

novembre 1679)]. D’ailleurs Mgr de Laval qui ne

paraissait plus, depuis 1671, aux assemblées du Conseil

souverain, commença d’y revenir ; [pendant une année

seulement, il se fit remplacer] par un prêtre vigilant et

sûr, [M. de Bernières ou M. Dudouyt agissant comme

grand vicaire.]

La violence de Frontenac lui attira les reproches du

roi et de Colbert. Louis XIV s’étonnait. Hors lui nul

gouverneur et lieutenant général en France n’eût

demandé la qualité de chef et de président d’un Conseil

comme celui du Canada pour augmenter ses dignités.

[Le monarque blâmait encore le gouverneur de ses

procédés extrêmes à l’égard de deux membres du

Conseil et du procureur général ajoutant que sans les

assurances de ses amis qu’il agirait avec modération à

l’avenir, il l’aurait sûrement révoqué. Au surplus,

malgré les raisons qu’il alléguait pour se justifier,

Frontenac avait contrevenu à ses ordres en favorisant

les coureurs de bois qui faisaient le commerce des

spiritueux, « ce qui était entièrement contraire au bien

et à l’augmentation de la colonie ». (Correspondance de

1677. Lettre à Frontenac, 29 avril 1680. Colbert à

Frontenac, 4 déc. 1679, 20 avril 1680). C’est justice de

dire que l’intendant Duchesneau fut critiqué plus

sévèrement encore.]





[À peu près au même temps, certains incidents se

produisirent au sujet des honneurs dus pendant les

offices dans l’église cathédrale de Québec. Faute de

précisions, il est permis de supposer, tant ces petits

riens prenaient d’importance au dix-septième siècle,

qu’on argumentait sur la place que devait occuper le

prie-Dieu du gouverneur et sur la manière de présenter

l’encens aux chefs ecclésiastique et civil. Toujours est-

il que Louis XIV mandait à Frontenac qu’il avait tort de

réclamer plus d’honneurs que n’en étaient accordés aux

gouverneurs et lieutenants généraux des provinces dans

le royaume ; il l’engageait à « accommoder ce petit

différend avec l’évêque. » (15 avril 1676.) La

discussion allait se prolonger, puisque, trois ans plus

tard (24 mai 1679), le roi enjoignit à Mgr de Laval de

rendre au comte de Frontenac les mêmes honneurs que

recevait le gouverneur de Picardie dans la cathédrale

d’Amiens.]

À peine cependant ces démêlés avaient-ils cessé,

qu’il s’éleva des conflits beaucoup plus sérieux, qui ne

devaient finir que par le rappel de Frontenac et de

l’intendant Duchesneau. Un esprit querelleur, rancunier,

intolérant, semblait s’être emparé de tout le monde. Le

roi lui-même fut de nouveau obligé d’écrire à

Frontenac : « Je vous exhorte encore de bannir de votre

esprit toutes les difficultés que vous avez fait naître

jusqu’à présent dans l’exécution de mes ordres ; d’agir

avec douceur et modération à l’égard de tous les

habitants ; de vous dépouiller de toutes sortes

d’animosités particulières qui ont été jusqu’à présent

presque le seul motif de toutes vos actions ; rien n’étant

plus contraire au service que vous me devez rendre

dans la place que vous tenez... quand je vois clairement

que tout cède à vos inimitiés particulières, et que ce qui

regarde mon service et l’exécution de mes ordres n’est

presque jamais le seul fondement de tout ce que vous

m’écrivez ». (30 avril 1681).

Les réprimandes sévères du prince à Frontenac, à

propos de ses dissensions avec le Conseil, le clergé,

l’intendant, les particuliers, le firent à peine changer de

conduite. La traite de l’eau-de-vie, que tout le monde

avait dans l’habitude de faire, était une question qui

n’avait pas cessé d’agiter sourdement le pays sous

l’administration de Courcelle. Ce gouverneur était

favorable comme Talon, à l’exercice de ce négoce

parmi les seuls Français. [Le Conseil souverain qui

avait à maintes reprises (1663, 1664, 1667) interdit la

vente des boissons enivrantes aux indigènes, revint sur

sa décision ; à la demande de Courcelle mais

principalement de Talon], il le rendit libre, avec

certaines restrictions, entre les colons et les sauvages

(10 novembre 1668), [Mgr de Laval ne laissa pas de

protester énergiquement, il refusa même de signer un

tel arrêt. Pourtant les abus et les désordres

recommençaient. Au point que le Conseil dut intervenir

(26 juin 1669) et prohiber sous des peines rigoureuses

le trafic des boissons avec les sauvages dans les bois,

mais non pas dans les habitations françaises. En 1676,

par une ordonnance du 14 avril, le roi sur la demande

de l’intendant Duchesneau, supprimait les congés de

traite qui étaient accordés chaque année au nombre de

vingt-cinq ; et deux ans après (12 mai 1678), il

renouvelait ses défenses. Tout de même], Mgr de Laval

n’avait rien relâché de sa fermeté première. Par des

mandements et le refus de l’absolution, l’évêque

continuait son opposition [à la traite des alcools avec

les indigènes], tout en faisant entendre ses plaintes à la

Cour. Duchesneau, brouillé dès le début avec

Frontenac, appuya les demandes du clergé.

Frontenac répondit que ces demandes étaient mal

fondées. La traite de l’eau-de-vie, disait-il, restreinte

dans de justes bornes, était nécessaire pour s’attacher

les indigènes et les empêcher ainsi d’aller vendre leurs

pelleteries aux Anglais et aux Hollandais. Au reste, le

zèle des ecclésiastiques à cet égard « ne servait guère

que de prétexte pour persécuter ceux qui les

empêchaient de dominer dans le pays, et pour solliciter

leur révocation » (Mémoire de 1677). Il faisait allusion

par ces paroles aux gouverneurs déjà rappelés, et à lui-

même. Tout annonçait donc un coup de tempête encore

plus rude que ce que l’on avait vu jusque-là, quand le

Conseil d’État, fatigué de ses divisions, intervint.

Il ordonna à Frontenac de convoquer, en outre des

administrateurs et des officiers du Conseil souverain,

une assemblée de vingt des principaux habitants de

toute la colonie, y compris [les seigneurs, les bourgeois

de Montréal et de Québec, et notamment Cavelier de La

Salle et Louis Jolliet,] pour avoir leur opinion sur le

commerce de l’eau-de-vie et sur ses conséquences. Ces

notables se réunirent au château Saint-Louis, le 26

octobre 1678, et firent un rapport favorable à la liberté

de la traite, [malgré l’avis contraire de cinq d’entre eux,

parmi lesquels étaient Jacques Le Ber et Louis Jolliet.]

Et le rapport fut aussitôt envoyé à Paris.

Mgr de Laval passa exprès en France au mois de

novembre 1678, pour en arrêter l’effet. [Déjà, les

docteurs en théologie de la Sorbonne, qui furent

consultés à deux reprises sur cette affaire (1er février

1662 – 8 mars 1675), avaient donné raison au prélat.

« Afin d’empêcher un commerce si préjudiciable au

salut des âmes, déclaraient-ils, Monseigneur peut user

de la puissance que Dieu lui a donnée, et même il est

obligé en conscience de se servir à cet effet des moyens

les plus efficaces et qu’il jugera les plus convenables,

tel que serait par exemple de faire un cas réservé du

péché que l’on commet par le malheureux débit de ces

sortes de liqueurs et boissons. » Au surplus, Mgr de

Laval eut un entretien à ce sujet avec Louis XIV.] Le

roi soumit la question à l’archevêque de Paris et à son

confesseur le P. La Chaise. L’un et l’autre après en

avoir conféré avec l’évêque de Québec, déclarèrent que

la traite de l’eau-de-vie dans toutes les bourgades

sauvages devait être défendue sous les peines les plus

sévères. [À la suite de ce rapport Louis XIV, en 1679,

rendit deux ordonnances : la première (25 avril)

autorisait la chasse pendant trois mois, du 15 janvier au

15 avril, et interdisait en même temps la vente des

spiritueux aux indigènes ; la seconde (24 mai)

permettait la traite dans les habitations françaises, mais

la prohibait chez les sauvages dans la profondeur des

bois ; de plus, les cas réservés par l’archevêque étaient

réduits. (Corr. gén. 5, fol. 119, Édits et ord., 1, p. 77).]

Mais un demi-triomphe était regardé par l’évêque de

Québec et par ses partisans presque comme une défaite.

[Un pareil résultat ne fut pas sans contrister Mgr de

Laval. Il ne lui restait plus qu’à s’incliner. Il accepta

donc la décision royale avec une résignation tranquille,

et reprit le chemin de Québec. L’avenir cependant,

après plus de deux siècles, devait témoigner en faveur

du chef ecclésiastique et lui donner gain de cause contre

ses puissants antagonistes. Car, de nos jours, une loi

canadienne a interdit, sous les pénalités les plus sévères,

la vente de toute boisson alcoolique aux Iroquois,

Hurons, Abénaquis et aux autres sauvages qui survivent

encore dans le pays.]

[D’autre part, à en croire Colbert qui n’hésitait point

à prêter au grand monarque ses propres intentions],

Louis XIV toujours fidèle à sa politique, et voyant que

l’évêque affectait une autorité un peu trop indépendante

de la sienne, avait déjà chargé Duchesneau de saisir

toutes les occasions de lui ôter l’envie d’aller au

Conseil, parce qu’il serait peut-être bon qu’il n’y eût

pas de siège. « Mais vous devez en cela, disait le

ministre, vous conduire avec beaucoup de retenue et de

secret et bien prendre garde que qui que ce soit ne

découvre ce que je vous écris sur ce sujet. » (1er mai

1677). Mgr de Laval n’avait pas été sans en soupçonner

quelque chose.

Cette conclusion, toutefois, augmenta l’irritation du

gouverneur contre l’intendant. Celui-ci, qui avait

soutenu l’évêque, écrivit à Paris que le pays était dans

un état déplorable, que les intrigues entretenaient le

désordre, qu’on employait toutes sortes d’artifices pour

empêcher les plaintes de parvenir, en France, que le

gouverneur faisait la traite du castor et vendait ses

pelleteries aux Anglais, au mépris des ordonnances, etc.

(Lettres à Colbert, oct. et nov. 1679). [Frontenac ne

pouvait laisser de telles accusations sans réplique. Il les

repoussa avec vigueur, et, à son tour, il exposait au

ministre les torts de Duchesneau. Il alléguait

notamment que l’intendant avait fait de sa maison à

Québec un magasin pour des articles de traite,

d’épicerie, de quincaillerie, voire même pour des

étoffes et des chaussures ; et que ravitailler de la sorte,

il continuait de traiter avec les Anglais par

l’intermédiaire de négociants de Montréal. (Frontenac à

Colbert, 9 oct. 1679, 2 nov. 1681 ; à Seignelay, 2 nov.

1681)]. D’ailleurs, Duchesneau s’en prenait aussi à

François Perrot, à Cavelier de La Salle et Daniel

Greysolon du Lhut, amis du gouverneur, et à plusieurs

autres personnes. Frontenac ne se conduisit envers

l’intendant qu’avec plus de hauteur, ainsi qu’il le faisait

envers tous ceux qu’il regardait comme ses ennemis. Il

le traita de téméraire, un jour, en plein Conseil, et

menaça même de le faire arrêter. (Registre du C. S., 4

novembre 1681). Enfin, malgré les recommandations de

la Cour, les choses en vinrent au point qu’il fallut les

rappeler tous les deux en 1682.

Frontenac quittait le Canada au moment où il avait

le plus besoin de son énergie et de son expérience. Un

incendie, arrivé le 5 août, avait réduit [presque toute la

basse ville] de Québec en cendres, ruiné le commerce et

fait subir des pertes énormes à la colonie. En outre, on

s’attendait à une guerre avec les Iroquois. L’influence

du voisinage des Anglais se faisait sentir chaque jour

davantage. Le colonel Thomas Dongan, gouverneur de

New-York, entreprit de rallier ces barbares aux intérêts

de l’Angleterre. À la vérité, il avait plusieurs moyens de

réussir. L’accroissement qu’avait déjà acquis le

commerce des Anglais leur permettait de vendre toutes

les marchandises à bien meilleur marché que les

Canadiens, et de payer les pelleteries cent soixante pour

cent plus cher. Il était évident qu’ils devaient finir par

s’emparer de toute la traite de ces contrées.

À part ces motifs commerciaux, que l’Angleterre

avait soin de faire valoir contre les Français, des

difficultés fâcheuses survenues entre notre commandant

au poste de traite du Michillimakinac et les sauvages,

au sujet de représailles exercées par lui pour venger la

mort de quelques-uns de ses compatriotes, avaient

presque détaché ces peuplades de la cause française.

Dans cette conjoncture il fallait une grande habileté

pour éviter une rupture avec ces nations et pour

conserver leur commerce. Frontenac sans cesse occupé

à raffermir ses alliances et à neutraliser l’effet de

l’influence anglaise, n’y était parvenu qu’à force

d’adresse et de présents. Mais, à l’heure de son départ,

les choses avaient pris un aspect alarmant. Tout chez les

Iroquois présageait la guerre. Recherchés à la fois par

les Français et par les Anglais, ces sauvages,

naturellement fiers et ambitieux, redoublaient d’audace

et élevaient leurs prétentions. Ils n’y mettaient plus de

bornes, surtout depuis que le gouvernement de New-

York s’était mis à flatter leur orgueil, à vanter leurs

exploits et à leur promettre le concours de l’Angleterre.

Les conférences de Frontenac, [à Montréal, avec des

Hurons, des Kiskakons et des Miamis (13-20 août

1682) et avec un chef onnontagué (11 septembre),] pour

apaiser les inimitiés entre ces peuples, n’avaient eu

après tout aucun résultat. Il partait donc alors que la

guerre, qui était imminente non plus cette fois entre les

Français et la confédération iroquoise seulement, mais

entre toutes les peuplades de l’occident, pouvait mettre

en péril le système d’alliances si nécessaire au progrès

comme à la sûreté de la colonie.

C’est au cours de l’automne de 1682 que le comte

de Frontenac se rembarqua pour la France. Son départ

était, dans le fond, un nouveau triomphe pour le parti de

Mgr de Laval, mais c’était le dernier. Le rappel presque

successif de trois gouverneurs attestait suffisamment la

puissance du prélat. L’administration des deux premiers

n’avait duré en tout que quatre années. Celle de

Frontenac dura dix ans. Ses talents remarquables et son

crédit à la Cour avaient seuls pu le maintenir si

longtemps dans ce poste difficile. Mme de Frontenac,

nous l’avons vu, ne vint jamais au Canada. Elle avait

entretenu une correspondance avec sa cousine, Mme de

Maintenon, qui exerçait au milieu des princes, par son

esprit, sa part d’influence sur les destinées de la France.

Elle était aussi de la société de Mme de Sévigné et ses

hautes liaisons aidaient singulièrement son mari. C’est

autant à sa femme que Frontenac dut sa seconde

nomination au gouvernement du Canada en 1689, qu’à

sa famille, de tout temps fidèle aux Bourbons. Les

successeurs qu’on lui donna s’étant montrés des

administrateurs médiocres, on sentit plus que jamais la

nécessité de soutenir contre les cabales coloniales, les

gouverneurs qui travaillaient avec le plus de succès à

l’agrandissement des possessions françaises. Quoique

les différends de Frontenac avec l’intendant soient la

cause apparente de son rappel, il est facile de voir, en

lisant l’histoire de son administration, que le pays était

divisé en deux partis, dont le gouverneur et l’évêque

étaient les chefs. La lutte se continuait sous différents

prétextes et sous différents noms. Dans tous les démêlés

de Frontenac, soit avec Perrot ou avec Duchesneau, soit

avec Mgr de Laval ou avec l’abbé de Fénelon,

l’influence ecclésiastique était mise en œuvre contre lui,

et donnait à chaque sujet de discussion une teinte

religieuse. En Canada, pays de missions, le clergé

voulait jouir de la liberté religieuse dans toute sa

plénitude, et conserver l’indépendance des temps

passés. Les officiers civils et militaires, les

ecclésiastiques qui étaient envoyés en Amérique,

appartenaient à la moyenne noblesse de province, à la

bourgeoisie et au peuple ; ils conservaient encore dans

leurs mœurs quelque chose de la violence remontant

aux guerres de religion. Ils avaient l’humeur aigre et

impétueuse, comme des hommes qui ont combattu

longtemps pour des droits et pour des idées.

Avant d’aller plus loin, nous allons retourner un peu

en arrière pour reprendre la chaîne des glorieuses

découvertes dans l’intérieur de l’Amérique, qui

n’avaient pas cessé de s’étendre sous Frontenac. À

l’imitation de Talon, ce gouverneur les avait

encouragées de tout son pouvoir. Il avait protégé

particulièrement Cavelier de La Salle dont il aimait

l’esprit hardi et aventureux, et lui avait affermé en 1675

le fort Frontenac, à Cataracoui, (aujourd’hui Kingston,

sur les bords du lac Ontario). Ces découvertes, en

augmentant l’empire de la France, avaient mis la

colonie en relation avec un grand nombre de

peuplades ; elles avaient compliqué ses alliances, ses

intérêts, et multiplié par là même les causes de guerre

avec les nations voisines.

Bibliographie



Ouvrages à consulter. Abbé A. Gosselin, Vie de Mgr

de Laval ; abbé J.-B. Ferland, Cours d’histoire du

Canada ; le P. Camille de Rochemonteix, les Jésuites et

la Nouvelle-France au XVIIe siècle, déjà cités. – Sir

Thomas Chapais, Jean Talon, intendant de la Nouvelle-

France, Québec, 1904. – Abbé B. de La Tour, Mémoire

sur la vie de M. de Laval ; M. Faillon, Histoire de la

colonie française en Canada, déjà cités. – H. Larin, le

Comte de Frontenac, étude sur le Canada français à la

fin du XVIIe siècle, Paris, 1895. – F. Parkman, Count

Frontenac, and New-France under Louis XIV, réédition

de Boston, 1904. – E. Salone, la Colonisation de la

Nouvelle-France, Paris, 1906. – R. Roy, « Remy de

Courcelles », Bulletin des recherches historiques,

Québec, tome XX ; du même, Les Intendants de la

Nouvelle-France, Mémoire de la Société royale du

Canada, Ottawa, 1903. – A.-G. Roy, « François-Marie

Perrot », Revue canadienne, Montréal, 1919. – Sur le

comte et la comtesse de Frontenac, on lira les Mémoires

de Saint-Simon, rééd. de Chéruel, Paris, 1882-1884,

tomes II, III, IX. – E. Myrand, Frontenac et ses amis,

Québec 1902. – À propos de La Hontan, voir J.-E. Roy,

Le Baron de La Hontan, Lévis, 1903. – Nouveaux

documents de La Hontan sur le Canada et Terre-Neuve,

publiés par G. Lanctôt, Ottawa, 1940. – Sur Frontenac

ajouter Frontenac and the Jesuits, by Jean Delanglez,

s. j. Chicago, 1939. Voir également le baron de La

Hontan, Nouveaux voyages dans l’Amérique

septentrionale, La Haye, 1703-4, 3 vol. (Lire avec une

extrême précaution).

Table des matières



Tome premier



Livre troisième

I – La dispersion des Hurons.

II – Guerre civile en Acadie.

III – Gouvernement civil du Canada.

IV. Gouvernement ecclésiastique du Canada.



Livre quatrième

I. De Mézy à Frontenac.

Cet ouvrage est le 205ème publié

dans la collection Littérature québécoise

par la Bibliothèque électronique du Québec.







La Bibliothèque électronique du Québec

est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.


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